Politique

Gabon : la défense de Brice Laccruche Alihanga fragilisée par les aveux de son ancien aide de camp 

Aux magistrats qui l’ont auditionné puisqu’il est lui-même accusé de corruption, Yoanis Kongo a décrit un vaste système clientéliste bâti au profit de l’ex-directeur de cabinet du président Ali Bongo Ondimba.

Réservé aux abonnés
Par
Mis à jour le 23 mars 2022 à 09:03

Brice Laccruche Alihanga, directeur de cabinet du président Ali Bongo Ondimba à Libreville, le 13 juin 2018. Brice Laccruche Alihanga, directeur de cabinet du président Ali Bongo Ondimba. Libreville, Gabon le 13 juin 2018. © David Ignaszewski pour JA

Depuis la prison de « Sans famille », à Libreville, où il a été incarcéré en décembre 2019, l’ex-puissant directeur de cabinet d’Ali Bongo Ondimba (ABO), Brice Laccruche Alihanga (BLA), attend toujours de comparaître devant la Cour criminelle spéciale. Il est accusé, aux côtés d’une vingtaine de complices présumés dont son frère, Grégory, ou l’ancien porte-parole de la présidence, Ike Ngouoni, d’avoir détourné plusieurs milliards de francs CFA. Au fil du temps, les langues dans son entourage se sont déliées. Dernier exemple en date : les confessions de son ancien aide de camp, Yoanis Kongo, qui lèvent le voile sur un vaste système clientéliste, bâti grâce à l’argent public, au profit de BLA.

Pris dans les filets

Yoanis Kongo était l’un des hommes de confiance du « dircab ». Celui des petits, mais aussi des grands secrets. Il apparaissait souvent sur les photos, deux pas derrière lui : haute stature, visage rond, avec son éternelle veste sans manche. Il a été, pendant plus de deux ans, le seul aide de camp de BLA. Tout comme son « patron », ce militaire de carrière, titulaire du grade de lieutenant, a connu les ors de la République. Avant une brutale descente aux enfers : début 2020, peu de temps après « BLA », Yoanis Kongo est à son tour pris dans les filets de la vaste opération anti-corruption Scorpion, décidée quelques mois plus tôt dans le plus grand secret par ABO pour purger le sommet de l’État des pratiques de corruption et de détournement de fonds à grande échelle.

Après neuf mois en garde à vue sans pouvoir voir un seul membre de sa famille, ce que dénoncent ses avocats MM. Gomez et Maguisset, puis en détention préventive, Yoanis Kongo a enfin comparu devant la Cour, le 18 mars. Il répond des chefs d’accusation de « concussion » et « blanchiment de capitaux », délits punis par les articles 127 et 378 du code pénal gabonais.

Entre temps, l’ex-aide de camp est passé aux aveux, comme l’indique un procès-verbal d’audition dont Jeune Afrique a pu se procurer une copie. Et pour « BLA », son contenu est accablant : à l’en croire, grâce à de l’argent public qui ne faisait l’objet d’aucune comptabilité officielle, si ce n’est sommairement, l’ancien homme fort du palais du Bord de mer se créait des obligés. « Concrètement, l’intéressé échangeait leur allégeance contre de fortes sommes d’argent liquide. Dans le lot, il y a beaucoup d’hommes politiques, mais aussi des entrepreneurs et des hauts fonctionnaires », affirme une source proche de l’enquête.

Porteur de valises

Pour ce faire, BLA passait par Yoanis Kongo en lequel « il avait toute confiance », comme le confie un proche. Le lieutenant s’est peu à peu transformé en porteur de valises. Il a ainsi expliqué qu’il se rendait directement au Trésor public pour se faire remettre beaucoup d’argent, prélevé sur les « fonds communs », lequel étaient ensuite remis au directeur de cabinet.

 

Ce système, Kongo Yoanis en a également bénéficié. Lors de son audition devant le juge, BLA a dit lui avoir remis 20 millions de francs CFA en espèces. « Une prime de cabinet », a-t-il expliqué. Devant la Cour, Me Agondjo, l’un des avocats de l’État gabonais, a en outre fait lecture d’un procès-verbal d’interrogatoire chez le juge d’instruction. Yoanis Kongo, dont le salaire mensuel n’excédait pas 715 000 francs CFA, lui a déclaré avoir acheté trois voitures grâce à ces primes, visiblement bien plus élevées que celle reconnue par BLA, et construit plusieurs maisons. Il est notamment question d’un SUV de marque Range Rover, modèle Evoque, offert à son épouse à l’occasion de son anniversaire et dont le prix équivaut à 100 fois le salaire de ce membre de la Garde républicaine.

Les défenseurs de Yoanis Kongo le présentent comme un simple lampiste et espèrent la relaxe

« Mon client est un militaire. Il ne connaît pas les règles du droit administratif et encore moins celles de la comptabilité publique. Il a obéi à un ordre », a justifié, lors de l’audience, l’un des avocats de Yoanis Kongo. Avant de s’étonner du fait que son client soit mis en cause alors que beaucoup de personnalités citées comme bénéficiaires de « l’argent liquide de BLA » n’ont jamais été inquiétées. Les noms et les montants reçus par chacun d’eux figurent pourtant dans les comptes-rendus d’audience devant le juge d’instruction. Des arguments sur lesquels les défenseurs de Yoanis Kongo, présenté comme un simple lampiste, se fondent pour demander sa relaxe.

Pour BLA, une dizaine de chefs d’inculpation

Mais le ministère public ne l’entend pas de cette oreille. Il a rejeté toute circonstance atténuante et requis dix ans de prison ferme et dix millions de francs CFA d’amende auxquels devraient s’ajouter 200 millions de francs CFA de dommages et intérêts.

BLA doit, quant à lui, comparaître courant 2022. Il devra répondre d’une dizaine de chefs d’inculpation, dont ceux de détournement de fonds publics, corruption, concussion, blanchiment de capitaux et association de malfaiteurs. Il lui est reproché d’avoir détourné des caisses du Trésor public plusieurs centaines de milliards de francs CFA.

Il a déjà été condamné, en novembre 2021, à cinq ans de réclusion pour faux et usage de faux. Il a été reconnu coupable de falsification de son état civil pour être considéré comme un Gabonais de naissance et non d’adoption, élément indispensable à tout mandat électif. Le moindre des griefs par rapport à ce qui lui est aujourd’hui reproché et pour lequel il risque une peine de 30 ans de prison ferme.