Politique

Maroc- Espagne : pourquoi le royaume parvient à imposer sa ligne

Rabat et Madrid ont mis fin à leur brouille diplomatique, à la faveur d’un geste de soutien réclamé de longue date par le Maroc sur le dossier sensible du Sahara occidental. Un changement de position espagnol qui témoigne d’un rééquilibrage du rapport de force entre les deux pays.

Mis à jour le 8 avril 2022 à 18:05
Tarik Oumazzane

Par Tarik Oumazzane

Professeur d'histoire et de relations internationales à l'Université de Nottingham, Royaume-Uni, spécialiste dans les études sur le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord

Le roi du Maroc Mohammed VI accueille le roi d’Espagne Felipe VI à son arrivée à Rabat, le 13 février 2019. © Xinhua/ZUMA-REA

Tout observateur de la politique étrangère marocaine reconnaîtra une évolution sans précédent de la diplomatie chérifienne ces dernières années. Une dynamisme nouveau résumé par la formule de Nasser Bourita, ministre des Affaires étrangères : « Le Maroc d’aujourd’hui n’est pas celui d’autrefois. »

La crise avec l’Espagne, qui s’est conclue le 18 mars par la reconnaissance, par Madrid, du plan d’autonomie marocain pour le Sahara, illustre la nouvelle orientation que le royaume entend donner à ses relations internationales, dans un contexte où le Sud renforce sa position sur la scène mondiale et change, lentement mais sûrement, les règles du jeu.

De la parole aux actes

Le paradigme issu de la Seconde Guerre mondiale qui veut que les pays du Nord organisent l’ordre mondial – les pays du Sud étant priés de le respecter – est longtemps resté ancré dans l’esprit des dirigeants des ex-États coloniaux. Malgré l’accession à l’indépendance d’un grand nombre de pays, l’ancien colonisateur a continué d’y exercer un contrôle politique et économique, une stratégie connue sous le nom de néocolonialisme ou qualifiée, selon la formule de Kwame Nkrumah, de « dernière étape de l’impérialisme ».

Un retour sur les épisodes de la récente crise qui a opposé Rabat et Madrid permet de comprendre à quel point ce rapport de force est en voie d’être dépassé.

Lorsqu’en mai 2021, Nasser Bourita affirme que le Maroc d’aujourd’hui n’est pas celui d’autrefois, il adresse un avertissement direct à l’Espagne, qui a accueilli, quelques jours plus tôt, Brahim Ghali, le chef du Polisario. Le Maroc passe ensuite de la parole aux actes, rappelant son ambassadeur de Madrid, réduisant sa coopération sécuritaire et, pendant une certaine période, interrompant sa surveillance des frontières nord, provoquant ainsi une crise migratoire à Ceuta.

Le royaume a démontré qu’il était aussi capable de faire preuve de realpolitik

Madrid réagit en accusant Rabat de « chantage » et en se prévalant du soutien de l’Union européenne. La ministre espagnole de la Défense, Margarita Robles, déclare même que « l’intégrité territoriale de l’Espagne n’est pas négociable », qu’il s’agit « d’une agression contre les frontières de l’Espagne et de l’Union européenne » et que le Maroc ne peut « jouer ce genre de jeu » avec l’Espagne.

Une sortie agressive à laquelle Nasser Bourita répond en rappelant que « le bon voisinage n’est pas un système à sens unique », et que le Maroc « n’a pas l’obligation de protéger les frontières» de l’Espagne. Le royaume a ainsi démontré qu’il était aussi capable que ses partenaires du Nord de faire preuve de realpolitik et de profiter, si nécessaire, du rapport de force penchant en sa faveur.

Une puissance qui compte

C’est que le Maroc agit de plus en plus comme un acteur rationnel, choisissant ses options diplomatiques en fonction d’objectifs précis alignés sur son intérêt national, en l’espèce, la reconnaissance par l’Espagne du plan marocain sur le Sahara.

De fait, le royaume est désormais une puissance régionale qui compte et il est devenu impossible de faire abstraction de rang. Sur la scène africaine, il a consolidé sa position de « porte d’entrée vers l’Afrique », grâce à un savant mélange d’investissements et de diplomatie active.

Sur le plan économique, il s’est imposé comme l’un des principaux investisseurs internationaux en Afrique, avec des investissements directs étrangers (IDE) évalués à environ 4 milliards de dollars en 2020.

Casablanca est devenue une plaque tournante pour les entreprises en provenance d’Europe et d’Amérique du Nord

En termes de connectivité avec le continent, le Maroc dispose de liaisons hebdomadaires vers plus de 40 ports d’Afrique de l’Ouest. La stratégie aérienne du royaume a étendu ses connexions avec le continent à des tarifs compétitifs, positionnant Casablanca comme une plaque tournante de transit pour les entreprises à destination de l’Afrique en provenance d’Europe et d’Amérique du Nord.

Cœur financier

Les trois premières banques marocaines, Attijariwafa Bank, Bank of Africa et Banque Centrale Populaire (BCP), comptent des milliers d’agences sur le continent africain, du Caire à Brazzaville et de Bamako à Dar es Salaam. En 2010, le Maroc a créé Casablanca Finance City (CFC), un centre financier régional, qui doit devenir le cœur financier de l’Afrique.

Une position de « porte d’entrée vers l’Afrique » consolidée grâce ses investissements et sa diplomatie active

Hors de l’Afrique, le Maroc a adopté le même pragmatisme en normalisant ses relations avec Israël dans le cadre d’un accord tripartite incluant les États-Unis. Rabat est devenu un membre actif de plusieurs forums et initiatives : le forum Maroc-Conseil de coopération du Golfe (CCG), la Zone de libre-échange continentale africaine (Zleca), le Forum Turquie-Afrique, le Forum Inde-Afrique et l’initiative chinoise la Ceinture et la Route.

En conséquence, le commerce entre le Maroc et certains États du Sud s’est développé : en 2021, les exportations marocaines vers le Brésil ont battu un record à 1,9 milliard de dollars, soit une augmentation de 95,5 % par rapport à l’année précédente.

Changements géostratégiques

À ces ingrédients, ajoutons la capacité croissante du Maroc à s’adapter aux changements géostratégiques : le renforcement de la coopération Sud-Sud, le projet chinois de Route de la Soie, la sortie de la Grande-Bretagne de l’Union européenne et l’implication accrue de la Russie en Europe de l’Est et dans certaines régions du Moyen-Orient. Ce faisant, le royaume a réduit sa dépendance vis-à-vis de certains États et s’est donné les moyens d’imposer son point de vue sur le dossier de son intégrité territoriale.