Politique

Sahara : pourquoi l’Espagne a fait volte-face en faveur du plan marocain

Pour la première fois, Madrid a exprimé son soutien au plan d’autonomie proposé par le Maroc en 2007 pour le Sahara. Un revirement qui met fin à près d’un an de crise diplomatique avec le royaume, mais en créé une autre avec Alger. JA fait le point sur les dessous et les enjeux d’une telle décision.

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Mis à jour le 8 avril 2022 à 18:36

Mohammed VI et le roi Felipe VI d’Espagne assistent à la signature d’accords bilatéraux le 13 février 2019, à Rabat. © Jack Abuin/ZUMA-REA

Revirement historique ou décision pragmatique, le soutien officiel de Madrid au plan d’autonomie proposé par le Maroc pour le Sahara en 2007 pourrait avoir une grande influence au Conseil de sécurité des Nations unies (ONU). « Le soutien de l’Espagne offre un boulevard au Maroc, d’autant plus que c’est l’ancienne puissance colonisatrice au Sahara », abonde Benoit Pellistrandi, historien spécialiste de l’Espagne contemporaine.

« Elle contribue aussi à soutenir la voie politique définie par la résolution 2602 de l’ONU et donne une forte impulsion à Staffan de Mistura, son envoyé spécial, afin d’obtenir un consensus international pour soutenir le plan de règlement politique proposé par le royaume », estime maître Naoufel Bouamri, avocat, spécialiste des questions juridiques liées au Sahara.

Lundi 21 mars, José Manuel Albares, ministre espagnol des Affaires étrangères, a d’ailleurs annoncé sur Twitter avoir rencontré Staffan de Mistura « pour lui exprimer le soutien de l’Espagne face à ses efforts, en vue de parvenir à une solution mutuellement acceptable dans le cadre des Nations unies ».

Après les États-Unis, l’Allemagne et donc, depuis le 18 mars, l’Espagne, d’autres pays – notamment européens -, pourraient suivre au cours des prochains mois. Interrogée sur le sujet lors d’un point presse, Anne-Claire Legendre, porte-parole du ministère français des Affaires étrangères, a de son côté réitéré le soutien de la France au plan d’autonomie marocain « sur une base de discussions crédibles et sérieuses ».

Coups de fils et « trahisons »

En coulisses, ce « revirement » espagnol, annoncé par un communiqué du chef du gouvernement, Pedro Sanchez, suivi d’un communiqué du cabinet royal marocain le 18 mars dernier, a été le fruit d’une longue négociation entre Madrid et Rabat, « menée à très haut niveau », selon une source de la diplomatie marocaine. Autrement dit : le roi Mohammed VI, son ministre des Affaires étrangères Nasser Bourita d’un côté ; le souverain Felipe VI, Pedro Sanchez et José-Manuel Albares de l’autre.

C’est l’arrivée de ce dernier à la tête de la diplomatie espagnole en juillet 2021, après l’éviction d’Arancha Gonzalez Laya – considérée comme la grande responsable du déclenchement de la crise diplomatique entre l’Espagne et le royaume –, qui a permis de rétablir d’abord le dialogue entre les deux monarchies.

La décision espagnole, vécue côté algérien comme une trahison a incité Alger à rappeler immédiatement son ambassadeur

Diplomate chevronné, qui bénéficie de la confiance absolue de Pedro Sanchez, Albares cultive une approche volontariste à l’égard du Maroc pour parvenir à une réconciliation. Au cours de l’été 2021, le chef de la diplomatie espagnole déclare même que Nasser Bourita était l’homologue extra-européen avec lequel il échangeait le plus de coups de fils.

Manifestement, cela n’a pas été le cas avec l’Algérie. Dans un communiqué, Ramtane Lamamra, le ministre algérien des Affaires étrangères, s’est dit « très étonné ». Il aurait appris la nouvelle du revirement espagnol sur le Sahara le 18 mars, alors qu’il était en voyage en Chine, sans que Madrid ne prévienne Alger en amont. L’Algérie reste le principal soutien du Polisario et un promoteur actif de la reconnaissance de la République arabe sahraouie démocratique (RASD) à travers le monde.

La décision espagnole, vécue côté algérien comme une trahison, un « revirement brutal » de Madrid, a incité Alger à rappeler immédiatement son ambassadeur en Espagne, une première depuis 1975. Dès le 18 mars, un avion spécial affrété par l’Algérie a été envoyé en Espagne pour rapatrier le diplomate.

De fait, le passage de Madrid d’un statut de modérateur neutre à soutien du royaume sur le Sahara fragilise la position d’Alger à l’ONU qui perd un allié de taille. Pour autant, la rupture entre les deux pays n’est pas totale.

Le gouvernement algérien devrait envoyer un chargé d’affaire sur place afin de continuer à gérer les affaires courantes. Alger a annoncé qu’elle allait continuer à approvisionner l’Espagne en gaz, et qu’il n’y aurait pas de rupture dans les contrats déjà signés. Toutefois, la volteface espagnole aura sans doute des incidences sur les nouveaux contrats liés aux hydrocarbures dans un avenir proche.

Gaz, le nerf de la guerre

Le gaz semble justement avoir joué un rôle non négligeable dans le virage diplomatique pris par Madrid. En 2021, l’Algérie a fourni plus de 40 % du gaz naturel importé par l’Espagne, dont l’essentiel est acheminé par le gazoduc sous-marin Medgaz.

Une autre partie du gaz algérien arrivait en Espagne à travers le gazoduc Maghreb-Europe, via le Maroc. Depuis l’automne, après la rupture des relations avec le royaume fin août, Alger a suspendu son fonctionnement, privant ainsi l’Espagne et le Maroc d’une partie de sa ressource.

Après l’offensive russe sur l’Ukraine et la crise énergétique qui s’en est suivie, la secrétaire d’État américaine Wendy Sherman a plaidé le 10 mars à Alger pour la réouverture du gazoduc. Avant de se voir opposer une fin de non-recevoir par le président Abdelmadjid Tebboune.

Le 7 mars, à Madrid, l’Américaine Wendy Sherman a enjoint Pedro Sanchez à clore la crise diplomatique avec le royaume

Dès le premier trimestre de l’année 2022, les Américains sont devenus les premiers exportateurs de gaz vers l’Espagne avec 32,9 % contre 23,2 % pour l’Algérie. Et ce alors même que le gaz américain, liquéfié, coûte 20 % plus cher que le gaz algérien. Madrid a d’ailleurs accepté d’inverser le flux du gazoduc Maghreb-Europe pour permettre à Rabat d’importer du gaz liquéfié américain.

Derrière le revirement espagnol, se cache donc la main des États-Unis, allié du Maroc, qui compte sur la guerre russo-ukrainienne pour reprendre la main sur le marché du gaz en Europe. Le 7 mars, à Madrid, l’Américaine Wendy Sherman a d’ailleurs enjoint Pedro Sanchez à clore la crise diplomatique avec le royaume, en opérant un changement sur le Sahara.

Le conflit russo-ukrainien a semble-t-il accéléré le revirement espagnol sur le Sahara, selon plusieurs observateurs. « La crise russo-occidentale est en train de remodeler un axe mené par la Russie et la Chine, et un axe mené par les États-Unis d’Amérique et l’Europe de l’Ouest », estime Me Bouamri.

Dans ce contexte, l’Occident cherche à resserrer les rangs avec ses alliés, d’autant que le Maroc a récemment envoyé des signaux « négatifs » en s’abstenant de participer au vote de la résolution onusienne condamnant l’invasion russe début mars.

Une analyse relativisée par Mohamed Benhamou, président du Centre Marocain des Études Stratégiques, qui ne croit pas en l’existence de deux blocs distincts comme au temps de la Guerre Froide : « Les partenariats d’aujourd’hui sont beaucoup plus « pragmatiques », et se font sur des dossiers bien précis. De plus, la Russie n’est pas une alliée de l’Algérie, mais un partenaire important. La non-participation lors du vote au conseil de sécurité témoigne par ailleurs que la Russie et le Maroc conservent de bonnes relations. Moscou ne s’impliquera pas dans une quelconque démarche de blocage concernant le Maroc ni dans un conflit dans lequel elle n’aurait que des choses à perdre ». Ce 22 mars, Nasser Bourita s’est d’ailleurs entretenu avec son homologue russe, Serguei Lavrov. Le « développement des relations amicales russo-marocaines » a notamment été abordé.

Echanges de bons procédés ?

Outre le gaz, plusieurs éléments ont poussé Madrid à opérer un « tournant pragmatique, réaliste, et à rompre sa fiction romantique avec les Sahraouis », selon l’expression de Benoît Pellistrandi.

La crise migratoire de Ceuta, les 17 et 18 mai 2021, initiée par le Maroc, a fait très peur à l’Espagne. Dans les arcanes de la diplomatie européenne, les responsables espagnols ont fait des pieds et des mains pour démontrer que ce n’était pas simplement le problème de l’Espagne, mais un sujet d’ampleur européenne.

En soutenant la position marocaine sur le Sahara, l’Espagne cherche à sécuriser ses deux présides espagnols

« Avec l’ouverture à l’est de l’Europe d’un nouveau front migratoire, il est vital de consolider le front sud. L’Espagne et l’Europe ont la volonté de coopérer étroitement avec le Maroc sur ce dossier pour reprendre le contrôle sur les flux migratoires, et plus globalement de reprendre un rôle au Sahel », analyse Pellistrandi.

Le 2 mars dernier, 2 500 migrants subsahariens ont tenté de franchir les clôtures entre le royaume et le préside espagnole de Melilla. « Après ça, le nombre d’échanges de coups de fil entre la diplomatie espagnole et marocaine a encore augmenté », commente un journaliste espagnol.

En soutenant la position marocaine sur le Sahara, l’Espagne cherche à sécuriser ses deux présides implantés sur le territoire marocain, Ceuta et Melilla, revendiqués par le Maroc, mais aussi les Iles Canaries. Un deal tacite, en somme.

Problème : « Madrid a cédé au Maroc sans aucune garantie de contreparties claires, nettes et précises, si ce n’est sans doute la reprise des ferrys Espagne-Maroc via le détroit de Gibraltar et une réouverture partielle des frontières entre Ceuta et Melilla », indique le journaliste.

Mais si l’Espagne a choisi le royaume au détriment d’Alger, « c’est que le gouvernement a bien conscience qu’il y gagnera sur le long terme au niveau stratégique et économique, tout comme le Maroc. Son changement de position risque de lui coûter quelques voix au sein de la gauche et de l’extrême gauche, mais sécuriser les présides contribue à faire baisser le vote ultra-nationaliste et le parti Vox », estime Benoit Pellistrandi.

D’autant plus qu’à Madrid, de nombreux responsables politiques faisaient déjà état, officieusement, de leur inclination pour la proposition marocaine. Après le pas de l’Allemagne en faveur du Maroc en décembre dernier, la diplomatie espagnole évoquait une « pression » mal vécue. Désormais, un tabou a été franchi, et il y a peu de chance de revenir en arrière.