Politique

Sénégal : Ousmane Sonko, Adji Sarr et le corps du délit, par François Soudan

Un peu plus d’un an après l’interpellation d’Ousmane Sonko, opposant emblématique au président Macky Sall, pour des faits présumés de viols répétés sur Adji Sarr, une jeune femme de 20 ans, l’affaire est devenue un phénomène médiatique et le révélateur d’un profond malaise au sein de la noosphère sénégalaise.

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Mis à jour le 28 mars 2022 à 15:14
François Soudan

Par François Soudan

Directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Adji Sarr et Ousmane Sonko. © Montage JA; Clément Tardif pour JA; Am CS

Si Netflix en faisait un film, le titre pourrait en être La Masseuse et le politicien, avec au choix et en fonction du scénario deux sous-titres antinomiques : Viol à main armée et La machination. Un peu plus d’un an après l’interpellation d’Ousmane Sonko, opposant emblématique au président Macky Sall, et les émeutes qui ont suivi, et alors que l’enquête pour les faits de viols répétés qui lui sont reprochés par Adji Sarr, employée d’un salon de beauté dakarois, tourne inexplicablement en rond, l’affaire est devenue un phénomène médiatique et le révélateur d’un profond malaise au sein de la noosphère sénégalaise.

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Ses derniers rebondissements pourraient servir d’illustration à un cours d’école de journalisme sur la célèbre théorie cinquantenaire de Marshall McLuhan selon laquelle « le medium, c’est le message ». Pour l’anniversaire des violences tragiques de mars 2021, qui ont causé la mort de quatorze manifestants, JA a cherché à interroger les deux protagonistes de l’histoire.

Le thème du complot

Contacté à plusieurs reprises depuis le début de cette année, Ousmane Sonko n’a pas jugé utile de donner suite, ce qui est son droit. Contrairement à Adji Sarr, qui, après moult hésitations, a fini, via une intermédiaire, par donner son accord à notre journaliste Marième Soumaré. Sans aucune concertation entre elles et nous, deux consœurs du Monde et de RFI ont eu la même idée, somme toute logique au vu du tempo médiatique. Résultat : trois entretiens au contenu accusateur avec la même Adji Sarr sont publiés en moins de 48 heures, les 1er et 2 mars.

Il n’en fallait pas plus pour que les partisans de l’ancien candidat à la présidentielle de 2019, maire de Ziguinchor, député privé d’immunité et toujours placé sous contrôle judiciaire dans le cadre de cette affaire, montent au créneau sur le thème du complot. Conjuration parfaitement résumée dans cette tribune qu’un enseignant, Mody Niang, qui se présente comme un « intellectuel engagé », nous a fait parvenir le 9 mars tout en la publiant sur plusieurs sites sénégalais et intitulée « Stratégie pour éliminer un concurrent potentiellement dangereux ». « Quels objectifs [ces 3 médias] visaient-ils réellement ? se demande-t-il, pour lancer leur croisade contre le candidat de Pastef à travers leurs interviews de la très pieuse Adji Sarr, dont tout indique qu’elles sont concertées et minutieusement préparées ? » Pour ceux qui l’ignoreraient encore, le « Pastef les patriotes » est le parti d’Ousmane Sonko et l’échéance électorale à laquelle il est candidat, la présidentielle de 2024.

Qualifiés d’« étrangers en service commandé », JA, RFI et Le Monde sont désormais exclus des conférences de presse de Sonko

Le 11 mars, c’est l’ancien inspecteur des impôts, radié pour avoir accusé l’État d’anomalies fiscales et budgétaires, qui sort de ses gonds à l’occasion d’un point de presse. Qualifiant le trio Jeune Afrique-RFI-Le Monde d’« étrangers en service commandé », Sonko annonce sa décision de l’exclure désormais de ses conférences de presse, tout en l’accusant d’avoir été envoyé par « les Français » pour le discréditer. « Ils ont mis beaucoup d’argent pour sponsoriser ces journaux, entre autres Jeune Afrique« , ajoute-t-il. Motif : son « discours anticolonial » et son refus de jouer le rôle d’« esclave de maison ».

Un torrent de commentaires virulents, souvent délirants

À la fois populiste et diffamatoire – Ousmane Sonko serait bien en peine d’apporter le moindre début de preuve du sponsoring auquel il fait allusion –, cet argumentaire complotiste est bu par ses militants comme du vin de palme de Casamance : sans aucune modération. Ces derniers ont d’ailleurs trouvé la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, suscité l’ire de Paris et motivé les interviews d’Adji Sarr : le changement de nom de cinq rues de Ziguinchor, annoncé mi-février par le maire lui-même. À en croire les fidèles du « candidat anti CFA », le fait que les noms de trois officiers français de l’époque coloniale, du général de Gaulle et de l’ancienne puissance impériale soient effacés du paysage urbain de la métropole casamançaise aurait été vécu par la France comme un affront, dont l’auteur se devait d’être puni. Peu importe si cette opération, qui relève de la réappropriation de leur propre histoire par les Sénégalais, n’a, à notre connaissance, suscité aucune protestation de la part des autorités françaises – et encore moins de la part de JA, où nous lui avons donné la place qu’elle mérite –, la concordance des temps venait à point nommé pour donner à ce complot une ampleur à la mesure de l’ego d’Ousmane Sonko.

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Dès lors, l’exercice de transparence auquel JA s’est livré le 15 mars, en racontant par le menu le « making of » de sa propre interview d’Adji Sarr, n’avait aucune chance d’être compris. À peine l’article avait-il été mis en ligne qu’un torrent de plus de trois mille commentaires virulents, souvent délirants et assez significatifs finalement des obsessions de leurs auteurs (l’argent, le sexe, la conspiration), s’est déversé sur jeuneafrique.com. Thème central : le « complot merdiatique » (sic) payé par « les milliards du contribuable sénégalais » (resic) pour abattre en plein vol la comète Sonko.

Dans ce Sénégal où personne ne doute, deux camps s’affrontent : ceux qui affirment qu’« Adji ment » et ceux pour qui cette jeune femme de 20 ans dit la vérité. Il faut donc que la justice passe. Et vite.

Force était de le reconnaître : nous étions devenus (provisoirement) inaudibles. La faute à qui ? Un peu à nous, mais à notre corps défendant. Car en montant un plan de communication dans lequel elles ont fait entrer trois médias étrangers pour un tir concentré de trois interviews concomitantes, les militantes féministes défenseuses d’Adji Sarr n’ont pas eu la main heureuse. Elles ont offert à Ousmane Sonko l’occasion rêvée de dénoncer une machination et de faire en sorte que la parole d’Adji Sarr soit occultée au profit d’une vaine polémique sur sa médiatisation. Et voilà comment, dans cette affaire, le medium est devenu le message.

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Dans le Sénégal manichéen de 2022, deux camps se regardent en chiens de faïence : ceux (les plus nombreux sans doute) qui affirment qu’« Adji ment » et ceux pour qui cette jeune femme de 20 ans dit la vérité. Rares sont ceux qui doutent. Même si l’incrimination d’Ousmane Sonko fait – ne soyons pas naïfs – les affaires d’un pouvoir qui ne serait pas mécontent de le voir s’empêtrer dans un scandale de mœurs, à l’instar d’un Dominique Strauss-Kahn ou d’un Anwar Ibrahim, les deux camps ne s’affrontent pas à armes égales.

Lynchée sur les réseaux sociaux

Certes, une loi criminalisant le viol existe depuis début 2020, mais son application est aléatoire, les mouvements féministes mobilisent peu et les victimes de violences sexuelles ont bien du mal à se faire entendre, surtout lorsque celui contre qui elles osent porter plainte est une personnalité connue et réputée respectable. La victime présumée est disséquée, parfois lynchée sur les réseaux sociaux ; on fouille dans son passé et ses comptes Instagram ou TikTok pour y dénicher des photos censées attenter à la morale du sutura (pudeur, discrétion en wolof), on lui reproche ses vêtements, sa coiffure, ses heures de sortie ou l’acceptation d’un rendez-vous comme autant de preuves de sa perversité.

Célibataire, employée dans un salon de beauté, masseuse, la jeune femme concentre une accumulation de clichés négatifs

Célibataire, employée dans un salon de beauté recevant des hommes, masseuse occasionnelle de surcroît, Adji Sarr concentre à cet égard une accumulation de clichés négatifs, beaucoup de Sénégalais (et de Sénégalaises) estimant que, quand bien même viol il y aurait eu, il n’y a pas là matière à encombrer les tribunaux. Au Sénégal, comme un peu partout en Afrique, la pression sociale est tellement forte que la plupart de celles qui ont eu le courage de déposer plainte se désistent en cours de procédure. Vouloir aller jusqu’au bout et réclamer un procès comme le fait Adji Sarr est perçu comme une incongruité, voire la preuve flagrante de son instrumentalisation. Une fois de plus, le medium est ici le message et la gravité des faits disparaît au cœur d’un dispositif politique dont l’enjeu est le pouvoir, sa conquête et sa conservation.

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Le fait qu’au Sénégal le « droit de cuissage » demeure une caractéristique des rapports sociaux dans les entreprises, les administrations ou les universités, ainsi que le symptôme du privilège dont bénéficie un homme d’influence et l’expression de sa vitalité physique – donc politique – ne signifie évidemment pas ipso facto qu’Ousmane Sonko soit coupable des « viols répétés sous la menace d’une arme » dont l’accuse Adji Sarr. L’inculpation n’efface pas la présomption d’innocence, et seul a priori un procès public serait en mesure de départager ces deux paroles qui – il est important de le préciser – se valent. Nous n’en sommes pas là : le juge d’instruction chargé de l’enquête n’a toujours pas entendu les protagonistes et les partisans d’Ousmane Sonko, échaudés par les précédents Karim Wade et Khalifa Sall, n’hésitent pas à mettre en doute l’indépendance de la justice par rapport au pouvoir exécutif.

Une « femme d’en bas » et un « homme d’en haut »

Cette affaire, qu’Ousmane Sonko qualifiait le 11 mars de « fait divers » est pourtant puissamment révélatrice de divers autres faits qui touchent aux fondements mêmes de la société sénégalaise. D’un côté, une « femme d’en bas » jurant que son corps en lambeaux a été profané par ce génocide individuel qu’est le viol. De l’autre, un « homme d’en haut » pour qui cette imputation n’est rien d’autre qu’une cabale diabolique visant à le détruire. Pour que le message, enfin, l’emporte sur le medium, il n’est pas d’autre solution dans un État de droit que la justice. Qu’elle passe donc, et vite.