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Wade s’explique

Abdoulaye Wade, ancien président de la République du Sénégal, lors d'une interview accordée à Jeune Afrique en avril 2014 à Dakar © Youri Lenquette pour Jeune Afrique

Trois ans et demi après son accession au pouvoir, cet homme de 77 ans est sur tous les fronts. À l'instar de l'auteur d'un pamphlet récent, ses détracteurs, forcément, guettent le moindre de ses faux-pas.

Il y a, sous le crâne légendaire de cet homme de 77 ans aux allures de dalaï-lama africain, quelque chose comme un avis de tempête permanent. À peine a-t-il achevé l’entretien dans sa résidence de repos de Popenguine qu’il vous entraîne au bord de la mer constater les ravages de l’érosion sur la Petite Côte et admirer le mur de soutènement qu’il y a fait ériger.

Aussitôt l’interview terminée, dans son bureau de la présidence dakaroise, décoré de tableaux marocains et d’un immense portrait de lui-même peint sur fond noir, voici qu’il vous prend par la main et vous emmène au pas de course vers une salle des maquettes où sont exposés quelques-uns de ses grands travaux : la case des Tout-Petits, le musée des Civilisations noires, la place du Souvenir, le monument de la Renaissance africaine, les maisons de la Femme, l’aéroport international de Ndiass qu’il espère inaugurer en 2006… Intarissable et passionné, ce vieil homme à l’étonnante vitalité explique et commente ce qu’une vie entière, sans doute, ne parviendrait pas à bâtir.

Trois ans et demi après son accession au pouvoir, Abdoulaye Wade déploie une activité à faire pâlir bien de ses pairs plus jeunes. Omniprésent en ce mois d’août 2003, alors que la plupart de ses ministres – y compris le Premier d’entre eux, Idrissa Seck – étaient en vacances, « Goorgui », « Paabi », « Ndiombar » ou « Le Padre » ainsi qu’il plaît à ses concitoyens de le surnommer, est intervenu sur presque tous les fronts.

Joola, inondations, antirétroviraux, Casamance, filière textile, armée et pour finir nouveau gouvernement : pas un jour sans son lot de décisions, de décrets, de limogeages ou de promotions. Une boulimie, une frénésie impressionnante d’exercice du pouvoir, comme si un demi-siècle à ronger son frein dans l’opposition, à calmer ses impatiences en attendant le jour où les rêves pourraient devenir projets, le conduisait irrésistiblement à occuper l’espace, tout l’espace.

Par osmose autant que par tempérament, son épouse Viviane fait montre d’une pareille énergie : toujours la première sur les lieux des catastrophes, elle peut passer quatre heures de suite dans un dispensaire de brousse surchauffé à expliquer les vertus de la spiruline. Ce petit bout de première dame suractive est peut-être ce qui se fait de mieux – et de plus sincère – sur ce continent où abondent les reines patronnesses expertes en galas de charité et en étalage de bijoux.

Reste que, forcément, ce tourbillon permanent donne le tournis à une classe politico-médiatique sénégalaise habituée au protocole, au rituel, aux événements prévisibles, au culte de l’État, aux normes et à la bienséance un peu compassée.

Ce surgissement de l’informel, cette imprévisibilité revendiquée comme une technique de gouvernement, ce pragmatisme à toute épreuve qui conduit Wade à oser, à tenter, quitte à changer brusquement de voie (ou d’homme) s’il s’aperçoit qu’il s’est trompé, crée également des déçus et des mécontents.

Le moral inoxydable du président, son incurable optimisme et son immense confiance en lui-même le conduisent enfin à commettre des erreurs. Lui les zappe, persuadé qu’elles sont fécondes. Ses adversaires, forcément, inconsolables ou déçus de l’alternance, aux aguets derrière les grilles du Palais, ne le loupent pas.

D’où ce livre dont tout le monde – toute la presse en tout cas – parle à Dakar : Wade, un opposant au pouvoir. Écrit par un journaliste du quotidien Sud, Abdou Latif Coulibaly, éditorialiste et enquêteur connu du paysage médiatique sénégalais et publié aux éditions Sentinelles, cet ouvrage est une sorte de réquisitoire de 300 pages, sans grandes nuances, à l’encontre de l’avocat-président Wade.

« Une des grandes figures politiques du continent souffrira sans doute qu’un cadet, à l’orée de sa maturité de plume, puisse s’exercer à l’irrévérence respectueuse due aux grands hommes », écrit Coulibaly dans une lettre personnelle à Abdoulaye Wade accompagnant l’envoi « en primeur » de son livre, avant de solliciter, dans la même missive « une série d’entretiens avec [lui] pour [son] prochain ouvrage ».

Si l’adresse est flatteuse pour son destinataire, le pamphlet lui ne l’est pas. Coulibaly met les pieds dans le plat, dit que le roi est nu, dresse de Wade le portrait à charge d’un autocrate rentré et fantasque, colérique et solitaire, qui ne parvient pas à se dégager de son carcan d’opposant.

Un portrait de l’extérieur, puisque l’auteur n’a pu approcher son « sujet » dans le cadre de l’exercice et ne l’a que très peu rencontré auparavant, donc partiel et partial, fondé sur trop de citations anonymes et de « révélations » non sourcées, desservi en outre par un excès de révérence à l’égard d’un homme certes respectable, Babacar Touré, présenté comme une sorte de conscience morale de l’alternance – mais qui se trouve être le patron du Groupe Sud… donc l’employeur de l’auteur.

Reste que ce livre a un double mérite. Démontrer que la démocratie sénégalaise est toujours vivace (bien rares sont les pays du continent où une telle publication serait possible) et ouvrir le débat sur Wade et son expérience.

Pour l’instant, à en juger par ce que publient les « pro »- ou les « anti »-Coulibaly, ni le ton ni la qualité ne sont encore au rendez-vous – mais le mouvement est lancé. Nul doute que l’entretien qui suit, le premier accordé par Abdoulaye Wade depuis cette affaire et quelques autres, y contribuera…

Jeune Afrique/L’Intelligent : Vous êtes censé être en vacances, dans la résidence d’État de Popenguine, et je vous retrouve ici à Dakar, dans votre bureau de la présidence, prenant dix décisions par jour, intervenant sur tout ou presque. Vous arrive-t-il de « faire un break » ?

Abdoulaye Wade : Rarement. Huit jours parfois, guère plus. Cette année, j’ai décidé de m’en passer.

À un mois du premier anniversaire du naufrage du Joola, vous venez de procéder à une purge drastique au sein de la haute hiérarchie de l’armée, rendue responsable du drame. Le chef d’état-major général, celui de la Marine, celui de l’Air, le directeur de la Marine marchande et quelques autres ont été relevés de leurs fonctions le 18 août. Pourquoi ces sanctions ?

Il y a eu, à l’origine de cette tragédie, une accumulation de négligences et de fautes professionnelles qui ne pouvaient rester impunies. Dès le départ, je savais que des officiers supérieurs avaient leur part de responsabilité dans cette affaire : confiée à l’inspecteur général des armées de l’époque, le général Pape Khalil Fall, une enquête avait conclu en ce sens quelques semaines à peine après le naufrage. J’ai attendu que le dossier soit clos sur le plan pénal pour prendre les mesures qui s’imposaient sur les plans administratif et disciplinaire.

À l’évidence, l’opinion sénégalaise réclamait des têtes et vous les lui avez offertes…

C’est vrai que l’opinion n’était pas satisfaite, à juste titre : plus de 1 800 morts, cela ne peut se solder en évoquant la fatalité. Prenez le cas du général Babacar Gaye, chef d’état-major général des Armées au moment des faits. Il reçoit le 27 septembre 2002, entre 7 h 25 et 8 heures, un message l’informant du naufrage.

Que fait-il ? Au lieu de dépêcher des secours, notamment aériens, sur zone, il s’en va à Saint-Louis procéder à l’installation d’un commandant local ! Certes, sa négligence n’a pas concouru à la survenance du drame, mais elle a sans doute empêché de sauver des vies.

Du commandant du Joola, disparu lors du naufrage, aux chefs d’escale de Ziguinchor et de Karabane en passant par les hauts responsables de l’Air et de la Marine, les responsabilités sont établies. Il fallait frapper dur pour que plus jamais cela ne se reproduise au Sénégal.

Ne faites-vous pas de l’armée le bouc émissaire de la tragédie du Joola ?

En aucun cas. D’après mes informations, les militaires, dans les casernes, sont très satisfaits de ces mesures.

Ce qui ne semble pas être le lot des familles des victimes, confrontées au casse-tête des indemnisations…

Tout est clair, pourtant. J’ai dit et je le répète : l’État est responsable de ce qui s’est passé dans la nuit du 26 au 27 septembre 2002. Sur cette base, qui a évité aux familles de prendre la voie forcément aléatoire des tribunaux, un accord d’indemnisation a été trouvé après arbitrage du Premier ministre Idrissa Seck.

Je l’ai jugé insuffisant : 9,5 milliards de F CFA, alors que les sinistrés des inondations de Matam et Podor, qui n’avaient perdu que du bétail et quelques maisons en banco, avaient perçu 12 milliards. J’ai donc porté l’enveloppe du Joola à 20 milliards et j’aurais fait plus si les moyens de l’État l’avaient permis.

C’est ce qui s’appelle désavouer son Premier ministre…

Pas du tout. C’est tout à fait normal. Je suis le supérieur hiérarchique et je suis là dans mon rôle et dans l’exercice de mon pouvoir.

Pourquoi avoir limogé le chef d’état-major de l’armée de l’Air, le colonel Tamba. Après tout, il a attendu des instructions qui ne sont jamais venues…

Cet officier supérieur a démissionné de ses responsabilités. Il avait tout pouvoir pour envoyer des aéronefs sur zone sans attendre les ordres du général Gaye. Il a failli. Il aurait mérité d’être radié de l’armée.

Et le directeur de la Marine marchande, Abdoul Hamid Diop ?

La délivrance du permis de navigation du Joola dépendait de lui. Il a fait preuve d’une grande inconscience.

Une autre affaire défraie la chronique en ce moment : celle du scandale dit des antirétroviraux et de la gestion de l’ONG « L’Afrique aide l’Afrique », qui a valu à l’ex-ambassadeur Latif Guèye d’être incarcéré. Or ce dernier parle d’acharnement à son encontre et menace de tout « déballer ». Cela vous inquiète-t-il ?

Je vais vous faire une confidence : j’ai beaucoup de sympathie pour Latif Guèye, que j’ai connu alors qu’il était encore tout jeune et que j’étais avocat. Il se battait contre la drogue, aux côtés de la jeunesse, de façon tout à fait désintéressée.

Plus tard, quand j’ai moi-même lancé l’association L’Afrique aide l’Afrique – j’étais alors ministre d’État sous Abdou Diouf – afin de promouvoir la solidarité Sud-Sud, j’ai pensé à Latif Guèye pour la coordonner.

Latif Guèye m’a déçu, il m’a fait honte

Hélas ! ce monsieur m’a déçu, il m’a fait honte. Au point que je songe sérieusement aujourd’hui à dissoudre L’Afrique aide l’Afrique malgré les suppliques de mes amis pour qui un projet aussi noble ne saurait disparaître.

Latif Guèye n’hésite pas à mettre en cause votre ministre de la Santé, Eva-Marie Coll Seck, qu’il accuse d’avoir bénéficié du trafic des médicaments antirétroviraux. Vrai ou faux ?

C’est à tout le moins une exagération. Le fait que le service de la Santé du Sénégal ait pu bénéficier d’antirétroviraux fournis par cette ONG ne signifie pas qu’il y ait eu des détournements au niveau du ministère, encore moins de la ministre.

Je vous rappelle le schéma de la fraude : on commande en France des médicaments à prix réduit, qui en fait ne sont jamais distribués au Sénégal, mais revendus en Europe au prix normal. C’est scandaleux. Et c’est pour cela que j’ai saisi la justice.

Le journaliste Abdou Latif Coulibaly vient de publier un livre qui agite fort le microcosme politique et médiatique sénégalais : Wade, un opposant au pouvoir. C’est un véritable réquisitoire à votre encontre et à l’encontre de votre gestion. Est-il vrai, comme on le dit, que cet ouvrage vous a affecté, voire traumatisé ?

Ce livre m’a affecté, c’est vrai, pour deux raisons. Je le trouve injuste à mon égard – mais ce n’est pas la première fois dans ma vie que je suis victime d’injustices. Et je suis très déçu que certaines personnes en qui j’avais confiance soient impliquées dans la rédaction de cet ouvrage, ce qui revient de leur part à me porter un coup de poignard dans le dos. Le contenu du livre en tant que tel ne me dérange guère, puisqu’il ne repose sur rien.

Quand vous dites « certaines personnes », de qui parlez-vous ?

Je préfère garder leurs noms par-devers moi et couver ma douleur. Je les considérais comme mes amis. Ils m’ont trahi.

Allez-vous répondre au livre d’Abdou Latif Coulibaly ?

Personnellement, non. Mais je ne peux pas interdire à des collaborateurs qui me doivent leur carrière, qui me soutiennent, qui croient en moi, de défendre mon image. Puisqu’ils souhaitent écrire, je leur fournis les éléments nécessaires. J’ai annoté ce livre de la première à la dernière ligne et j’ai dicté les réponses à toutes les questions soulevées.

L’un des chapitres les plus durs de Wade, un opposant au pouvoir porte sur le rôle que jouent à vos côtés votre épouse, votre fils et votre fille. Une place totalement excessive et indue selon l’auteur…

Écoutez, la première dame dirige une fondation, Éducation et Santé, qui fonctionne comme la plupart de ses homologues sur le continent et au-delà. Elle vient au secours des malades et des victimes de catastrophes naturelles et – particularité originale – développe la culture d’une algue, la spiruline, dont les vertus antipaludéennes sont reconnues.

La gestion d’Éducation et Santé, qui vit de dons, a été confiée à un cabinet d’audit international, et son commissaire aux comptes se tient à la disposition de qui veut l’entendre. La première dame a également « adopté » des orphelins du sida dont elle suit personnellement la scolarité. Elle fait donc, vous le voyez, oeuvre utile.

Ce n’est pas cela qu’on lui reproche. Mais d’intervenir sur des sujets politiques, de vous influencer, de promouvoir ou de démettre telle ou telle personnalité…

Ce sont des fables. C’est totalement inexact.

Votre fils Karim, dont vous avez fait votre conseiller, et votre fille Sindjely, qui travaille également à vos côtés, sont eux aussi sur la sellette. Qu’avez-vous à répondre ?

Karim est banquier : il exerçait sa profession à la City de Londres. Sindjely est auditrice et travaillait à Genève. Tous deux gagnaient très confortablement leur vie. Lorsque j’ai lancé un appel aux cadres sénégalais de l’étranger afin qu’ils viennent me rejoindre, mes enfants ont estimé, sans que je le leur demande, qu’ils se devaient de montrer l’exemple. Aurais-je dû me priver de leurs compétences pour délit de parenté ? Je ne le crois pas.

Combien sont-ils rémunérés ?

Beaucoup moins que ce qu’ils gagnaient auparavant. Un conseiller technique à la présidence perçoit entre 400 000 et 700 000 F CFA par mois [600 à 1 000 euros, NDLR], alors vous voyez… Mon fils est un financier de formation et de profession, moi non.

Lorsque des hommes d’affaires, des investisseurs, des banquiers viennent me voir pour me proposer des contrats ou des financements, il m’arrive souvent de transmettre leurs propositions à Karim afin qu’il les évalue et me donne son avis. La décision, ensuite, me revient.

Votre fils a-t-il rompu tout lien avec le monde des affaires ?

À titre privé, oui. Il a quitté sa banque, il n’est actionnaire nulle part et ne fait aucune affaire avec qui que ce soit.

Et votre fille Sindjely ?

Elle est conseiller technique à la présidence en charge de l’organisation, tâche dont elle s’acquitte en tandem avec un ancien membre du comité du Forum de Davos, Hassan Ba. Avec leur task force de jeunes Sénégalais diplômés de grandes universités américaines ou européennes, qui ont le rang d’attachés, ils s’occupent des conférences, de l’agenda général de la présidence et surtout de communication interne au sein de cette maison qui en a bien besoin. Sans pour autant empiéter sur les prérogatives de mon directeur du protocole Bruno Diatta ou sur celles des ministres.

On accuse pourtant votre fille d’avoir exigé – et obtenu – la tête du ministre des Sports en poste lors de la Coupe du monde de football de 2002, Joseph Ndong.

Pure spéculation. Ma fille est une passionnée de sports et elle a accompagné les Lions, dont elle devenue la mascotte, lors de leur brillante campagne d’Asie. Elle a, à ma demande, avancé l’argent nécessaire pour combler certains besoins de l’équipe.

À cette occasion, elle a pu s’apercevoir des dysfonctionnements financiers à l’origine de ces problèmes. Elle m’en a rendu compte, c’est tout. Quant au ministre dont vous parlez, il n’a pas été limogé. Simplement, il n’a pas été reconduit dans ses fonctions lors de la formation du premier gouvernement d’Idrissa Seck.

Autre membre de votre famille à qui le livre-enquête de Coulibaly reproche une influence indue sur les affaires de l’État : votre frère aîné Moustapha Wade…

Je n’ai pas très bien compris de quoi il en retournait en ce qui le concerne. Tout naturellement, ici comme ailleurs, ceux qui ne parviennent pas à voir le président ont tendance à se rabattre sur ses proches. Moustapha a donc reçu beaucoup de gens, y compris des ministres.

À chaque fois, il m’envoyait des fiches sur ses entretiens. J’ai dû lui dire d’arrêter et je me dispute encore avec lui régulièrement, car il est très sollicité et aime rendre service. Tout cela est banal. Rassurez-vous, il n’y a pas de pouvoir bis au Sénégal. Le penser, c’est mal me connaître.

Comptez-vous donner des suites judiciaires au livre d’Abdou Latif Coulibaly ?

Personnellement, je ne porterai pas plainte, bien qu’il y ait amplement matière pour cela – n’oubliez pas que je suis avocat.

Et votre fils Karim ?

Lui est libre de porter plainte. Ainsi que le procureur de la République, s’il estime qu’il y a trouble à l’ordre public ou injure à chef d’État par exemple.

L’Assemblée nationale vient de créer trois commissions d’enquête à propos des révélations – ou pseudo-révélations – contenues dans cet ouvrage, le tout à l’initiative de l’opposition. L’une d’elles porte sur le montant exact des compensations financières versées à la famille de l’avocat Babacar Seye, assassiné en mai 1993 à Dakar dans ces circonstances encore mal élucidées. Combien a-t-elle perçu : 200 millions, 400 millions, 600 millions de F CFA ?

Tout est clair. La famille Seye avait demandé 600 millions, ce qui était excessif, puis 400 millions, ce qui l’était encore. En définitive, l’État a transigé pour 250 millions, qui ont été versés à la famille par l’agent judiciaire de l’État, contre décharge évidemment. Dans ce type d’affaires, comme vous le savez, la demande initiale ne correspond jamais au chiffre finalement retenu. Il y a toujours négociation, puis transaction.

Une autre commission d’enquête parlementaire va se pencher sur l’opération de rénovation de l’avion présidentiel, le Pointe de Sangomar. Une affaire plutôt embrouillée, qui semble s’être déroulée dans la plus grande opacité et qui aurait coûté, si l’on en croit Coulibaly, 28 millions de dollars à l’État.

Allons-y ! Lorsque j’ai pris mes fonctions ici, j’ai reçu de mon prédécesseur Abdou Diouf un avion de commandement qui avait vingt-sept ans d’âge. Un Boeing 727 acquis à l’époque du président Senghor. Interrogé par mes soins, le Premier ministre d’alors, Moustapha Niasse, a recommandé l’achat d’un nouvel appareil.

Vu la situation des finances du pays à l’époque, cela m’a paru insupportable

J’ai posé la question devant le Conseil des ministres : même réponse, à l’unanimité. Je me suis alors renseigné sur les prix : un avion neuf, équivalent au 727 qui ne se fabrique plus, coûtait 50 millions de dollars. Vu la situation des finances du pays à l’époque, cela m’a paru insupportable.

J’ai donc demandé à ce que des experts britanniques et français évaluent le 727 et me disent s’il était possible de le réhabiliter. Leur réponse a été encourageante : l’avion n’ayant volé en moyenne que quatre mille heures par an, ce qui est peu, sa rénovation n’allait concerner que les réacteurs, l’aménagement intérieur et certains dispositifs de sécurité.

En revanche, la valeur vénale de l’appareil en l’état ne dépassait pas 5 millions de dollars. J’ai donc opté pour la solution la moins coûteuse : la remise à niveau du Pointe de Sangomar. Pour le reste, j’ai fait confiance à mon pilote, à mon commandant de bord.

Vous me voyez, moi, chef d’État, aller discuter, négocier, marchander avec des sociétés, comparer les offres ? Soyons sérieux

Vous me voyez, moi, chef d’État, aller discuter, négocier, marchander avec des sociétés, comparer les offres, etc. ? Et, pourquoi pas, tant qu’on y est, faire le tour des garages de Dakar pour les véhicules du parc présidentiel. Soyons sérieux.

C’est donc mon pilote, un colonel, qui s’est occupé de cela. Il s’est mis en rapport avec Boeing, qui l’a orienté vers la société américaine BF Goodrich, laquelle s’est occupée de la réhabilitation externe de l’avion, les Britanniques de FR Aviation prenant en charge l’aménagement intérieur.

Restait la facture : 17 milliards de F CFA, soit 27 millions de dollars environ. J’aurais pu, après tout, ordonner au ministre des Finances de payer puisque la solution retenue était moitié moins chère que celle préconisée par le chef du gouvernement. Mais j’ai jugé la note encore trop lourde pour le Sénégal.

J’ai donc fait jouer mes relations : Taiwan a mis à ma disposition l’équivalent de 6 milliards de F CFA, directement versés aux sociétés contractantes entre avril et juin 2001, et l’Arabie saoudite 1,5 milliard, par chèque, que j’ai remis au ministre des Finances.

Malheureusement, les autres amis que j’ai sollicités n’ont pas réagi et je me suis retrouvé face à un gap de 10 milliards. Cette somme n’étant pas prévue au budget de l’État, il a fallu trouver la rubrique au sein de laquelle la dégager.

D’où l’utilisation du Fonds routier sénégalais.

Faux. Nous avons puisé dans un fonds résiduel du ministère de l’Équipement intitulé « autres opérations routières ». Si nous avions utilisé le Fonds routier comme le prétend le livre, des routes prévues n’auraient pas été réalisées.

Si nous avions utilisé le Fonds routier comme le prétend le livre, des routes prévues n’auraient pas été réalisées. Pour qui me prenez-vous ?

Pour qui me prenez-vous ? Quant à la somme retirée, il s’agit de 10,5 milliards et non pas de 15 comme le dit M. Coulibaly, apparemment fâché avec l’exactitude. Nous remettrons à la commission d’enquête parlementaire tous les documents qui le prouvent.

Dans le fond, vous attendiez-vous à pareille charge contre vous ?

Absolument pas. J’ai été très surpris. Babacar Touré, le patron de Sud Communication, employeur de M. Coulibaly, m’avait assuré après lecture du manuscrit qu’il n’y avait là dedans pas de quoi fouetter un chat. Et voilà le résultat !

Il y a dans ce livre un portrait de vous pour le moins sans nuances : vous êtes impulsif, imprévisible, solitaire, colérique…

Il est vrai que je suis très rigoureux dans le travail. Je n’accepte pas, quand une décision est prise, que le mouvement ne suive pas. Colérique ? Je ne me mets pas en colère contre tel ou tel ministre, je mets à la porte, ce qui est différent. Je me dois de produire des résultats.

Je passe mon temps à écouter des gens pendant des heures

Quant à dire que je ne sais pas écouter, c’est idiot : je passe mon temps à écouter des gens pendant des heures. Simplement, je n’aime pas qu’on me fasse perdre mon temps, encore moins qu’on me raconte des histoires.

Quels sont vos rapports avec votre prédécesseur, Abdou Diouf ?

Excellents. C’est en toute conscience que j’ai, en définitive, décidé de le présenter au poste de secrétaire général de l’Organisation internationale de la Francophonie. Depuis, il est venu me rendre visite ici et nous nous téléphonons de temps à autre dans le cadre du travail.

Le fait qu’Abdou Diouf soit l’ami du président Jacques Chirac ne vous dérange pas ?

Pourquoi donc ? Peu après mon élection, Chirac m’a reçu à l’Élysée et il m’a prévenu : « Je dois vous dire qu’Abdou Diouf est mon ami. » Je lui ai répondu : « Moi, je ne cherche pas votre amitié, je cherche votre estime. » Depuis, nous nous appelons par nos prénoms et nous nous tutoyons.

En voulez-vous toujours à votre ancien Premier ministre Moustapha Niasse d’avoir rompu avec vous en mars 2001 ?

Je ne lui en ai jamais voulu. Connaissez-vous la puissance d’un chef d’État dans son propre pays ? Si j’en voulais à Moustapha Niasse, je vous prie de croire qu’il s’en serait rendu compte. Niasse et moi, nous nous sommes battus ensemble pour l’alternance, que nous avons conquise.

Je l’ai nommé Premier ministre, j’ai voulu partager le pouvoir avec lui, je lui ai même proposé la fusion de nos deux partis afin de prolonger l’Union pour le changement. J’étais sincère.

J’ai appelé mon adjoint Idrissa Seck et je lui ai dit : « Nous allons fusionner, mais Niasse est ton aîné ; je serai donc devant, Moustapha Niasse viendra en second et toi tu seras derrière lui. »

Malheureusement, Niasse était entouré d’énergumènes pressés de me déstabiliser pour parvenir au pouvoir absolu. Je l’ai averti, je lui ai dit de s’occuper de ses gens, qu’ils cessent de me tirer dessus. Nous avons déjeuné, nous nous sommes expliqués, mais ces agissements ont continué.

Quel chef d’État accepterait pareil traitement ?

J’ai donc dû siffler la fin de la partie : quel chef d’État accepterait pareil traitement ? Les amis de Moustapha Niasse ne lui ont pas rendu service. Sans leur agitation malveillante, nous serions sans doute toujours ensemble.

Où en sont vos relations avec la France ?

Je m’en tiens à ces deux pierres angulaires : d’une part, le Sénégal et la France sont unis par une relation de plus de trois siècles, et cela nul ne pourra l’effacer. De l’autre, la France reste le principal bailleur d’aide du Sénégal.

Sur ce dernier point, il convient pourtant de relever une anomalie : depuis 2000, c’est-à-dire depuis mon arrivée au pouvoir, l’aide publique au développement de la France au Sénégal n’a cessé de chuter. Elle est passée de 54 milliards de F CFA en 1999 à 24 milliards en 2002, et cela de façon inexplicable.

S’agit-il de l’influence en quelque sorte posthume d’une administration qui me considérait à juste titre comme un adversaire politique ?

Certes, je veux bien croire que les socialistes, qui exerçaient une part prépondérante du pouvoir en France jusqu’en mai 2002, aient tout fait pour m’asphyxier. Ils ne se remettaient sans doute pas d’avoir perdu leur bastion sénégalais. Mais depuis ? S’agit-il de l’influence en quelque sorte posthume d’une administration qui me considérait à juste titre comme un adversaire politique ? C’est probable.

Jacques Chirac, en effet, n’est vraisemblablement pas au courant, il a autre chose à faire, et le Sénégal lui doit de siéger face au G8, ce qui est appréciable. Je lui ai d’ailleurs fait parvenir un tableau décrivant cette chute spectaculaire de l’aide, afin qu’il s’en rende compte.

Il est également possible que Paris n’apprécie guère votre prurit anglophone…

Je me considère, tout au contraire, comme une sentinelle de la Francophonie. Une sentinelle, pas un tirailleur. Lorsque Tony Blair effectue au Sénégal sa première visite en Afrique francophone, les francophones doivent s’en féliciter. Lorsque George Bush choisit Dakar comme seule escale francophone de son périple africain, les francophones doivent s’en réjouir.

Lorsque Olusegun Obasanjo finit par reconnaître que les chefs d’État francophones ne sont pas automatiquement des affidés de la France le petit doigt sur la couture du pantalon, et bien la Francophonie a marqué un point

Lorsque mon homologue nigérian Olusegun Obasanjo finit par reconnaître, à l’issue d’un entretien houleux avec moi à Abidjan, en présence de Laurent Gbagbo, que les chefs d’État francophones ne sont pas automatiquement des affidés de la France le petit doigt sur la couture du pantalon, et bien la Francophonie a marqué un point.

Tout de même, entre Paris et Washington votre coeur balance, c’est le moins que l’on puisse dire.

Écoutez, je suis un admirateur des États-Unis, depuis toujours, depuis mes années d’étudiant en économie. C’est pour moi un modèle de développement, je ne l’ai jamais caché. J’ai par ailleurs le rare privilège d’entretenir avec George Bush des relations de qualité, tout comme avec Jacques Chirac.

Je peux téléphoner aux deux presque simultanément et faire « passer des messages » comme on dit. Les Américains ont estimé que le Sénégal était l’un des pays les mieux à même de recevoir leur aide dans le cadre du plan du Millenium. Devrais-je refuser ? Évidemment non.

J’en ai informé Chirac à Paris en janvier dernier, en marge des accords de Kléber-Marcoussis, alors que nous nous trouvions dans la même voiture. « Jacques, lui ai-je dit, je crois que je vais recevoir bientôt des sommes importantes de la part des Américains. » Sa réponse a été sans ambiguïté : « Très bien, c’est une bonne chose. »

Pas de base militaire américaine en vue au Sénégal ?

N’écoutez pas ceux qui vous disent qu’à mes yeux Français et Américains sont interchangeables. Ce ne sont pas mes amis

Aucune. Bush ne me l’a pas demandé et je ne lui ai pas accordé. Les militaires américains présents en ce moment sur l’aéroport de Dakar sont là dans le cadre de leur opération au Liberia, de façon tout à fait temporaire. La seule base étrangère ici est française. N’écoutez pas ceux qui vous disent qu’à mes yeux Français et Américains sont interchangeables. Ce ne sont pas mes amis.

Vous êtes élu jusqu’en 2007. Solliciterez-vous un autre mandat ?

Nous verrons, nous verrons… J’ai tant de choses à faire d’ici là, tant de chantiers à boucler.

Êtes-vous un homme seul, comme on le dit ?

Je me suis forgé une carapace qui me protège des coups : j’en ai tant reçu !

Seul non, libre oui. Ma liberté vient de mon indépendance et du fait que dans le fond je ne suis redevable envers personne. Nul ne m’a jamais aidé financièrement, ni la France, ni les États-Unis, ni qui que ce soit. Je me suis forgé une carapace qui me protège des coups : j’en ai tant reçu ! Tout cela fait ma force… et le désespoir de mes adversaires.

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