Politique

Tchad : où en est le pré-dialogue de Doha ?

Les discussions se sont ouvertes au Qatar le 13 mars. Mais entre les suspensions, les blocages et la méfiance des participants, ce premier round peine à véritablement démarrer.

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 23 mars 2022 à 15:01

Les participants écoutent le discours du ministre d’État des Affaires étrangères qatari Sultan ben Saad al-Muraikhi lors du pré-dialogue pour la paix au Tchad, à Doha (Qatar), le 13 mars 2022. © KARIM JAAFAR/AFP.

Le pré-dialogue qui réunit à Doha, au Qatar, les représentants du gouvernement tchadien et les groupes dits « politico-militaires » qui le contestent, s’annonçait difficile. Il tient pour le moment toutes ses promesses sur ce point. Ouvert le 13 mars, il a été aussitôt suspendu pour 72 heures à la demande des rebelles puis, pour 48 heures supplémentaires, à l’initiative cette fois de la délégation gouvernementale. Le tout sous le regard un brin agacé de l’organisateur qatari et du représentant du ministre des Affaires étrangères, Mutlaq Al-Qahtani.

La première suspension avait été demandée pour permettre aux 52 groupes politico-militaires d’harmoniser leurs positions et de désigner les délégués chargés de les représenter. Les Qataris jugent en effet excessif le nombre d’entités ayant fait le déplacement et ont tenté de le réduire. Mais le gouvernement tchadien, qui souhaitait inviter le plus de groupes rebelles possibles à la table des négociations, s’est montré intransigeant.

Divisions internes

Les principaux leaders de l’opposition armée estiment de leur côté que N’Djamena cherche ainsi à diluer leur influence. Au moins trois groupes se détachent pour l’instant chez les politico-militaires : celui des « durs » ou « de Rome » (14 mouvements qui avaient pris part à des négociations en Italie, notamment le Front pour l’alternance et la concorde au Tchad, le Fact, et l’Union des forces de la résistance, l’UFR), celui des « ralliés » (22 partis s’étant rapprochés de N’Djamena après la mort d’Idriss Déby Itno) et celui dit de la société civile.

Malgré les efforts du Qatar, aucune feuille de route commune n’a encore été adoptée par l’ensemble de ces participants. Un document contenant une vingtaine de propositions a cependant fuité. Plusieurs exigences y sont listées, à savoir la « libération immédiate et sans conditions de tous les prisonniers de guerre, politiques et d’opinion », « un cessez-le-feu général et immédiat sur l’ensemble du territoire national » ou le « désarmement et la réinsertion des combattants » rebelles. Cette liste, toutefois, n’a rien d’officiel.

Les politico-militaires « durs » estiment qu’ils sont les plus importants et qu’ils doivent avoir des voix prépondérantes sur les autres

Selon nos sources, certains mouvements politico-militaires disposent à Doha de plusieurs branches, lesquelles ne parviennent pas à s’accorder sur leurs propres revendications. Quant au gouvernement tchadien, il n’est pas non plus à l’abri des divisions. C’est en effet à la demande de N’Djamena qu’une deuxième suspension de 48 heures a été prononcée : la délégation menée par le ministre des Affaires étrangères, Mahamat Zene Cherif, a annoncé devoir consulter une autre équipe de cinq personnes envoyée par le président Mahamat Idriss Déby Itno et le Conseil national de transition (CNT) au Qatar.

« La deuxième délégation envoyée par le CNT est venue donner ses ordres à la première menée par le ministre des Affaires étrangères. Tout cela occasionne des retards qui agacent beaucoup les Qataris, glisse un participant. Du côté des politico-militaires, les “durs” estiment qu’ils sont les plus importants et qu’ils doivent avoir des voix prépondérantes sur les autres, et notamment sur les ralliés qu’ils voient parfois comme des traîtres. Résultat, il n’y a pour le moment pas d’unité possible. »

Un conseiller de l’émir en première ligne

Le Qatar parviendra-t-il à lancer véritablement les pourparlers ? Il a désigné un médiateur pour dialoguer avec les différentes factions et tenter de les amener à la table des négociations, en la personne d’Ahmed Abdallah Ali Al-Mousnat. Cet expérimenté conseiller de l’émir Tamim Ben Hamad Al Thani a engagé des discussions « bilatérales » avec les différents groupes au sein du pôle politico-militaire et tente d’obtenir des parties qu’elles s’engagent à travers une convention à œuvrer dans le sens d’un succès de ce pré-dialogue.

« C’est la condition du Qatar pour poursuivre sa médiation », assure notre source en interne. Selon nos informations, Doha tenterait toujours de diminuer le nombre d’interlocuteurs et espérerait obtenir des groupes politico-militaires qu’ils désignent dix représentants communs pour les futurs pourparlers. Le défi est de taille : le pré-dialogue de Doha est censé préparer le dialogue national inclusif tchadien, lequel doit s’ouvrir dans moins de deux mois – le 10 mai prochain – à N’Djamena.