Société

Odon Vallet : « Rien n’est impossible au Saint-Esprit… »

Odon Vallet est historien des religions, professeur à l’université Panthéon-Sorbonne.

Mis à jour le 26 février 2013 à 12:44

Jeune Afrique : A-t-on eu, dans le passé, des raisons d’espérer l’élection d’un pape africain ?

Odon Vallet : Dans nombre de pays africains, les premiers prêtres ont été ordonnés entre les deux guerres mondiales, voire après la seconde. L’Église d’Afrique est donc relativement jeune et ne dispose pas des mêmes ressources intellectuelles que les diocèses ou archidiocèses européens. Mais à la mort de Jean-Paul Ier, en 1978, le cardinal béninois Bernardin Gantin [décédé en 2008] était déjà papabile. Rien n’est impossible au Saint-Esprit, et il n’y a pas le moindre racisme chez les cardinaux, qui, bien au contraire, aimeraient, dans la mesure du possible, créer la surprise avec un pape non européen.

Est-ce envisageable ?

Dans la machinerie vaticane, a priori, il n’existe aucun obstacle à la désignation d’un pape africain. Plusieurs cardinaux du continent, très qualifiés, ont occupé ou occupent une place éminente à la curie, comme Bernardin Gantin en matière de liturgie et aujourd’hui Peter Kodwo Appiah Turkson, chargé des dossiers Justice et Paix. Cependant, leurs pairs européens se méfient un peu de certains prélats du continent, fortement soupçonnés d’avoir eu des enfants ou d’être impliqués dans des scandales financiers. Bien que ce ne soit pas une « spécialité » africaine, c’est un point que l’on ne peut négliger. De la même façon, on se méfie de certains cardinaux asiatiques, jugés soit trop proches du pouvoir, soit trop en rupture avec celui-ci. Le cardinal de Manille, par exemple, a une immense influence politique aux Philippines.

Quel serait l’intérêt d’avoir un pape africain ?

D’inverser le courant missionnaire, qui irait ainsi d’Afrique vers l’Europe, où il y a d’ailleurs de plus en plus de prêtres africains. Cela signifierait que, désormais, l’Afrique évangélise l’Europe. Ce serait un intéressant retour de balancier. Cela dit, les cardinaux africains sont généralement assez conservateurs : il n’y a pas à en attendre une quelconque révolution, bien au contraire. Nommé cardinal en même temps que Joseph Ratzinger (le futur Benoît XVI), en 1977, Bernardin Gantin était aussi romain, italien et latin que les cardinaux italiens.

Compte tenu de la composition du collège électoral, l’élection se joue essentiellement en Europe…

Les cardinaux européens forment à peu près la moitié du Sacré Collège, et les Italiens un quart à eux seuls. Durant les précédents conclaves, les Latino-Américains se sont montrés assez divisés. Au demeurant, c’est moins le nombre de cardinaux d’un continent qui compte que les relations qu’entretient un papabile avec ses pairs. Pour être élu, il faut être un homme de consensus, ne pas susciter d’hostilité. Les Polonais n’étaient pas majoritaires au conclave, et pourtant Jean-Paul II a été élu.

Quels sont les atouts et les faiblesses des Africains papabili ?

Le Ghanéen Turkson vient d’un pays démocratique, pacifique et souvent cité en exemple, y compris par les francophones. Sa faiblesse : le Ghana ne pèse guère au sein du collège mondial des cardinaux. Quant à Francis Arinze, sa force, mais aussi sa faiblesse, c’est d’être un ressortissant du Nigeria, un État en proie à des troubles interreligieux, où la défense des chrétiens contre l’islam pourrait entrer en ligne de compte. Il semble toutefois hors jeu en raison de son âge.

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Propos recueillis par Clarisse Juompan-Yakam

* Derniers ouvrages parus : Dieu et les religions en 101 questions-réponses (éd. Albin Michel, 2012) et Chroniques du village planétaire (éd. Desclée de Brouwer, 2013).