Politique

Tunisie – Abir Moussi : « Le peuple ne veut pas du projet de Kaïs Saïed »

Issue du parti de l’ex-président Ben Ali, Abir Moussi incarne toujours le rejet d’Ennahdha. Mais aujourd’hui, elle réserve ses coups les plus durs au président, accusé de jouer le jeu des islamistes. Discussion avec la femme politique la plus en vue du pays.

Par - à Tunis
Mis à jour le 22 mars 2022 à 16:37

Abir Moussi, leader du Parti destourien libre (PDL), prononce un discours lors d’un rassemblement à Tunis, le 13 mars 2022. Abir Moussi (C), Tunisian leader of the Free Destourian Party (PDL), delivers a speech during a rally in the capital of Tunis, on March 13, 2022. – Thousands of Tunisian opposition supporters demonstrated in the capital against President Kais Saied’s power grab and the economic crisis in the North African country. © Anis MILI / AFP

Le 25-Juillet n’y aura rien changé : controversée pour son attitude provocatrice dans l’hémicycle, la présidente du Parti destourien libre (PDL) est toujours la femme politique la plus en vue de Tunisie. Sa popularité a résisté au gel du Parlement, pourtant sa principale tribune, et à l’effritement consécutif des partis après les décisions présidentielles de Kaïs Saïed qui s’est accaparé l’essentiel des pouvoirs. Selon le baromètre d’Emrhod Consulting du mois de février 2022, le PDL est en tête des intentions de vote aux législatives (33 %).

Kaïs Saïed veut entrer dans l’histoire. Il n’est pas dit que l’histoire se laisse faire

Il devance un éventuel parti de Kaïs Saïed – qui n’existe pas – et distance de 20 points Ennahdha, son principal adversaire. À la barre de ce parti qui se réclame de Bourguiba et qui représente l’opposition la plus active, Abir Moussi, devenue la bête noire des islamistes qu’elle continue à dénoncer.

Pourtant, elle a su dépasser la simple opposition pour présenter un programme politico-économique doté de solutions de sortie de crise. Entretien.

Jeune Afrique : Le 20 mars, Kaïs Saïed a commémoré les 66 ans de l’indépendance en remettant en cause l’héritage de Bourguiba. Comment avez-vous compris cette sortie ? 

Abir Moussi : Le président veut effacer l’histoire et ce qu’a accompli Bourguiba plutôt que de lutter contre la pieuvre islamiste. Il choisit chaque date à forte charge symbolique de notre République pour greffer un événement qui lui est propre et apposer son empreinte. Kaïs Saïed veut entrer dans l’histoire, faire et incarner l’histoire. Il n’est pas dit que l’histoire se laisse faire.

Il organise un référendum sans que l’on sache sur quoi il va porter, ni quel sera son contenu, ni comment il a été élaboré. Les Iraniens ont changé leur type de régime par une manœuvre similaire et on sait ce qu’il en est advenu.

Nous ne sommes plus dans un régime républicain mais dans un califat où tout est le fait du prince. Or les Tunisiens ne veulent pas de changement de régime, ils aspirent à un régime républicain et civil, une démocratie avec une réelle vie politique et économique et à améliorer leurs conditions de vie.

Où en est la Tunisie ?

La situation générale du pays, et notamment économique, est catastrophique. Nous nous apprêtons à boucler le premier trimestre 2022 sans avoir perçu le moindre sou des entrées prévues par la loi de finances 2022 qui compte sur une levée de 12 milliards de dinars en devises sur la scène internationale. Ce qui crée une pression supplémentaire sur les finances publiques.

Kaïs Saïed contrevient aux lois dans ses propres intérêts et il a écarté tout moyen de contrôle de son action

Évidemment, nous supportons les conséquences d’une décennie calamiteuse de gestion des affaires publiques par les islamistes avec une escalade du taux d’endettement aussi alarmant qu’insoutenable pour un pays dont on n’a pas su préserver la suffisance alimentaire. À une situation d’extrême fragilité, et faute d’anticipation, s’ajoutent les conséquences de la guerre en Ukraine.

Selon les experts, la Tunisie sera parmi les pays les plus impactés avec un risque de famine puisque nous n’avons pas de quoi nous approvisionner. Dans ces conditions, nous ne sommes attractifs pour aucun investisseur, ni crédibles vis-à-vis des bailleurs de fonds. La solution de sortie de crise est un retour à la stabilité à partir d’élections législatives.

Pourquoi aller vers des élections anticipées ?

Nous avons besoin d’un gouvernement qui ait une assise populaire pour s’exprimer légitimement avec les partenaires financiers internationaux dont le Fonds monétaire international (FMI). Il faut qu’il y ait des institutions constitutionnelles opérationnelles, gage de stabilité et de confiance.

Autrement, qui va accepter le résultat de négociations si les intervenants tunisiens ne sont pas représentatifs ? Le pays a besoin de réformes, aussi bien structurelles qu’économiques. Comme la situation s’aggrave un peu plus tous les jours, nous devons rétablir la stabilité politique.

Quelles sont les raisons de cette stagnation institutionnelle ?

Nous devons dissoudre le Parlement gelé depuis juillet. Cette situation qui perdure depuis huit mois convient au président Kaïs Saïed qui ne se sent pas dans l’obligation de convoquer des élections afin de continuer à gouverner seul. Cette situation est d’autant plus inacceptable que les citoyens ne peuvent même pas avoir recours à la justice pour remettre en question sa gouvernance par décrets-lois. Il contrevient aux lois dans ses propres intérêts et il a écarté tout moyen de contrôle de son action.

Pourtant Kaïs Saïed est très populaire.

Le 25 juillet, les demandes de la rue étaient claires mais Kaïs Saïed a feint de vouloir y répondre. Il a ainsi créé un malaise et une énorme ambiguïté. Dans les faits, il n’a ni demandé des comptes aux islamistes sur les dix ans qu’ils ont passés au pouvoir ; il n’a pas répondu aux demandes des Tunisiens, ni n’a ouvert les dossiers de la sûreté nationale et des assassinats politiques.

Pire, on oublie les méfaits des islamistes dont il a fait, avec des arrestations mal menées comme celle de Noureddine Bhiri, des victimes aux yeux des organisations des droits de l’homme.

Il les laisse faire leur lobbying et permet à Rached Ghannouchi de demeurer un interlocuteur des ambassades étrangères comme s’il était toujours président de l’assemblée.

Il s’agite avec des pseudos campagnes contre les monopoles ou les détournements de produits alimentaires de base mais tout cela ne sert qu’à occulter que les caisses de l’État sont vides pour répondre aux besoins élémentaires et vitaux des citoyens. On ignore tout du programme du gouvernement et on ne sait quel est le coût des initiatives de Kaïs Saïed, que ce soit la consultation nationale, le référendum ou le scrutin de décembre 2022.

Selon vous, que veut le président ?

Il veut gouverner seul et ne compte pas renoncer aux pouvoirs qu’il accapare. Il veut le mettre à profit pour fonder son projet politique personnel de construction démocratique par la base. Il n’a aucun savoir économique et ne s’est pas entouré de compétences.

Le problème du président n’est pas le parti Ennahdha mais la personne de Rached Ghannouchi

Il fait un blocage et n’entend personne. Il ne comprend pas que le peuple dont il se revendique ne veut pas de son projet. J’en veux pour preuve l’échec de la consultation nationale, à laquelle les Tunisiens n’ont pas adhéré malgré la mobilisation des moyens de l’État. Même des mineurs qui n’ont pas de droit de vote ont pu participer. Des résultats irrecevables.

Kaïs Saïed a quand même pu émerger à faveur de dysfonctionnements importants.

Bien entendu il faut assainir le climat, en finir avec le financement étranger de partis politiques ainsi que lutter contre le terrorisme. Il est essentiel de revoir l’approche des instituts de sondages et des accointances politique des médias. Les lois sont là, les mécanismes juridiques aussi.

L’instance des élections aussi doit être assainie pour écarter les influences politiques et mieux promouvoir l’égalité des chances. On irait alors vers des législatives et on aurait un Parlement élu qui serait légitime pour examiner et débattre d’un programme de réformes.

Il ne s’agit pas de profiter d’un moment de faiblesse pour imposer, sans avoir consulté quiconque, un projet politique dont nul ne veut. La Tunisie court un risque d’effondrement. Nous sommes arrivés à saturation et nous sommes dans une situation plus précaire que celle qui prévalait avant l’indépendance.

Comment les islamistes peuvent-ils encore nuire alors qu’ils sont rejetés par une large frange de la population ?

Le pouvoir les renforce en faisant croire qu’il les met à l’index. Le problème de Kaïs Saïed n’est pas le parti Ennahdha mais la personne de Rached Ghannouchi, tout simplement. Il donne aux islamistes le temps de se recycler et de revenir sous d’autres partis ou de mouvements indépendants. Leur réseau est toujours opérationnel et actif via notamment les associations. Kaïs Saïed leur donne l’opportunité de réaliser leur projet d’islam politique.

Les partis n’ont pas résisté à la mise à l’écart du 25 juillet.

Il ne s’agit pas de partis mais de groupes qui opèrent sous un label de parti. Ils ne sont pas structurés, n’ont pas de programme car ce sont des partis satellites notamment des islamistes qui se basent sur ce fonctionnement pour assurer que les modernistes ne leur tournent pas le dos.

Nous ne sommes pas des figurants, ce pays est le nôtre, c’est notre bien

Cela a permis de faire croire qu’une démocratie avec les islamistes était possible alors que leur objectif est le chaos et la mise à genoux des institutions et de l’économie. Nous en sommes d’ailleurs là après dix ans de gouvernance islamiste.

On a servi à Saïed un État mal en point sur un plateau : avec son projet de démocratie par la base, il achève le travail de sape entrepris depuis 2011. Il est anormal que nous ayons actuellement des élections municipales partielles avec des taux de participation insignifiants et sans réel contrôle alors que le président laisse entendre que le code électoral et l’instance des élections doivent être remaniés.

Cela avantage encore une fois les islamistes. Si Kaïs Saïed persiste à vouloir faire passer son projet, nous mobiliserons toutes les régions pour le rejeter. Il n’est pas question que l’on nous impose un projet dont nous n’avons pas débattu. Nous ne sommes pas des figurants, ce pays est le nôtre, c’est notre bien, nous ne permettrons pas que nos fondamentaux soient touchés. Nous les défendrons, nous résisterons.

Est-il possible de sortir de la crise quand il est évident que la confiance n’y est plus ?

Tout passe par cet assainissement, qui doit être une cause fédératrice qui réunirait également les instances nationales syndicales et patronales. La confiance peut être rétablie à partir de cet acte fort. Il suffira d’en finir avec certains financements étrangers de partis et les associations qui en sont des satellites pour que le pays trouve un peu d’apaisement.

Le peuple doit exprimer ses choix par des élections pour un nouveau Parlement. Mais cette idée dérange car beaucoup savent que le Parti destourien libre (PDL) est favori aux législatives. En étant majoritaire aux élections, le PDL remettra de l’ordre dans la maison Tunisie et l’État retrouvera son autorité. C’est ce que craignent nos adversaires qui cherchent à gagner du temps.