Société

Mort du chah d’Iran

Par - Michel Schifres
Mis à jour le 28 juillet 2003 à 01:00

L’homme que Le Caire porte en terre, en ce mois de juillet 1980, est mort bien avant d’être un cadavre. D’apparence pourtant, c’est encore un personnage considérable que pleurent des dizaines de milliers d’Égyptiens : son cercueil, qui repose sur un affût de canon tiré par six chevaux, traverse la capitale tandis que des salves de coups de canon et de fusils lui rendent un dernier hommage. L’homme qu’on enterre s’appelle Mohammad Reza Chah Pahlavi. Il se donnait des titres glorieux : « Roi des Rois », « Lumière des Aryens », « Centre de l’Univers », « Régent de Dieu » et autres « Ombre du Tout-Puissant ». Il dirigea l’Iran pendant trente-sept ans d’une main d’autant plus féroce qu’elle s’appuyait sur une police politique, la Savak, pour qui la torture, l’assassinat, le chantage, l’enlèvement et le crime étaient des moyens ordinaires.

Dans le même temps où il ordonnait les pires exactions, ce mégalomane richissime faisait pleurer la presse du coeur de la planète avec les malheurs de sa deuxième femme, Soraya, qu’il répudia faute d’héritier, et le bonheur de la troisième, Farah Dibah, qui lui donna les enfants tant espérés. C’est qu’il ne détestait pas que sa vie publique ressemblât parfois à une success story pour série télévisée. Ainsi éblouit-il le monde entier par le faste inouï des fêtes de 1971 où il célébra à la fois le 2 500e anniversaire de l’Empire perse et sa propre puissance. Il en éblouit certains, mais il en écoeura beaucoup tant le luxe déployé contrastait avec la misère et la détresse de son peuple. Car ce tyran aimait prendre des allures de roi éclairé et progressiste.
Oui, pour lui, fils d’un ancien officier analphabète venu au pouvoir par un coup d’État, oui, pour lui, mort le 27 juillet 1980 à 60 ans d’un cancer généralisé, les funérailles sont grandioses. Mais les apparences sont trompeuses. Si les Égyptiens sont venus en foule, c’est qu’ils y ont été contraints par Sadate, le raïs étant resté jusqu’au bout un ami fidèle du chah. Et hormis quelques « ex- », comme l’ancien président américain Richard Nixon et l’ex-roi Constantin de Grèce, aucun puissant n’a fait le déplacement. Plusieurs pays, telle la France, ont délégué leurs ambassadeurs. Personne ne veut se compromettre avec le chah, même mort. Y compris les nations occidentales qui l’ont tant courtisé lorsqu’il était au pouvoir. Y compris les États-Unis qui l’ont soutenu jusqu’à sa chute et envers qui il se montra toujours un serviteur loyal. D’ailleurs, avant d’aboutir, exténué, à l’hôpital militaire de Maadi, près du Caire, il a vécu dix-huit mois d’un exil doré, mais humiliant. Accompagné de Farah Dibah et de ses quatre enfants, il s’établit successivement en Égypte, au Maroc, au Mexique, aux Bahamas, aux États-Unis, à Panamá. Chaque fois, au bout de quelques semaines, les portes se ferment sous la pression de Téhéran. Les États-Unis agiront ainsi lorsque leurs diplomates seront pris en otages par le nouveau pouvoir qui exige l’extradition du monarque déchu. Lui refusera toujours de se rendre, et l’Égypte sera, une dernière fois, son refuge.

C’est le 16 janvier 1979 que tout a basculé. Ce jour-là, il est contraint à l’exil. Ni le soutien américain ni la répression impitoyable n’ont pu le sauver. Le mécontentement de toutes les couches sociales était si grand qu’il devenait impossible à endiguer. La police a tiré sur les foules en colère, tué des manifestants par dizaines, arrêté des responsables, proclamé la loi martiale. Rien n’y a fait. Au point qu’après des mois de cette situation terrible la nouvelle court un jour dans Téhéran : « Chah raft » (« Le chah est parti »). Quinze jours plus tard, le 1er février, un autre homme arrive dans la capitale. Lui est acclamé. Il s’appelle Khomeiny.