Politique

Algérie-France : la troisième génération a (elle aussi) son mot à dire

Ils n’ont vécu ni la guerre d’Algérie ni la colonisation mais ils en ont absorbé les récits familiaux. À l’occasion des 60 ans de l’indépendance du pays, trois jeunes Français issus de la diaspora partagent leurs réflexions sur les enjeux de mémoire.

Mis à jour le 21 mars 2022 à 17:35

Le drapeau national algérien, devant le Palais des Sports d’Oran le 03 juillet 1962, lors d’une cérémonie célébrant l’indépendance de l’Algérie. The Algerian national flag is hoisted, in front of the Palais de Sports in Oran on July 03, 1962, during a ceremony celebrating Algeria’s independence, two days before the massacre of Oran that took place during another ceremony on Independence day. – After more than seven years of war Algeria proclaimed its independence on July 05, 1962 after the signing of the Evian Accords on March 18, 1962 and their ratification by referendum in France on April 8, 1962 then in Algeria on July 1, 1962 © AFP

Depuis qu’elle est petite, Sarah, 24 ans est constamment renvoyée à ses origines. Quand le cours d’histoire du jour portait sur la guerre d’Algérie, tous les regards se tournaient vers elle. « J’étais souvent la seule Arabe de la classe, d’ailleurs j’étais souvent la seule Arabe un peu partout », se souvient-elle.

Un sentiment qu’elle garde pendant les dix-huit années qu’elle passe dans les Yvelines jusqu’à son départ pour Paris où elle poursuit des études de médecine. Dans la capitale française, elle se lie d’amitié pour la première fois avec des jeunes issus de la diaspora algérienne.

« Quand j’ai rencontré des amis qui étaient bien plus conscients de leur histoire et que je me suis rendue compte que ce vécu était commun, j’ai ressenti un manque de contexte par rapport à ma propre histoire. Le fait de contextualiser m’a aidée à comprendre et à peut-être mieux vivre le racisme », affirme-t-elle.

L’histoire familiale

C’est à 19 ans que ses premiers engagements politiques à gauche vont amener Sarah à discuter avec son père de l’histoire de sa famille. « Quand mon père a su que j’étais politisée, il a eu une réaction d’incompréhension et d’inquiétude. Pour lui, c’était extrêmement dangereux parce que, dans son histoire, c’est lié à un danger de mort », explique-t-elle. Peu à peu, les langues se délient. Elle apprend alors que sa tante a fui l’Algérie à 17 ans pour éviter les intimidations liées à ses activités militantes pendant la guerre civile de 1991 (décennie noire).

Avant ces cinq dernières années, Sarah ne connaissait qu’un épisode de l’histoire de sa famille : celui de son grand-père qui a échappé de justesse à la mort lorsque les agents français du renseignement découvrent qu’il écrit les courriers du Front de libération nationale (FLN).

« Mon père a toujours été réticent à parler de la guerre d’Algérie. Je ne sais pas si c’est une volonté de détachement ou une envie de ne pas perpétuer cette souffrance par rapport à ses enfants », réfléchit-elle à voix haute.

Mon grand-père était pour l’indépendance mais il n’avait pas le choix : soit il trahissait l’Algérie, soit il perdait toute sa famille

Karim, 26 ans, a lui toujours considéré son grand-père maternel comme un héros. D’abord sergent dans l’Armée de libération nationale (ALN) pendant la guerre d’Algérie, il est par la suite forcé de changer de camp. « À l’époque, dans son village, combattre pour l’Algérie pouvait donner lieu à des règlements de comptes », raconte le jeune ingénieur.

Un jour, des soldats de l’armée française s’introduisent dans la cour de ses arrière-grands-parents et les tuent. Pour protéger le reste de sa famille, le grand-père de Karim se résigne alors à rejoindre leur armée. Il devient un harki comme près de 60 000 Algériens volontaires ou enrôlés de force qui ont rejoint l’armée française pendant la guerre d’Algérie. À l’indépendance, son grand-père s’installe en France avec sa femme, l’une de ses sœurs et ses enfants.

Cette histoire familiale, Karim l’a apprise très jeune : « Quand j’étais petit, je passais chaque période de vacances en Corrèze avec ma grand-mère, ma tante et mon oncle. Ils me racontaient tout avec plus ou moins de détails. Comme je n’avais jamais connu mon grand-père, j’avais un peu de fascination pour cet homme qui a tout fait pour protéger sa famille », se remémore-t-il.

Il nous dit que le passé c’est le passé

Pour Farah, 24 ans, tout a commencé lors d’une banale discussion de famille il y a maintenant 5 ans. Ce jour-là, Farah se prend une « vraie claque » en découvrant que l’un des oncles de sa mère a disparu pendant la guerre d’Algérie.

Un pan de l’histoire qui va provoquer un déclic en elle : « Tous les étés, je voyais très bien les traces de la présence française en Algérie à travers l’architecture des bâtiments, les panneaux en français etc. Mais je ne m’étais jamais trop posé de questions. Et puis d’un coup, j’ai compris que cette colonisation avait eu des conséquences énormes qui me sont proches. C’est la génération de mon grand-père ! », s’exclame-t-elle, assise sur les coussins berbères du Centre culturel algérien.

Son grand-père, lui, a combattu l’armée française. Mais il n’a jamais voulu s’étendre sur son vécu : « Il dévie rapidement et je suis sûre que c’est pour nous préserver. Il nous dit que le passé c’est le passé », raconte-t-elle, la mine grave comme à chaque fois qu’elle évoque son histoire.

L’engagement

À mesure que leur passé familial s’éclaircit, ces jeunes franco-algériens interrogent leur rapport à l’histoire telle qu’elle leur est enseignée, et à ses ambiguïtés. « Mon cours consistait à nous apprendre qu’il y avait eu des choses positives pendant la colonisation », lâche ainsi Sarah.

Pour la jeune femme, comprendre son histoire a été le fruit d’un long parcours fait d’échanges, de discussions et de rencontres : « Le chemin a été long pour trouver un récit qui me convenait parce que ce n’est pas qu’une question de faits, c’est aussi lié à la manière dont on te raconte les choses et à la façon dont tu t’inclus dedans. J’avais du mal à me dire que cette histoire était aussi la mienne. »

On peut encore apprendre l’histoire à travers ceux qui l’ont vécue, c’est une chance et il faut la saisir tout de suite

Pour Karim, ce n’est qu’une fois arrivé au collège qu’il apprend la connotation péjorative du terme harki. « Quand le professeur a indiqué que ça voulait dire « traître », je ne savais plus où me mettre. Dans ma famille, on n’a jamais insisté sur le changement de camp. Mon grand-père se sentait 100 % algérien, il était pour l’indépendance mais il n’avait pas le choix : soit il trahissait l’Algérie, soit il perdait toute sa famille », explique-t-il.

Ils sont nombreux dans sa famille à n’être jamais retournés en Algérie. « Je suis autant algérien que français que marocain, du côté de mon père… Mais je ne peux pas me retenir de penser que la France a une dette envers l’Algérie. Quand tu as empêché un pays de se développer par lui-même et que tu as exploité toutes ses terres, tu as forcément une dette », estime-t-il.

Du silence de son grand-père qui a combattu l’armée française, Farah fait naître en 2020 le média associatif, Récits d’Algérie. « J’ai rapidement pris conscience que ces récits étaient précieux. Aujourd’hui, on peut encore apprendre l’histoire à travers ceux qui l’ont vécue, c’est une chance et il faut la saisir tout de suite », dit-elle avec détermination.

A 24 ans, l’étudiante en droit a réuni une petite équipe de dix personnes autour de ce média intergénérationnel qui fait la fierté de sa mère. Le visage empli de joie, elle explique : « Nos parents y participent autant que nous. Ils font partie du projet. » Ensemble, ils collectent le récit des anciens et conservent les mémoires algériennes. Une démarche qu’elle refuse de présenter comme politique.

Macron va-t-il dans le bon sens ?

Avec le temps et les recherches, Sarah se sent plus légitime à s’approprier son histoire et ses origines. Mais les récentes prises de parole du président de la République, Emmanuel Macron, la laissent perplexe : « J’ai du mal avec les déclarations, ce n’est pas pertinent, ni sincère. On ne peut pas réparer le passé de l’Algérie puis passer à autre chose. Ce qui compte, c’est la manière dont les médias, les partis politiques, les professeurs abordent le sujet. »

De son côté, Karim regrette que l’État français n’ait pu rendre justice à son grand-père de son vivant. Lorsque ce dernier décède, sa femme touche une prime de plusieurs milliers d’euros.

On ne pourra parler de réparation que lorsque la France sera capable de porter les valeurs qu’elle enseigne à ses citoyens

Un geste qui survient beaucoup trop tard pour le petit-fils : « J’aurais préféré que cet argent revienne directement à mon grand-père après la guerre pour qu’il puisse élever ses enfants et trouver un travail en France. Au lieu de cela, il est devenu ouvrier dans une usine métallurgique et a fini par mourir d’un cancer avant que je le connaisse. »

Quant à Farah, elle estime que le président français Emmanuel Macron a fait des efforts contrairement à ses prédécesseurs, en portant la question des mémoires pendant son mandat. Elle regrette simplement que la France n’assume pas complètement son passé colonial.

Une étape pourtant essentielle selon la jeune femme : « La réparation ne peut passer que par là et pourtant il n’y a pas de reconnaissance des crimes de guerre en Algérie aujourd’hui puisque tout a été amnistié. On ne pourra parler de réparation que lorsque la France sera capable de porter les valeurs qu’elle enseigne à ses citoyens. »