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Mali : Emmanuel Macron et Assimi Goïta, chronique d’un divorce fracassant

« L’Afrique selon Macron » (7/7). Entre le chef de l’État français et la junte malienne, les relations ont d’abord été plutôt prometteuses. Emmanuel Macron et Assimi Goïta devaient se rencontrer le 20 décembre à Bamako mais la visite a été annulée, consacrant la rupture entre les deux pays.

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Mis à jour le 4 avril 2022 à 15:59

Emmanuel Macron et Assimi Goïta. © Montage JA ; Habib Kouyate/Xinhua/MaxPPP ; François Grivelet pour JA.

Ce devait être un voyage symbolique. Avec une image forte : la première rencontre entre le colonel Assimi Goïta et Emmanuel Macron, à Bamako. Histoire de rappeler que, malgré les nombreuses tensions des derniers mois, la France et le Mali demeuraient bel et bien partenaires. Mais la poignée de main n’aura finalement jamais lieu et, quelques semaines plus tard, la rupture entre les deux pays sera définitivement consommée.

Officiellement, ce déplacement présidentiel au Mali, prévu le 20 décembre, a dû être annulé à la dernière minute en raison du contexte sanitaire en France. Selon l’Élysée, il aurait été délicat pour le président de quitter le pays en pleine quatrième vague de l’épidémie de Covid-19.

En réalité, les autorités françaises et maliennes, en guerre larvée depuis des semaines, n’ont jamais réussi à se mettre d’accord sur le format de cette visite. Dans Bamako converti aux discours antifrançais, nul doute que le risque de voir Emmanuel Macron se faire chahuter par les Maliens a aussi compté dans la décision finale. Le président français est en pleine campagne pour sa réélection et de telles images auraient fait mauvais genre.

Les responsables français pestaient contre l’incapacité d’IBK à ramener la sécurité et la stabilité dans son pays

Comment en est-on arrivé à ce scénario dans une capitale où, il y a moins de dix ans, l’ancien président français François Hollande était accueilli en libérateur par des dizaines de milliers de personnes ?

Des débuts sans accroc

Entre la junte malienne et Macron, l’histoire avait pourtant plutôt bien commencé. Le 18 août 2020, quand une bande de colonels fait tomber le régime d’Ibrahim Boubacar Keïta sous les vivats de la rue bamakoise, l’Élysée ne voit pas forcément ce putsch d’un mauvais œil. Voilà des années que les responsables français pestaient contre l’incapacité d’IBK à ramener un semblant de sécurité et de stabilité dans son pays. Cette rupture peut constituer un nouveau départ.

Les premiers mois de la transition se déroulent sans accroc majeur. Un mois après le coup d’État, les putschistes du Comité national pour le salut du peuple (CNSP) remettent comme prévu le pouvoir à des civils, tout en gardant des places de choix au cœur du pouvoir.

Sur le plan militaire, l’arrivée des colonels à la tête du Mali se fait sentir. Les Forces armées maliennes (Fama) retrouvent de l’entrain et de la vigueur au combat. De quoi réjouir les soldats français déployés à leurs côtés. « Les relations de travail entre le commandement de Barkhane et l’état-major malien étaient excellentes », se rappelle un haut responsable français.

Puis la machine va progressivement se gripper. Assimi Goïta et les colonels ne cachent pas leur idéologie souverainiste ni leur volonté de diversifier leurs partenariats. Y compris avec la Russie, grande rivale de la France sur le continent. En mai 2021, la transition est sur un fil.

Le président Bah N’Daw et son Premier ministre, Moctar Ouane, veulent se débarrasser des colonels Sadio Camara et Modibo Koné, respectivement ministres de la Défense et de la Sécurité, dont ils n’apprécient guère l’influence grandissante. Mais les officiers dégainent les premiers.

Les colonels ont basculé dans une attitude paranoïaque teintée de nationalisme exacerbé

Le 24 mai, un nouveau gouvernement excluant les deux putschistes est dévoilé. Mais immédiatement N’Daw et Ouane sont arrêtés et conduits à Kati. Le Mali connaît son deuxième coup de force en neuf mois. Un « coup dans le coup inacceptable » pour Emmanuel Macron, qui marque le début de la fin des bonnes relations entre la France et le Mali.

« Ce deuxième putsch est le fruit d’un psychodrame interne. Les colonels avaient une vision complotiste de la situation, ils étaient convaincus que nous étions à la manœuvre derrière Bah N’Daw pour obtenir leur éviction, estime une source élyséenne. À partir de là, ils ont basculé dans une attitude paranoïaque teintée de nationalisme exacerbé. Nous n’avons jamais retrouvé de chemins de convergence. »

C’est désormais un fossé qui oppose la junte malienne et les dirigeants français. L’escalade verbale et diplomatique ne fait qu’aller crescendo. Le 25 septembre 2021, à la tribune de l’Assemblée générale des Nations unies, le Premier ministre malien, Choguel Kokalla Maïga, accuse la France « d’abandon en plein vol » après l’annonce par Paris d’un réajustement en profondeur de son dispositif militaire au Sahel. Réponse cinglante de Macron : « C’est une honte et cela déshonore ce qui n’est même pas un gouvernement. »

La ligne rouge russe

En parallèle, les services de renseignement français suivent attentivement le déploiement de la nébuleuse russe Wagner au Mali. Cette société privée dirigée par Evgueni Prigojine, un oligarque proche de Vladimir Poutine, a déjà envoyé ses mercenaires en Libye, au Soudan, et surtout en Centrafrique. Pour Paris, son arrivée au Mali constitue une « ligne rouge », incompatible avec la présence de soldats français dans le pays.

Or, depuis le mois d’août, plusieurs cadres de Wagner se sont succédé à Bamako pour préparer l’arrivée de leurs hommes et explorer le potentiel extractif de mines d’or. Parmi eux, Sergeï Laktionov, géologue qui a déjà opéré pour le groupe en Centrafrique, Alexander Maltsev, commandant militaire de la base centrafricaine de Bria, ou encore Ivan Maslov, ancien des forces spéciales de la marine russe et chef opérationnel de Wagner au Mali.

Au début de décembre, la venue des mercenaires de Vladimir Poutine ne fait plus de doute. Une base a été construite le long de l’aéroport de Bamako pour accueillir les premiers contingents. Le 23 décembre, un communiqué conjoint de la France et de ses partenaires européens condamne, pour la première fois, leur déploiement au Mali. Cette fois, la fameuse « ligne rouge » est franchie. Mais les Français ont beau montrer les muscles, ils ne réagissent pas pour autant, du moins pas tout de suite.

Les autorités maliennes expulsent l’ambassadeur de France, une première dans l’histoire entre les deux pays

Côté malien, Assimi Goïta, son ministre de la Défense, Sadio Camara, et les autres colonels de la junte poursuivent leur stratégie de rupture. Fin janvier, ils réclament au gouvernement danois de rappeler « immédiatement » ses forces spéciales participant à la task force européenne Takuba, au motif que leur déploiement se serait fait « sans le consentement » de Bamako. Nouvelle colère française et nouvelle passe d’armes entre les ministres des deux pays.

Jean-Yves Le Drian accuse notamment la junte d’être « illégitime » et de prendre des « mesures irresponsables ». En réponse, les autorités maliennes expulsent Joël Meyer, l’ambassadeur de France, le 3 février. Une première dans l’histoire entre les deux pays.

Sur le terrain, les mercenaires de Wagner, eux, ont commencé leurs opérations aux côtés des Fama. Ils sont essentiellement présents dans le centre du Mali. Certains sont dans le Nord, où, ironie de l’histoire, 150 d’entre eux ont pris leurs quartiers dans l’ancienne base française à Tombouctou, quittée quelques mois plus tôt par les militaires de la force Barkhane. La situation devient politiquement et militairement intenable. Pour Emmanuel Macron, plus question que les soldats français restent au Mali dans ces conditions.

Nouveau logiciel

Le 17 février, le chef de l’État annonce le départ de ses troupes du pays après un dîner à l’Élysée avec ses partenaires européens et africains engagés au Sahel. « Nous ne pouvons pas rester engagés militairement aux côtés d’autorités dont nous ne partageons ni la stratégie ni les objectifs cachés, justifie-t-il. Le choix que nous faisons est avant tout lié au fait que la transition malienne a décidé de ne pas faire le travail de sécurisation de son propre pays et qu’elle a préféré embaucher des mercenaires pour protéger ses propres intérêts plutôt que de lutter contre le terrorisme. »

La mésentente avec la junte n’a-t-elle pas été un prétexte pour se désengager d’une guerre devenue bourbier ?

Pour la France, ainsi se terminent neuf années d’un coûteux – tant sur le plan humain que financier – engagement militaire au Mali. Pour quel bilan ? Macron, qui a hérité de cette situation en arrivant au pouvoir, en 2017, récuse « totalement » le terme d’échec. Difficile, pourtant, de constater autre chose.

Certes, des chefs jihadistes de premier plan ont été éliminés. Mais leurs groupes n’ont cessé de recruter, de se renforcer et d’étendre leur influence, jusqu’à menacer désormais les pays côtiers. L’insécurité, un temps concentrée entre les frontières maliennes, a gagné le Burkina Faso et le Niger voisins. Et dans cette poudrière sahélienne, alors que les coups d’État sont applaudis, le sentiment antifrançais ne cesse de gagner du terrain. La mésentente avec la junte n’a-t-elle pas finalement fourni un prétexte au président français pour se désengager d’une guerre devenue bourbier ?

Car, en réalité, cela faisait des mois, voire des années, qu’Emmanuel Macron et ses conseillers réfléchissaient à la meilleure manière de mettre fin à l’opération Barkhane. « Il aurait fallu s’y pencher plus tôt. Mais une forme de conservatisme collectif nous a fait perdre du temps et il a fallu faire mûrir ce changement de logiciel », reconnaît une source élyséenne qui pointe également les réticences de certains chefs d’État sahéliens qui, comme Ibrahim Boubacar Keïta, Roch Marc Christian Kaboré ou Idriss Déby Itno, disaient à leur homologue français de « ne surtout toucher à rien ».

Moins de terrain

À Paris, le plan initial était de mettre progressivement en place un modèle d’intervention plus souple, en collaboration avec les partenaires européens et tous les pays de la région, y compris le Mali. Un nouveau dispositif va bien être mis sur pied, mais pour l’instant sans Bamako. Dans les grandes lignes, le but est d’être moins sur le terrain, avec des empreintes militaires plus légères mais mieux coordonnées avec les forces locales. Le tout avec les pays de la région qui en feront clairement la demande.

« Les grosses opex [opération extérieure] comme Barkhane ne sont plus tenables, analyse-t-on dans l’entourage de Macron. Les opinions publiques, africaines comme françaises, ne les comprennent pas et ne les acceptent plus. La fin de Barkhane est l’un des derniers actes forts du quinquennat, qui s’inscrit dans notre volonté de renouveler le logiciel franco-africain dans tous les domaines. » Reste à savoir si ce logiciel peut, encore, être réinitialisé entre la France et le Mali.