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Jean-Luc Mélenchon, Emmanuel Macron, Marine Le Pen, Éric Zemmour, Valérie Pécresse et Yannick Jadot. © Montage JA

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Sondage exclusif : pour qui votent les Français d’origine africaine

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Présidentielle en France : « Mélenchon est l’un des rares à porter un discours positif sur la diversité »

Spécialiste de la sociologie électorale, l’universitaire Vincent Tiberj étudie le positionnement politique des Français issus de l’immigration. Il nous détaille ses analyses à la lumière du sondage Ifop réalisé pour Jeune Afrique.

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Mis à jour le 29 mars 2022 à 14:19

Jean-Luc Mélenchon réalise régulièrement de bons scores auprès des électeurs d’origine africaine. © DR

Depuis une vingtaine d’années, le sociologue Vincent Tiberj étudie les comportements électoraux et politiques en France, mais aussi en Europe et aux États-Unis. Il s’intéresse tout particulièrement au vote des personnes issues de l’immigration dont il est devenu l’un des spécialistes depuis la parution, en 2005, de son livre Français comme les autres ? Enquête sur les citoyens d’origine maghrébine, africaine et turque (rédigé avec Sylvain Brouard).

Enseignant à Sciences Po Bordeaux, Vincent Tiberj est aussi associé à la grande enquête Trajectoires et origines menée par les démographes de l’Ined et les statisticiens de l’Insee, dont une édition mise à jour est en cours d’élaboration et devrait être publiée cette année. Ses travaux mettent régulièrement en évidence l’influence des discriminations subies, des inégalités et des préjugés xénophobes sur le comportement électoral des descendants d’immigrés.

Jeune Afrique : Êtes-vous étonné par les résultats de notre sondage ?

Vincent Tiberj : Non, pas tant que cela. Les Français d’origine africaine penchent clairement à gauche, c’est quelque chose que nous observons depuis longtemps. C’était le cas en 2002 dans les sondages sortis des urnes, on l’a vu dans votre propre sondage de 2007, et encore en 2017 où Jean-Luc Mélenchon, mais aussi Benoît Hamon, réalisaient des bons scores auprès de cette population. Il y a une perpétuation de l’alignement à gauche des personnes issues de l’immigration africaine.

Il y a aussi un refus continu de la droite et de l’extrême droite. Valérie Pécresse à seulement 6%, c’est frappant. Ce qui est intéressant, c’est que cet alignement à gauche ne s’explique pas par des raisons essentiellement sociales, parce que cette population serait moins riche ou moins intégrée. Pas du tout. Le vote Mélenchon est fort chez les cadres, les gens diplômés, même les chefs d’entreprise. Les dirigeants d’entreprises qui votent Mélenchon à 41 %, il n’y a que dans cette catégorie de la population qu’on voit ça.

Les discriminations restent un critère important au moment de choisir son bulletin de vote ?

Quand vous faites partie d’une minorité visible, vous savez que le groupe auquel vous appartenez peut être discriminé par certaines tendances politiques et vous votez en conséquence. Il y a dans cette campagne un discours anti-immigrés fort porté par Éric Zemmour, Marine Le Pen, Valérie Pécresse et même une partie de la majorité.

Cet alignement à gauche ne s’explique pas par des raisons essentiellement sociales

En face, Jean-Luc Mélenchon a développé son idée de créolisation, Yannick Jadot est aussi sur ces thèmes, mais je trouve qu’il n’existe pas vraiment de discours offensif autour du fait que nous vivons dans une société multiculturelle et que c’est une bonne chose.

Ce ralliement massif à Jean-Luc Mélenchon, qui incarne une gauche assez radicale, ne vous surprend pas ?

C’était déjà le cas en 2017. Face à un discours anti-immigrés porté par l’extrême droite, la droite et même une partie de la majorité présidentielle, Mélenchon est l’un des rares à mettre en avant et à assumer la diversité. C’est une volonté de la France insoumise, tout comme cela a été une volonté du NPA, d’être présent dans les banlieues, de faire exister ces quartiers. Après il ne faut pas se leurrer : comme pour l’ensemble de l’électorat, il y a aussi une dimension de vote utile pour le candidat de gauche le mieux placé. On l’a d’ailleurs vu en 2017 : Mélenchon a fait 19 % à la présidentielle mais ensuite, aux législatives ou aux européennes, la France insoumise s’est effondrée. Ce n’est pas entièrement un vote d’adhésion.

45 % des sondés ne sont pas sûrs d’aller voter. Comment expliquer un niveau si élevé ?

En tout cas, ce n’est pas un signe de désintérêt pour la politique, au contraire. Les enfants d’immigrés sont souvent très intéressés, ne serait-ce que parce qu’ils se sentent pris pour cible par les discours d’une partie des candidats. Mais on voit globalement que cette élection intéresse peu, à la fois du fait des candidats eux-mêmes, du traitement médiatique, du Covid, de l’Ukraine… C’est en partie lié au contexte. Et puis on reste sur une population où il y a parfois moins la culture du vote automatique.

C’est-à-dire ?

Je fais référence à cette micro-socialisation au vote que nous connaissons dès l’enfance. Une partie des personnes sondées avaient des parents qui n’étaient pas français, et n’avaient donc pas le droit de vote. Ils n’ont pas été habitués à accompagner leurs parents les jours de scrutin. Au passage, ça montre que donner le droit de vote aux immigrés aurait des effets positifs.

Une partie des personnes sondées n’a pas été habituée à accompagner leurs parents les jours de scrutin

Cette abstention élevée n’est pas du tout le signe d’un manque d’intégration. La composition de votre panel montre bien qu’une grande partie de la population d’origine africaine est au contraire parfaitement intégrée, qu’elle compte de plus en plus de cadres, de diplômés du supérieur. Ce qui manque, ce sont surtout des candidats qui savent les mobiliser.

Marine Le Pen à 9% et Éric Zemmour à 6% dans cet électorat, n’est-ce pas surprenant ?

Là il faudrait vraiment se pencher sur la composition du panel, je pense, savoir qui sont exactement les gens qui ont été interrogés. L’Ifop dit que ce sont des personnes déclarant avoir au moins un parent ou un grand-parent africain. Mais il faudrait pouvoir distinguer. Un ou deux parents africains, c’est déjà très différent. Et si vous avez un seul grand-parent africain sur quatre, quelle est votre identité première ? Même Éric Zemmour rentre dans cette catégorie…