Politique

Aïssata Tall Sall : « Les sanctions contre le Mali coûtent énormément au Sénégal »

La ministre sénégalaise des Affaires étrangères revient sur l’abstention de son pays lors de la résolution onusienne condamnant l’invasion russe en Ukraine, la crise politique malienne, son ralliement surprise à Macky Sall.

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Mis à jour le 24 mars 2022 à 10:40

Aïssata Tall Fall, ministre des Affaires étrangères du Sénégal à Paris, le 16 mars 2022. © Bruno Levy pour JA.

Aïssata Tall Sall est une femme occupée. Cela fait plusieurs mois que Jeune Afrique demandait à rencontrer celle que l’on surnomme « la lionne du Fouta ». Finalement, après un premier rendez-vous manqué une semaine plus tôt à Dakar, c’est le 16 mars, dans le luxueux hôtel Prince de Galles, sur l’avenue George-V dans le 8e arrondissement de Paris, qu’elle nous a donné rendez-vous. La ministre sénégalaise des Affaires étrangères participait ce jour-là à la conférence ministérielle de la Francophonie (CMF), lors de laquelle s’est préparé le sommet des chefs d’État qui doit se tenir en novembre 2022 à Djerba, en Tunisie.

À peine a-t-elle franchi l’entrée du hall, vêtue d’un somptueux boubou cousu en tissu brocart couleur corail, qu’Aïssata Tall Sall explique son long silence vis-à-vis de Jeune Afrique. Si elle n’a pas voulu répondre auparavant à nos sollicitations, c’est que l’ancienne ministre de la Communication du président Abdou Diouf était furieuse en raison de plusieurs articles qu’elle jugeait « défavorables » à son égard. « Si j’ai accepté de vous recevoir aujourd’hui, c’est parce qu’en tant que ministre, je considère que l’opinion publique a le droit de savoir qui je suis », affirme-t-elle en préambule à notre entretien.

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Le décor est posé. L’ancienne opposante – elle s’est ralliée à Macky Sall quelques semaines avant la présidentielle de 2019 – est connue pour sa verve, héritée de son passé d’avocate, et pour son franc-parler. Désormais, celle qui est la première femme sénégalaise à détenir le portefeuille des Affaires étrangères incarne le visage de son pays dans les sommets internationaux. Et à l’heure où Macky Sall occupe, en outre, la présidence de l’Union africaine (UA), Aïssata Tall Sall mesure chacune de ses paroles avec soin.

Jeune Afrique : La Conférence ministérielle de la Francophonie a condamné l’agression de l’Ukraine par la Russie. Mais le 3 mars, lors du vote par l’Assemblée générale de l’ONU sur une résolution similaire, de nombreux pays africains se sont abstenus, dont le Sénégal. L’Afrique avance-t-elle divisée sur ce dossier ? 

Aïssata Tall Sall : Je réfute cette idée. Quelle organisation continentale défend une position homogène sur une question internationale aussi politique que celle de l’Ukraine ? Même au sein de l’Union européenne, qui est le territoire où se déroule la guerre, il y a des voix discordantes.

Considérer également l’abstention comme un vote contre l’Occident ou, pire, un soutien à la Russie, serait une erreur. Aux côtés de l’Ukraine, le Sénégal a déclaré être pour le respect de la loi internationale qui comporte le respect de l’intangibilité des frontières, de la souveraineté des États et de leur intégrité. Nous nous sommes abstenus pour pouvoir nous positionner en arbitre, en tant que président en exercice de l’UA.

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Au début du conflit, nous avions d’ailleurs pensé qu’un renoncement temporaire de la demande d’adhésion ukrainienne à l’Otan donnerait une chance à la paix. Mais à l’époque, l’ambassadeur de l’Ukraine au Sénégal avec qui nous avions échangé avait officiellement répondu que son pays ne pouvait pas aller dans ce sens. Aujourd’hui, avec l’évolution de la situation, nous observons que le président Volodymyr Zelensky lui-même juge prématurée l’entrée de l’Ukraine dans l’Otan. Nous avons donc eu un jugement absolument objectif sur la situation.

Au Mali, la junte au pouvoir depuis août 2020 et la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cedeao) peinent à trouver un accord sur une date de fin de la transition. La pertinence et l’efficacité des sanctions font également débat. Comment vous positionnez-vous ?

Nous sommes pour les sanctions économiques, bien que nous ne les prononcions pas de gaieté de cœur. Nous appartenons à une organisation sous-régionale dont l’espace couvre également le Mali,  il y un continuum entre nos territoires : le port du Mali, c’est Dakar, en grande partie. Comme beaucoup d’États membres de la Cedeao, nous perdons énormément au change en appliquant ces sanctions. Nous souhaitons que la situation se régularise à Bamako, et cela peut se faire par le dialogue entre la Cedeao et les autorités de la transition.

Des canaux de communications persistent-ils avec les autorités maliennes ? 

Les Maliens sont nos frères. D’une manière ou d’une autre, nous communiquons. J’échange toujours avec Abdoulaye Diop, le ministre malien des Affaires étrangères. Toutes les voies de communication sont ouvertes pour amener tout le monde à la table de négociations afin de trouver une solution.

Un déplacement du président Macky Sall est-il prévu à Bamako ?

Il ne l’exclut pas. Mais nous sommes encore à l’étape ministérielle.

JAD20220322-ASS-SENEGAL-AISSATA-TALL-SALL-3 Aissata Tall Fall ministre des affaires étrangères du Sénégal à Paris
© Bruno Levy pour JA

JAD20220322-ASS-SENEGAL-AISSATA-TALL-SALL-3 Aissata Tall Fall ministre des affaires étrangères du Sénégal à Paris © Bruno Levy pour JA

Depuis novembre 2020, vous êtes la première femme à la tête du ministère des Affaires étrangères de votre pays. Certains ont perçu votre nomination comme purement symbolique…  

C‘est une nomination historique qui intervient soixante ans après l’indépendance du Sénégal. De ce point de vue, je peux dire qu’elle est symbolique. Cependant, il faut relativiser : dans deux grands pays, les États-Unis et la France, les nominations de Madeleine Korbel Albright [en 1997 – elle est décédée le 23 mars 2022] ou de Michèle Alliot-Marie [en 2010], respectivement secrétaire d’État et de ministre des Affaires étrangères, sont intervenues plus de deux cent ans après l’Independence Day en 1776 ou la Révolution française de 1789 ! Si l’on doit comparer, on peut dire que le Sénégal a fait plus vite et mieux.

Le président Macky Sall, un convaincu des droits de la femme, m’a fait l’honneur de me nommer à cette fonction prestigieuse. Mais s’il m’a choisie pour ce poste, c’est que je suis à ma juste place. Il attend de moi les mêmes résultats que ceux qu’il attendrait d’un homme.

Avec votre parcours d’avocate, vous auriez pu être nommée à la Justice. Pourquoi les Affaires étrangères ?

La diplomatie m’a toujours intéressée. Je n’y suis pas venue désarmée, parce que mes compétences d’avocat m’y aident. La diplomatie, c’est aussi l’art du dialogue et de la capacité à persuader son vis-à-vis que la cause que vous défendez est la plus juste et la plus noble. Mais c’est le président qui choisit les membres du gouvernement et les place où il pense qu’ils seront le plus efficaces en fonction de leur profil, pour mettre en œuvre la politique qu’il a définie. Il ne vous laisse jamais le choix. Libre à vous d’accepter ou de décliner son offre. Pour ma part, j’ai accepté avec plaisir.

Mieux que de critiquer Macky Sall, je peux aujourd’hui lui faire part de mes suggestions et proposer mes idées

Jusqu’en 2019, vous étiez dans l’opposition et très critique vis-à-vis de la gestion de Macky Sall. Qu’est-ce qui vous a décidé à rejoindre la coalition au pouvoir ?

À la présidentielle de 2019, nous nous sommes retrouvés avec cinq candidats : Madické Niang, Ousmane Sonko, Idrissa Seck, Issa Sall et Macky Sall. Naturellement, mon choix a été de soutenir le chef de l’État que j’avais déjà soutenu en 2012 et dont je partageais déjà les idées.

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On vous reproche pourtant d’avoir « transhumé », comme nombre de politiciens…

Je n’ai jamais changé de camp : j’ai toujours été dans celui du pouvoir. En 2012, j’ai fait partie des artisans de la victoire de Macky Sall. J’ai voté et appelé à voter pour le président. De 2012 à 2017, j’ai été députée de Benno Bokk Yakaar (BBY), la majorité présidentielle. J’ai cheminé avec Macky Sall pendant cinq ans.

Les gens qui critiquent de cette manière ne se rappellent pas cela. Quand ils parlent de « transhumance », je considère qu’ils ne s’adressent pas à moi. Il est vrai que j’ai parfois critiqué certaines des actions de Macky Sall, quand je percevais autrement la manière de faire. Aujourd’hui, je suis sa collaboratrice. Mieux que de critiquer, je peux aujourd’hui lui faire part de mes suggestions et proposer mes idées. C’est comme cela qu’il faut le percevoir. Pas autrement.

Ce ralliement a pourtant été mal perçu au sein d’une partie de l’opinion publique et parmi vos anciens alliés.

Je m’inscris en faux contre l’idée que l’opinion ne m’a pas comprise. Au sein du Parti socialiste (PS), nous avons eu des divergences. Le président Macky Sall avait voulu m’appeler à des postes à responsabilité. Mais mon parti n’a pas voulu que je les assume. Nous avons cheminé ainsi jusqu’au jour où j’ai été exclue du parti en 2017, me reprochant d’avoir eu des positions divergentes, mais personne n’est en mesure de me dire quelles étaient ces divergences.

J’ai très vite compris que dans la vie, il faut se battre pour gagner sa place

La seule chose que l’on peut me reprocher, c’est d’avoir affirmé avec un certain nombre de camarades que le PS devait avoir un candidat à l’élection présidentielle. Nous portions alors cette conviction. Est-ce être contre Macky Sall que de dire cela ? Je ne vois dans mon cheminement rien de contradictoire ou d’anachronique.

Votre exclusion du PS n’était-elle pas aussi liée aux rapports tendus que vous entreteniez avec Ousmane Tanor Dieng, l’ancien secrétaire national du parti décédé en juillet 2019 ? 

Malgré nos divergences, tout se passait bien entre nous. Nous ne nous sommes jamais fâchés jusqu’à son décès. Nous avons continué à avoir des relations cordiales et fraternelles même si, sur le plan politique, il y a eu une cassure.

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En 2017, vous créez donc votre propre mouvement politique « Osez l’avenir ». Pourquoi ne pas avoir suivi les directives du PS qui avait décidé de ne présenter aucun candidat ?

Un parti politique ce n’est pas la Grande Muette. On y reste que quand on est convaincu et des idées et des choix. J’étais convaincue par les idées, plus par les choix. Ma conviction était que nous devions avoir un candidat à l’élection présidentielle de 2019, et je l’ai portée jusqu’au bout : j’ai déposé mon dossier de candidature, collecté mes parrainages, fait tout ce que je devais. Mais le Conseil constitutionnel a rejeté ma candidature.

Vous avez été maire de Podor de 2009 à 2022. Que représente cette ville du nord du Sénégal pour vous ?

Podor, c’est mon royaume d’enfance. J’ai de formidables souvenirs de cette ville qui m’a vue grandir, mais que j’ai quittée à l’âge de 11 ans pour poursuivre mes études à Dakar. Mon arrivée dans la capitale sénégalaise a été un traumatisme. Étant peule, je ne parlais pas wolof, j’étais complètement dépaysée. Et dans le lycée de jeunes filles que je fréquentais, mes camarades passaient leur temps à se moquer de moi. J’ai très vite compris que dans la vie, il faut se battre pour gagner sa place.

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© Bruno Levy pour JA

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Dans ce cas, pourquoi renoncer lors des élections locales du 23 janvier à briguer un nouveau mandat au profit de l’homme d’affaires Mamadou Racine Sy, investi par la coalition au pouvoir ?

À un moment, il faut laisser la place à d’autres en espérant qu’ils feront mieux. J’ai fait treize années à la tête de cette mairie. Je considère qu’en deux mandats, j’ai beaucoup apporté à Podor. J’occupe en outre des responsabilités nationales qui sont difficilement conciliables avec celles au plan local et qui m’éloignent du pays. Aux côtés du président Macky Sall qui assure la présidence en exercice de l’UA, je préside le Conseil exécutif de l’organisation panafricaine. Au nom de ce conseil, je dois participer à toutes les réunions et conférences qui se tiennent dans le monde. Il n’était pas possible de gérer une mairie ainsi.

Cela dit, je suis plus qu’une maire de Podor. Je suis une fille de cette ville. Ce que je pouvais apporter en tant que maire, je continuerai à le faire par mes soutiens, mes relations et mes idées aux côtés de Mamadou Racine Sy, le nouveau maire.

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Vous aviez battu Mamadou Racine Sy en 2014. Le choix de le mettre en tête de liste à Podor, vous a-t-il été imposé par Macky Sall ?

J’avais le choix. J’ai accepté de me retirer sans pression, pour toutes les raisons que j’ai évoquées. Lorsqu’un président exprime un souhait, vous êtes libre de l’accepter ou de le refuser. Mais si vous refusez, vous devez en assumer aussi les conséquences.

Comment vous positionnez-vous pour les législatives ?

Nous sommes dans Benno Bokk Yakaar, la coalition au pouvoir. Nous aurons des concertations. Mais « Osez l’avenir » a l’ambition d’avoir des députés puisque nous avons déjà une députée au parlement.

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Macky Sall tarde à nommer le Premier ministre. Êtes-vous candidat au poste ? 

Cette nomination est à l’entière discrétion du président de la République. Celui qui connaît l’État et sa bonne marche n’épilogue pas sur ce genre de sujets.

Maintenez-vous votre ambition d’être la première femme présidente du Sénégal ?

Quand Macky Sall partira et quand ce sera, pour lui, le moment de partir, et sur le plan politique et sur le plan constitutionnel et légal, à ce moment-là, je verrai.

Son second mandat prend fin normalement en 2024… 

Je ne veux pas répondre à cette question. Cela arrivera le moment venu. Le président, pour le moment, nous demande de travailler.