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« Notre vieil ami l’Iran »

Par - Stanley Weiss (*) <br>© The New York Times et J.A
Mis à jour le 2 septembre 2003 à 01:00

Dans une contribution à l’« International Herald Tribune », Stanley Weiss(*) explique pourquoi Washington et Téhéran ont intérêt à surmonter leurs contentieux. Et à faire cause commune.

Si les gouvernements passaient des petites annonces, celle de Washington pourrait être à
peu près ceci : « Superpuissance mondiale esseulée cherche relation à long terme avec démocratie émergente du Moyen-Orient. Souhaite dirigeants choisis par vote populaire, société civile bien éduquée avec presse indépendante, esprit d’entreprise et respect pour les femmes. Fatigués du djihad ? En mal de changement ? Rencontres si affinité. »
Vous trouvez peut-être que Washington place ses exigences trop haut ? Réfléchissez un peu.
En fait, le partenaire idéal pourrait être un ancien béguin qui a mal tourné : la République islamique d’Iran.

La lutte d’influence en Irak entre Téhéran et Washington est le dernier épisode d’une querelle vieille d’un quart de siècle, depuis l’orageux divorce consécutif à la Révolution islamique de 1979. L’enjeu est de savoir qui obtiendra les faveurs des chiites
d’Irak, majoritaires à 60 % dans le pays, et qui joueront un rôle décisif dans l’avenir de l’Irak et de la région.
En même temps, les deux gouvernements confirment les pires craintes de l’autre. Malgré
ses abondantes réserves de pétrole et de gaz, Téhéran pousse les feux sur un programme nucléaire controversé, sous prétexte de « besoins énergétiques ». Malgré la guerre menée par Washington contre le terrorisme, les militaires américains en Irak ont signé un accord de cessez-le-feu avec les Moudjahidine du peuple, groupe terroriste opposé au régime de Téhéran.
Mais l’enjeu est trop important pour l’Iran et pour les États-Unis : ils ne peuvent laisser les rancunes se mettre en travers de leurs intérêts communs.

Les Iraniens aimaient autrefois l’Amérique parce qu’elle était hostile au colonialisme
après la Seconde Guerre mondiale. Les Américains aimaient l’Iran pour sa culture et pour
son pétrole.
Mais l’histoire d’amour s’est mal terminée. Les Iraniens que j’ai rencontrés au cours d’un
voyage que j’ai fait là-bas il y a quelques années étaient toujours obsédés par le rôle qu’a joué la CIA dans le coup d’État de 1953. Les Américains sont toujours hantés par le cauchemar de la prise d’otages à l’ambassade des États-Unis à Téhéran, qui a duré de 1979
à 1981.
Aux yeux des Iraniens, les États-Unis ont été le protecteur de leurs pires oppresseurs. En plus de financer le chah, Washington a soutenu Saddam Hussein pendant les huit ans où
il a fait la guerre à l’Iran chiite. De l’Irak à l’Arabie saoudite, et de Bahreïn au Pakistan, les États-Unis ont historiquement appuyé des régimes sunnites qui ont souvent traité leurs propres populations chiites comme des citoyens de seconde classe.
Aux yeux des Américains, les chiites sont synonymes de terrorisme. La Révolution iranienne a été à l’origine de dix années de prises d’otages, de détournements d’avions et
d’attentats suicide. Avant le 11 septembre 2001, plus d’Américains ont été tués par le Hezbollah, les extrémistes chiites du Sud-Liban soutenus par les Iraniens, que par n’importe quel groupe terroriste.
Mais à présent, les deux parties ont laissé les contentieux au vestiaire. Téhéran et Washington ont discrètement coopéré pour mettre en place un nouveau gouvernement afghan. Téhéran a observé une « neutralité active » pendant la guerre contre Saddam. Ces bonnes manières peuvent-elles aboutir à quelque chose de sérieux ?
Les deux pays ont intérêt à s’entendre. L’économie iranienne en panne a besoin de
l’investissement américain aujourd’hui bloqué par les sanctions de Washington. Les
États-Unis ont besoin de l’Iran, porte stratégique de l’accès aux principales réserves mondiales de pétrole. Parmi les intérêts de Washington et de Téhéran figurent en bonne place un Irak débarrassé de ses armes de destruction massive et un Moyen-Orient débarrassé
d’une el-Qaïda dominée par les sunnites.
Le monsieur Bons offices pourrait être Hachemi Rafsandjani, le pragmatique ancien président iranien, aujourd’hui à la tête du puissant Conseil de discernement qui règle les
conflits entre les factions rivales et les différentes branches du gouvernement. « Une solution au problème des relations avec les États-Unis, déclarait-il en avril dernier, serait d’organiser un référendum pour savoir ce que dit la société civile. » Il sait
très bien qu’une grande majorité d’Iraniens est favorable à un rapprochement et au commerce avec l’Amérique.

L’obstacle numéro un serait le Guide, l’ayatollah Ali Khamenei, qui se bat pour préserver
ce qui lui reste de pouvoir. Mais un coup peut-être fatal pourrait être porté à Khamenei
et à ses mollahs si Washington levait les sanctions qui leur permettent de s’abriter derrière un bouc émissaire pour expliquer leurs échecs à l’intérieur du pays. C’est pourquoi les durs s’appliquent à saboter toute velléité de rapprochement américano-iranien.
Comme l’a reconnu le président George W. Bush, « le peuple d’Iran veut les mêmes libertés, les mêmes droits de l’homme que tous les peuples du monde ». Il devrait faire le
premier geste.
Le repas de mariage n’est pas pour demain. Mais si les musulmans réalistes voient que Washington envisage sérieusement une réconciliation, ils pourraient se décider à tourner la page des idéologies et à retrouver un vieil ami américain.