Politique

Gabon : Ali Bongo Ondimba peut-il l’emporter en 2023 ? Par Marwane Ben Yahmed

Candidat à sa propre succession, le président gabonais se trouve en position de force. Mais il devra veiller à ce que son camp ne reproduise pas les mêmes erreurs qu’en 2016.

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Mis à jour le 5 avril 2022 à 17:17
Marwane Ben Yahmed

Par Marwane Ben Yahmed

Directeur de publication de Jeune Afrique.

Le président Ali Bongo Ondimba, lors du 54e congrès du Parti démocratique gabonais (PDG), à Libreville, le 12 mars 2022. © Présidence du Gabon

Samedi 12 mars, en milieu de matinée, Jardin botanique de Libreville. C’est le 54e Congrès du Parti démocratique gabonais (PDG), fondé par Omar Bongo Ondimba en 1968. Huit mille militants du PDG chauffés à blanc s’époumonent, réclamant la présence du « patron ». Leur chef de file, Ali Bongo Ondimba (ABO), arrive enfin et s’avance vers la tribune. Sa démarche est empruntée. Une des séquelles de l’AVC qui l’a frappé à Riyad, en octobre 2018. Sans doute ABO mesure-t-il sa chance, si l’on peut dire, en effectuant ces quelques pas.

Il sait qu’il est un miraculé, que si son AVC avait eu lieu à Libreville ou au Tchad, où il devait se rendre le lendemain de son accident, il ne serait plus de ce monde. Mais aussi que le chemin parcouru depuis sa convalescence entamée à Rabat est immense. Il était paralysé, en fauteuil roulant et aphasique. Aujourd’hui, il a récupéré sa motricité, même si sa jambe droite rechigne toujours à lui obéir totalement, et son élocution est normale, peut-être moins fluide. De l’avis de tous ceux qui l’ont rencontré depuis, la tête, elle, fonctionne comme avant. L’homme s’est imposé une discipline de fer, des centaines d’heures de rééducation et d’orthophonie, mais aussi un régime drastique qui l’a délesté de plus d’une quarantaine de kilos.

Grand ménage

Il n’a pas oublié non plus que, durant son absence, son camp s’est entredéchiré, menaçant comme jamais son pouvoir. Lequel n’a longtemps tenu qu’à un fil, qui n’a jamais rompu. Là aussi, la chance était de son côté. Depuis cette séquence nébuleuse, ABO a procédé à un grand ménage au sein de ses troupes. Maixent Accrombessi, Liban Soleman, Étienne Massard, Frédéric Bongo, Monsieur Park, Steed Rey, Serge Mickoto, Arsène Emvahou… Ses plus proches collaborateurs, ceux qui formaient sa garde rapprochée depuis 2009, voire avant, ont tour à tour été écartés et aucun d’entre eux n’est présent dans la salle. Seuls sont restés à ses côtés Jean-Yves Teale, le secrétaire général de la présidence, Michael Moussa, qui vient de passer du ministère de la Défense aux Affaires étrangères, ou Lee White (Environnement). Sans oublier, mais c’est une évidence, la famille proche, au premier rang de laquelle son fils aîné, Noureddin, et son épouse, Sylvia.

J’entretiens désormais un rapport au temps différent. Ce temps nous est à tous compté. Il faut donc bien l’employer »

La page du premier mandat et celle du début du deuxième, arraché dans la douleur en 2016, sont définitivement tournées. Le président est aujourd’hui un homme pressé. Il avait d’ailleurs confié à JA, il y a tout juste un an, que l’épreuve qu’il avait traversée l’avait profondément changé. « J’entretiens désormais un rapport au temps différent. Ce temps nous est à tous compté. Il faut donc bien l’employer », avait-il expliqué. Dans un coin de sa tête, évidemment, la présidentielle de 2023. Sans parler des législatives et des locales, prévues la même année.

Le moment est hautement symbolique : cela faisait quatre longues années que le président ne s’était pas adressé de vive voix à ses troupes. « 2023 arrive à grands pas. Je serai là avec vous. Pour vous […]. La seule issue devra être la victoire. Une victoire franche, nette, indiscutable », lance-t-il à ses partisans. Alors que certains imaginaient une mise sur orbite de son fils aîné, Noureddin, qui a quitté ses fonctions de coordinateur général des Affaires présidentielles, le message est clair : ABO n’entend pas quitter le Palais du bord de mer et sera donc candidat. Qui aurait cru, il y a encore quelques mois, à une telle hypothèse ?

Même équation

Mais attention à ne pas reproduire les mêmes erreurs qu’en 2016. À l’époque, la confiance – voire la morgue – transpirait de tous les pores de ses lieutenants. L’opposition ? « Maïs », comme on dit, zéro, nulle. Les anciens apparatchiks aigris et vieillissants du régime de son père ? Incapables de s’unir, alors que l’élection se tenait sur un seul tour. Les Jean Ping, Casimir Oye Mba, Jean Eyeghe Ndong ou Guy Nzouba Ndama ne pouvaient séduire les Gabonais. Dans les couloirs de la présidence, du siège du parti ou au gouvernement, on plastronnait. Inutile de jeter toutes ses forces dans une bataille gagnée d’avance. On vantait le bilan 2009-2016, les réalisations du président.

Ali n’a rien en commun avec Omar, hormis le patronyme, mais son camp a été incapable d’en persuader les Gabonais

La suite, tout le monde la connaît… Les barons de l’opposition se sont, bon gré mal gré, rangés derrière Jean Ping, qui a raté de peu le coche. Le pire, c’est que le « succès » de la candidature Ping ne devait rien à l’adhésion des Gabonais à ce dernier ou à son projet. C’était un vote contestataire, un vote de rejet du système Bongo, perçu comme la perpétuation d’une dynastie politique à la tête du pays. Ali n’a pourtant rien en commun avec Omar, hormis le patronyme, mais son camp a été incapable d’en persuader les Gabonais.

L’équation est peu ou prou la même aujourd’hui. Ali s’avance contre toute attente en position de force, face à une opposition supposée en miettes. Les ténors d’hier ont vieilli et perdu de leur superbe, comme Jean Ping ou Guy Nzouba Ndama, ont disparu (Oye Mba) ou sont rentrés au bercail (Jean Eyeghe Ndong, René Ndemezo’o Obiang). Il serait cependant aberrant pour le PDG de sous-estimer la concurrence, comme en 2016, car d’autres personnalités peuvent jouer un rôle et peser lors du scrutin. Comme Alexandre Barro Chambrier, le chef de file du Rassemblement pour la modernité, ou le trio Paulette Missambo, Paul-Marie Gondjout et Charles Mba, de l’Union nationale, ou encore les membres du collectif Appel à agir, qui entendent incarner « une nouvelle génération » d’opposants face aux « vieux barons fatigués ».

Plus le même homme

Le PDG ne peut, en outre, s’appuyer sur un bilan, car, entre l’AVC d’ABO et ses conséquences, puis la pandémie de Covid-19, certes bien gérée, le gouvernement n’a pu mener toutes les réformes attendues. À vrai dire, le principal adversaire d’Ali lors de la campagne qui s’annonce pourrait bien être Ali lui-même, en tout cas son propre camp. Et la perception qu’en auront les Gabonais.

Les anciens du régime de son père peuvent encore lui être utiles

Seul viatique, convaincre les électeurs que, malgré son nom, il est le plus à même de répondre à leurs aspirations, tout en reconnaissant que ce qui a été fait depuis son élection n’a pas été suffisant et qu’il n’est sans doute plus le même homme. « L’humilité est le contrepoison de l’orgueil », disait Voltaire. Or l’orgueil a déjà failli avoir raison de ses ambitions…

Certes, il semble avoir tiré les leçons du passé, notamment en remaniant ses équipes et en écartant ceux qui n’ont pas répondu aux attentes. Mais aussi en revenant sur un certain nombre de dogmes, notamment sa méfiance vis-à-vis des anciens du régime de son père qui pourtant peuvent lui être utiles, ou encore son intransigeance à l’heure où le pragmatisme imposerait d’oublier certaines rancunes. Il devra surtout expliquer en quoi un nouveau mandat est nécessaire, quel sera son nouveau projet et comment il le conduira, en toute transparence, pour que les Gabonais lui accordent véritablement leur confiance, sans contestation possible cette fois. Last but not least, il devra bien s’entourer. Pas si simple, même si, dans ce pays plutôt riche à l’échelle du continent, on peut devenir président avec un peu moins de 200 000 voix…