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Deux taxis, seize mutins et un coup d’État

| Écrit par François Soudan
(avec Jean-Pierre Moraux à S

Le président Fradique de Menezes a retrouvé son fauteuil, et les putschistes ont été amnistiés. Le tout sans une goutte de sang. Retour sur une semaine folle.

Qui se plaindra du fait que tout cela n’a été, dans le fond, qu’une sorte de petite comédie tropicale ? Quelques coups de feu de sommation, pas une seule goutte de sang, des putschistes bon enfant, un chef d’État renversé devisant au téléphone avec son tombeur, puis le même de retour sept jours plus tard, qui retrouve sa présidence et amnistie aussitôt les rebelles… À l’heure où les cadavres s’entassent à Monrovia, la pièce qui vient de se jouer à São Tomé ressemble à une opérette joyeuse sur fond de cocotiers. Depuis le 23 juillet au soir, l’ordre constitutionnel est donc rétabli sur cet archipel de 140 000 habitants où tout le monde se connaît pour y partager les mêmes bières, la même langue – le portugais – et souvent la même misère (le revenu annuel moyen par tête est de 280 dollars). Retour sur une semaine folle…
Mercredi 16 juillet, 3 heures du matin. Seize militaires, pas un de plus, répartis en deux groupes s’apprêtent à prendre le contrôle d’un État souverain membre de l’ONU. Fradique de Menezes, le chef de l’État, homme d’affaires élu en septembre 2001 grâce à l’argent des pétroliers nigérians, est parti l’avant-veille pour Abuja chez son ami Olusegun Obasanjo. Officiellement pour assister à un business summit organisé par Leon Sullivan, lobbyiste africain-américain très actif sur le continent. Officieusement pour mettre au point avec le Nigeria les détails de la toute prochaine vente aux enchères de neuf blocs d’exploration pétrolière offshore, dont le produit sera partagé à égalité entre les deux pays. Menezes en attend 125 millions de dollars d’ici à la fin de 2003, soit le double du budget annuel de São Tomé. De quoi faire tourner les têtes en attendant la production elle-même, prévue pour 2007.
Alors que le président dort dans sa suite du Sheraton d’Abuja, les putschistes entassés à bord de deux taxis jaunes quittent leur caserne située entre l’aéroport et le centre-ville, puis se séparent. Un premier groupe se rend au domicile du Premier ministre, María Das Neves, seule chez elle cette nuit-là. Sa garde rapprochée croit voir apparaître des voleurs. Un court échange de tirs de sommation s’ensuit, puis on fraternise, alors que madame le Premier ministre, hagarde et en chemise de nuit vaporeuse, sort de chez elle. « Mettez une culotte, nous vous emmenons », ordonne un putschiste. María Das Neves retourne dans sa chambre, revient, puis s’effondre, victime d’une brusque poussée d’hypertension. Affolés, les mutins l’emportent d’urgence à l’hôpital, où ils l’oublieront. Au même moment, un deuxième groupe, armé de kalachnikovs sans chargeurs, s’empare sans coup férir du président de l’Assemblée nationale. Quant à l’état-major des armées, il a été enlevé en quinze minutes par deux putschistes à pied : l’officier de garde cette nuit-là était occupé ailleurs, en galante compagnie.

À 4 heures, ce 16 juillet, l’opération est terminée. Priés par un communiqué lu à la radio de se présenter au commissariat central « pour information les concernant », la totalité des ministres présents en ville – une quinzaine – juge prudent de déférer à la convocation. Ils sont aussitôt arrêtés puis emmenés à la caserne toute proche où on les installe dans une sorte de salon, femmes et hommes mêlés. Ils y demeureront cinq jours, dormant sur les canapés, jouant aux cartes, regardant la télévision, nourris par leurs familles respectives et sommairement gardés par une demi-douzaine de mutins.
Le putsch a un visage officiel : celui, plutôt jovial au demeurant, du major Fernando Pereira, dit « Cobo », chef du Centre d’instruction militaire. Il a surtout un cerveau : Arlesio Costa, un ancien mercenaire du « Bataillon 32 » de l’armée sud-africaine du temps de l’apartheid, une unité de supplétifs africains lusophones reconnaissables à leur insigne – un buffle. Démobilisé en 1993, Costa a ensuite fait le coup de feu « à titre privé » en Sierra Leone, avant de revenir à São Tomé avec une vingtaine de ses camarades. Nommé « responsable du défrichage et de la réfection des routes » (cela ne s’invente pas), payé une poignée de dobras – la monnaie locale – par mois, l’ancien commandant s’ennuie ferme, puis s’énerve. Il fonde un parti d’opposition radicale – le Front démocratique chrétien – et suscite quelques troubles tout au long de l’année 2002. Cette tête brûlée, qui arbore volontiers le treillis militaire, a un langage qui plaît aux officiers de la petite (et plutôt misérable) armée santoméenne – dont le major Pereira. Il dénonce l’enrichissement des ministres, les 4×4 rutilants, la corruption et les appétits ouverts par les perspectives pétrolières. Il devient vite populaire. Le coup du 16 juillet est ainsi accueilli plutôt favorablement dans les quartiers pauvres, là où l’effondrement des cours du cacao, que n’a en rien compensé la timide ouverture de São Tomé au tourisme, n’a laissé place qu’au désespoir.

Dès l’aube du 16 juillet, les condamnations internationales pleuvent sur les putschistes. Le Nigeria bien sûr, la communauté des États de langue portugaise, celle d’Afrique centrale, l’ONU, les États-Unis, la France et l’Union africaine, dont le nouveau président en exercice Joaquim Chissano parle ouvertement d’intervention militaire, exigent le retour au pouvoir du président Fradique de Menezes. Un peu abasourdis, Pereira et Costa font alors appel à l’ex-président Miguel Trovoada et à son fils Patrice pour prendre la tête de leur mouvement et donner ainsi un visage présentable au coup d’État. Trovoada a certes un contentieux avec son successeur, dont il n’apprécie pas la manière de gérer la future rente pétrolière sous la tutelle en quelque sorte des intérêts nigérians, mais c’est un homme prudent. Il décline l’offre de diriger la transition et préconise une solution intermédiaire : retour du chef de l’État légitime, nouveau gouvernement, nouvelles élections – c’est d’ailleurs sur cette base que se fera la médiation. Miguel Trovoada accepte néanmoins de tout mettre en oeuvre pour éviter une intervention armée sur l’archipel. Pour cela, il téléphone longuement à Omar Bongo, Olusegun Obasanjo, José Eduardo Dos Santos, Gnassingbé Eyadéma, Denis Sassou Nguesso et même Laurent Gbagbo. Joaquim Chissano, qui préconisait l’envoi par bateau et avion d’une force composée de Sud-Africains, de Congolais et de Nigérians, est en quelque sorte mis en minorité. Place donc aux négociations.
Les médiateurs débarquent à São Tomé le 18 juillet, prennent leurs quartiers à l’hôtel Miramar et se mettent au travail. Ils sont pas moins de trente, bientôt cinquante, dont une demi-douzaine de ministres des Affaires étrangères, originaires de dix pays. Preuve que São Tomé e Príncipe, au coeur du golfe de Guinée, réputé éponge à pétrole, n’a rien à voir avec les Comores. À Houston, Texas, siège des majors du brut, à quelques milliers de kilomètres de là, on suit l’affaire avec attention. ExxonMobil, Shell, Total, Chrome Energy, Texaco et quelques autres convoitent il est vrai l’offshore de l’archipel. Le département d’État américain commente régulièrement la situation, avec apparemment plus d’inquiétude que pour l’enfer libérien. Quant à l’ambassadeur des États-Unis à São Tomé (avec résidence au Gabon), Kenneth Moorefield, cela tombe bien, il était là lors du putsch, avec son attaché militaire – ce qui laisse libre cours à bien des spéculations. Un ambassadeur omniprésent jusqu’au règlement de la crise, que l’on a vu fort actif en coulisses, tant auprès des putschistes que des médiateurs…

Dimanche 20 juillet, les ministres sont enfin libérés du huis clos étouffant où les militaires les avaient enfermés : ils commençaient à se déchirer entre eux et certains avaient même fait des offres de services aux putschistes. Madame le Premier ministre est retrouvée à l’hôpital, d’où elle n’avait pas bougé. Quant au major Pereira, il règle au téléphone avec le président les derniers détails du retour à la normalité constitutionnelle. Le 22 au soir, un document de trois pages prévoyant l’amnistie immédiate des rebelles, la mise en place d’un Forum national de réflexion, la promulgation d’une nouvelle loi sur les ressources pétrolières ainsi que « l’éventualité de nommer un nouveau gouvernement » est signé par toutes les parties. Arlesio Costa et ses camarades ne sont pas oubliés puisque le texte annonce « la pleine intégration à la vie nationale » des éléments de l’ex-« Batalhao Bufalo ». Mercredi 23 juillet au soir, Fradique de Menezes atterrit enfin sur l’aéroport de São Tomé en compagnie d’Olusegun Obasanjo, à bord d’un avion présidentiel nigérian. On déroule le tapis rouge, et les ex-putschistes font sauter le cadenas qu’ils avaient apposé sur les grilles du Palais présidentiel. « La commedia è finita. »

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