Politique

Maroc : méthodes traditionnelles, drones, dessalement… Quelles techniques pour lutter contre la sécheresse ?

Alors que le stress hydrique menace de s’accentuer dans les années à venir en Afrique du Nord, plusieurs options s’offrent au royaume pour protéger sa population et son agriculture.

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Mis à jour le 20 mars 2022 à 10:28

Un homme sur un canal d’irrigation asséché dans l’oasis de Skoura, une zone rurale oasienne d’environ 40 kilomètres carrés, le 27 janvier 2020. © FADEL SENNA/AFP

Dans son rapport annuel publié le 14 mars, la Cour des comptes consacre plusieurs pages au secteur de l’eau. Pour introduire ses recommandations en matière de gestion hydrique, l’instance de contrôle évoque le constat suivant : avec « 22 milliards de m³ par an », le Maroc « figure parmi les 20 pays les plus “stressés” au monde en termes de disponibilité de ces ressources. »

Alors que le contexte de sécheresse menace sévèrement la saison agricole, le taux de remplissage des barrages tourne autour des 30 %. Mais selon le rapport de la Cour des comptes, le déficit pluviométrique n’expliquerait que partiellement l’insuffisance hydrique du royaume. En effet, les équipes de Zineb El Adaoui pointent également la politique de gestion de la ressource.

Répartition déséquilibrée

Parmi les points négatifs relevés par le rapport pour 2019-2020 : une répartition structurelle déséquilibrée des ressources qui entraîne d’importantes disparités régionales et des écarts entre l’offre et la demande. Aujourd’hui au Maroc, les nappes phréatiques sont surexploitées à hauteur d’1,1 milliards de m³/an.

Des chiffres qui interrogent sur la pertinence de la politique des barrages héritée de la fin des années 1960. « La capacité actuelle de stockage dépasse le potentiel des apports… », résume le chercheur Ali Hammani de l’Institut agronomique et vétérinaire (IAV) Hassan II à Rabat.

La part des sources en eaux non-conventionnelles « se limite à 0,9 % de la totalité des ressources en eau mobilisées », indique le rapport de la Cour des comptes. Ces sources non-conventionnelles, ce sont la récupération des eaux de pluie, le dessalement de l’eau de mer et des eaux saumâtres, ou encore la réutilisation des eaux usées traitées.

Mais ces techniques de récupération et de valorisation de l’eau ne se valent pas toutes. En plus de nécessiter des infrastructures onéreuses, certaines d’entre elles ont des répercussions négatives sur l’environnement, comme le rejet de métaux lourds dans la mer.

Le traitement des eaux de pluie

Lors d’un épisode de sécheresse comme celui que vit actuellement le pays, l’agriculture dépendant des eaux de pluie paraît plus fragile que jamais. Une meilleure collecte et valorisation des eaux de pluies permettrait au Maroc de renforcer sa sécurité alimentaire.

Pour l’eau potable, une des méthodes de prédilection est celle des « matfias ». Dans le contexte agricole, il est plus fréquent de réaliser des « tabias »

Dans le Plan national de l’eau (PNE), le gouvernement se fixe comme objectif d’atteindre 300 millions de m³/an via la généralisation de la collecte des eaux pluviales. Selon le professeur Hammami, cet objectif « n’est pas suffisamment ambitieux, compte tenu de l’énorme potentiel en matière de technique de stockage au sol et de captage des eaux de pluie. »

D’autres solutions de valorisation de ces eaux pluviales sont également considérées par les spécialistes en agroécologie. Il s’agit de techniques ancestrales peu onéreuses et souvent bénéfiques pour la préservation de la biodiversité et la séquestration du dioxyde de carbone. Elles sont mises en place dans le cadre domestique (lessive, consommation humaine) ou agricole (abreuvement du bétail, amélioration de la production).

Ainsi pour l’alimentation en eau potable, une des méthodes de prédilection est celle des « matfias », individuelles ou collectives. Il s’agit de bassins couverts permettant de stocker les eaux de pluies ou de ruissellement. Dans le contexte agricole, il est plus fréquent de réaliser des « tabias », des diguettes en terre construites suivant les courbes de niveau pour capter le ruissellement.

Dessalement des eaux de mer et des eaux saumâtres

Le 3 mars dernier, le ministre de l’Équipement et de l’Eau, Nizar Baraka, annonçait la construction d’une station de dessalement d’eau de mer pour le Grand Casablanca, dont le coût est estimé à 10 milliards de dirhams (927 millions d’euros). Considérée comme une des plus grandes d’Afrique, cette unité devrait couvrir les besoins en eau de l’ensemble de la région à l’horizon 2050.

Le dessalement implique quelques défis, notamment en termes de coûts énergétiques

« Le recours au dessalement de l’eau de mer me paraît être une solution pertinente dans les zones déficitaires notamment au sud du royaume », affirme Hammami. « Mais il ne peut être, à mon sens, justifié que s’il est orienté vers l’alimentation en eau potable et l’irrigation des cultures à très haute valeur ajoutée », ajoute-t-il, évoquant le méga-projet d’irrigation de 5 000 hectares annoncé en 2016 dans le cadre du programme de développement de la région Dakhla-Oued Eddahab.

Cette solution implique pourtant quelques défis, notamment en termes de coûts énergétiques. Une question qui ne se pose pas pour les pays riches en énergies fossiles, ce qui n’est pas le cas du Maroc. À titre comparatif, l’Arabie saoudite dessale 5,5 millions de m³/ an, soit l’équivalent de 60 % de l’eau douce consommée dans le pays. « Pour obtenir une qualité qui répond aux normes, le coût du traitement devrait être en partie subventionné par l’État », suggère Hammami.

Réutilisation des eaux usées

Le Maroc produit annuellement plus de 600 millions de m³ d’eaux usées. Un chiffre voué à augmenter dans les années à venir avec le développement urbain et l’évolution démographique. L’assainissement de ce volume est « impératif pour atténuer les pénuries d’eau et restaurer la qualité des eaux, qui connaissent une grande détérioration », alerte le chercheur de l’IAV.

Cette solution, relativement vertueuse écologiquement, devrait être principalement allouée au nettoyage des voiries et à l’arrosage des jardins publics et des golfs. Mais la réutilisation des eaux usées souffre d’une mauvaise image auprès du public. Pour cette raison, souvent, les paysans refusent que leurs terrains accueillent l’installation d’unités d’assainissement des eaux usées.

Développer cette voie nécessiterait, aussi, de changer la perception qu’en ont les Marocains. À ce propos, la Cour des comptes insiste sur l’importance d’investir dans une meilleure communication publique pour « sensibiliser à la préservation des ressources en eau et à la rationalisation de son utilisation. »

Modernisation des pratiques

Pour optimiser la gestion hydrique dans le royaume, notamment dans le cadre de l’agriculture irriguée, Ali Hammami fait plusieurs recommandations : la régulation de l’accès à l’eau, le partage d’information entre les différents acteurs de la gestion hydrique, la promotion de la recherche et de la formation mais surtout, l’adoption de nouvelles technologies.

Il faut généraliser le du paradigme du « more crop per drop »

Selon lui, la voie du salut serait l’agriculture de précision et la généralisation du paradigme du « more crop per drop » (plus de récolte par goutte). En déterminant les quantités d’eau nécessaire et en contrôlant les prélèvements de l’eau souterraine, on parviendrait donc à augmenter la productivité de l’eau consommée en agriculture tout en préservant les nappes phréatiques.

Le spécialiste cite dans ce cadre, la technologie des objets connectés (IoT) et l’usage des drones agricoles et des images satellites. Le professeur de l’Institut Hassan II, est également adepte des mécanismes de régulation via compteurs connectés et des systèmes intégrés de suivi et d’amélioration des performances.