Culture

Sénégal : quand Alain Gomis ressuscite Thelonious Monk

Le festival Cinéma du réel a révélé « Rewind and Play », une pépite du cinéaste sénégalais sur le mythique pianiste de jazz américain, mais aussi « Nous, étudiants ! », une chronique de Rafiki Fariala sur les difficultés dans une université de Bangui.

Mis à jour le 27 mars 2022 à 11:54

« Rewind and Play » d’Alain Gomis. © Andolfi Production

De plus en plus reconnu et populaire, le festival de documentaire Cinéma du réel, organisé au Centre Pompidou à Paris du 11 au 20 mars, faisait cette année une belle place aux films africains. Un panorama du documentaire contemporain, notamment, permettait de démontrer la vitalité de ce genre cinématographique sur le continent depuis plusieurs décennies.

Les spectateurs ont ainsi pu (re)découvrir des « classiques » comme Les Bicots nègres, vos voisins, du Mauritanien Med Hondo, Cabascabo, du Nigérien Oumarou Ganda, Le Trésor des poubelles, du Sénégalais Samba Félix NDiaye ou Afrique, je te plumerai du Camerounais Jean-Marie Teno. Ils ont pu assister à des avant-premières, et en particulier celles de deux films remarquables de cinéastes qui renvoient à une exploration sans concession du réel.

Nous, étudiants ! de Rafiki Fariala

Seul à représenter l’Afrique dans la compétition internationale du festival, Nous, étudiants ! de Rafiki Fariala, un Congolais réfugié depuis des années en Centrafrique avec sa famille, a été doublement primé, avec une mention spéciale du jury long-métrage et le prix des bibliothèques. Cette chronique des vicissitudes de la vie étudiante à Bangui, à travers le parcours de quatre jeunes en licence d’économie à l’université publique – la seule du pays – a conquis le public parisien, après avoir connu la même fortune à la Berlinale un mois auparavant, grâce à un récit où domine toujours l’émotion, qu’il s’agisse de joie ou de colère.

C’est à la fois un feel good movie et un tableau effrayant d’un pan de la vie en Centrafrique

La colère aurait toutes les raisons de dominer, peut-on penser, au vu de la réalité du quotidien estudiantin : salles de cours surchargées où trouver une place convenable pour s’asseoir relève de la lutte sans merci, corruption et incompétence très répandues sinon généralisées au niveau de l’administration comme du corps professoral, harcèlement des étudiantes par leurs professeurs, conditions de logement effroyables, difficultés à trouver et exercer des petits jobs pour financer son cursus… Rien, s’agissant du parcours du combattant des étudiants pour s’en sortir, n’est éludé. Mais il ne s’agit pas pour autant d’un film de pure contestation, encore moins d’un film militant à vocation politique ou d’une étude sociologique pour grand écran.

L’ambition de l’auteur est de laisser le spectateur juge de ce qu’il voit, sans a priori, refusant toujours de tomber dans le misérabilisme. Il multiplie, avec la complicité de personnages dotés d’un certain sens de l’humour, les scènes cocasses. Tout en filmant avec malice les histoires d’amour et en magnifiant l’amitié qui lie des étudiants ne perdant jamais espoir. Nous, étudiants ! est à la fois un feel good movie et un tableau effrayant d’un pan de la vie en Centrafrique. À 24 ans à peine, Rafiki Fariala prépare un nouveau film qui devrait être une fiction autobiographique. En attendant d’allier tous ses talents – il est également chanteur et musicien à succès – et de proposer au public une comédie musicale…

Rewind and Play de Alain Gomis

À l’heure de la clôture du festival, une véritable pépite du réalisateur sénégalais Alain Gomis, maintes fois primé à Berlin (Ours d’argent pour Félicité) et au Fespaco (Étalon d’or de Yennenga pour Aujourd’hui et Félicité), a été projetée hors compétition. Retrouvant, à l’occasion de recherches documentaires pour une fiction qu’il doit réaliser bientôt, les rushes non utilisés d’une émission de la télévision française de 1969 consacrée à Thelonious Monk, il s’est emparé de cette matière pour nous proposer un film passionnant et très amusant: Rewind and Play. Et par là même un portrait magnifique du légendaire pianiste américain.

Thelonious Monk proposait une musique d’avant-garde d’une extraordinaire inventivité

Un simple montage sans commentaire a suffi pour construire ce film fort original, qui sera diffusé à l’automne prochain sur la chaîne Arte. Sa veine comique tient au comportement de l’intervieweur de Monk, le pianiste Henri Renaud, alors chroniqueur spécialiste du jazz. Admirateur inconditionnel du musicien, il tente de lui faire raconter divers aspects de sa vie publique ou privée. Sans aucun succès, car Thelonious Monk n’entend pas participer à cette approche « people » avant l’heure, aussi timide soit-elle, et ne souhaite se faire entendre qu’à travers sa musique. Quand on lui demande pourquoi il a installé son piano dans sa cuisine, il rétorque que c’est simplement « parce que c’était la plus grande pièce de l’appartement » et qu’il n’a rien à ajouter. Dans la plupart des cas, il ne répond même pas aux questions stéréotypées qu’on lui pose, malgré l’insistance du chroniqueur.

Il est vrai que Monk, aussi volubile qu’un ours, n’était pas « un bon client », comme on dit dans le jargon journalistique. Mais sa résistance le rend on ne peut plus attachant. D’autant qu’elle semble renvoyer à sa musique qui, ne craignant pas de proposer des sons et des harmonies inattendus, allant volontiers vers l’atonal, le dissonant, ne cherchait pas, tout en swinguant, à flatter l’ouïe de ses auditeurs les moins avertis. Alors que le tennisman français Henri Leconte fut réputé pour jouer sur les courts « des coups qui n’existent pas », Monk semblait jouer souvent « des notes qui n’existent pas ». Il proposait une musique d’avant-garde sans équivalent, dont le film de Gomis permet d’apprécier l’extraordinaire inventivité.