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Politique

Algérie-France : quand Macron bousculait les codes et… Bouteflika

« L’Afrique selon Macron » (1/7). Le 6 décembre 2017, le président français effectue une visite éclair à Alger. Soucieux de se démarquer de ses prédécesseurs, il affiche un style cash, sans craindre de briser les tabous ni de froisser ses interlocuteurs.

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Mis à jour le 28 mars 2022 à 16:33

Emmanuel Macron dans les rues d’Alger, le 6 décembre 2017 © Ludovic MARIN/AFP

Il était déjà venu à Alger en février 2017 comme ministre de l’Économie. En ce mois de décembre 2017, il y retourne comme président de la République – une visite de moins de 24 h qui ne se passera pas comme toutes celles effectuées par Chirac, Hollande et Sarkozy. C’est qu’Emmanuel Macron ne veut pas faire les choses de la même manière que ceux qui l’ont précédé au palais de l’Élysée. Il veut aller dans la rue, à la rencontre des Algériens, converser avec des acteurs de la société civile, rencontrer en tête-à-tête Ahmed Gaïd Salah, chef d’état-major de l’armée et vice-ministre de la Défense, et surtout parler cash avec les dirigeants.

En préparant cette visite avec le cabinet d’Emmanuel Macron, l’ambassadeur de France à Alger, Xavier Driencourt, prévient les responsables algériens : « Attention, vous allez être secoués comme nous l’avons été en France avec son élection. Il a une réelle envie de bâtir un nouveau projet avec vous. Mais s’il n’y a pas de mouvement et de répondant de votre côté, [il] ira voir ailleurs. Il ne peut pas attendre la fin de son quinquennat pour que les choses bougent. » Ce diplomate, qui finira par quitter Alger en juillet 2020 après y avoir exercé entre 2008 et 2012, ne croyait pas si bien dire.

Comment évoquer des questions hautement sensibles avec un président lourdement handicapé par les séquelles d’un AVC ?

Bouteflika susceptible et jaloux

Deux épisodes surviennent avant même que Macron ne pose les pieds en Algérie, qui ont failli compromettre ce voyage. Le premier concerne une demande d’audience faite par l’Elysée pour une rencontre avec le chef d’état-major de l’armée algérienne pour évoquer la situation au Sahel. Susceptible, très jaloux de ses prérogatives et ne portant pas Gaïd Salah dans son cœur, Abdelaziz Bouteflika renâcle à donner suite à cette demande. On explique aux Français que si Emmanuel Macron souhaite s’entretenir avec le plus haut responsable de la défense en Algérie, cela ne peut être qu’avec son homologue, le chef de l’État.

Mais comment évoquer des questions hautement sensibles – défense, sécurité, terrorisme au Sahel – avec un président presque aphasique et lourdement handicapé par les séquelles d’un AVC survenu en 2013 ? L’Élysée insiste. Après moult hésitations et tractations, la présidence algérienne finit par donner son accord.

Le deuxième incident survient la veille de l’arrivée d’Emmanuel Macron. Mardi 5 décembre, l’ambassade d’Algérie à Paris refuse d’accorder des visas aux journalistes français accrédités par l’Élysée. Sur la quarantaine de demandes, seule une dizaine ont été satisfaites. Grosse colère des journalistes et de Paris. C’est le chef de l’État français qui appelle en personne le Premier ministre, Ahmed Ouyahia, pour lui demander de débloquer la situation en le menaçant d’annuler tout simplement son voyage prévu le lendemain. Les visas sont accordés quelques heures avant le décollage de l’avion présidentiel.

Chirac, Hollande et Sarkozy avaient eu droit à des bains de foule en présence de Bouteflika. Macron ne veut pas de ça

La visite au pas de charge commence par une « déambulation » à Alger. L’Elysée avait insisté pour que Macron aille à la rencontre de la population. Seul. Sans grand protocole présidentiel. Chirac, Hollande et Sarkozy avaient eu droit à des bains de foule minutieusement préparés et en présence de Bouteflika, mais Macron ne veut pas de ça. De toute façon, Bouteflika, chef d’État valétudinaire, ne quitte plus sa résidence bunkérisée de Zéralda.

Pendant deux heures, Macron déambule donc entre la Grande Poste et la statue de l’émir Abdelkader. Il serre des mains, converse avec les passants. À l’un d’eux, qui l’interpelle sur la colonisation, il répond : « Qu’est-ce que vous venez m’embrouiller avec cela ? Votre génération doit regarder l’avenir ! » Mais la plupart lui réclament des visas ! Macron en est tellement exaspéré qu’il finit par lancer à la cantonade : « Un visa, ce n’est pas un projet de vie ». Cette sempiternelle affaire de visas, il en touchera un mot lors de son entrevue avec le président Bouteflika.

Sans filtres ni tabous

La déambulation dans la capitale, avec cette halte symbolique devant la statue de l’Emir Abdelkader, première figure de la résistance algérienne qui séjournera pendant plus de quatre ans (1848-1852) comme prisonnier au château d’Amboise, dure plus longtemps que prévue, si bien que le programme avec les officiels est chamboulé.

Plus tard, il déjeune à la résidence des Oliviers, sur les hauteurs d’Alger, avec des journalistes, des écrivains, de jeunes hommes d’affaires et des représentants d’ONG. Là encore, la consigne est claire : pas d’officiels, pas d’obligés du système. Macron veut des échanges francs, libres, sans filtres ni tabous. Il veut échanger avec ceux qui ne portent pas la voix du régime. Quitte à déplaire aux tenants du pouvoir. Macron le transgressif n’est pas là pour plaire : il veut marquer sa singularité.

Le déjeuner à la résidence des Oliviers s’éternise et la délégation française arrive en retard à la résidence d’État de Zéralda. Emmanuel Macron s’entretient d’abord avec Ahmed Ouyahia, aujourd’hui en prison pour plusieurs affaires de corruption. L’entretien dure une demi-heure. Là encore, l’essentiel des échanges est mené par le président français. Il explique à son interlocuteur qu’il souhaite la mise en place d’un fonds d’investissements franco-algérien pour accompagner les entreprises françaises en Algérie ainsi que la création d’une Ecole 42 sur le modèle installé par Xavier Niel pour former de jeunes Algériens aux techniques du codage informatique.

Le style du président français est direct, il déconcerte ceux qui ont pris place autour de la table

Il évoque enfin les visas sur lesquels on n’a cessé de l’interroger depuis que son avion s’est posé à Alger. Emmanuel Macron veut remettre à plat cette question qui empoisonne les relations entre les deux pays et demande à ses interlocuteurs de coopérer davantage dans la lutte contre l’immigration clandestine. Le style du président français est direct, il ne s’encombre pas de circonvolutions et déconcerte ceux qui ont pris place autour de la table dans cette grande salle de la résidence de Zéralda. Il faut dire que les responsables algériens sont plus habitués aux discours compassés et aux formules protocolaires.

Audiences avec Gaïd Salah et Bouteflika

L’entrevue avec Ouyahia expédiée, Macron, accompagné par son chef d’état-major particulier, s’isole dans une autre aile de la résidence avec Ahmed Gaïd Salah. Du jamais vu dans les relations entre Paris et Alger. Le Français étale des cartes du Sahel sur la table et demande au patron de l’armée de coopérer plus franchement dans la lutte contre les groupes armés qui sévissent dans les régions frontalières avec l’Algérie. Un aparté avec le chef de l’armée algérienne qui n’a pas contribué à améliorer la coopération bilatérale en matière de défense et de sécurité, bien au contraire. Celle-ci ira en se dégradant tout au long du quinquennat.

Macron lance à Bouteflika : « Il faut faire quelque chose avec la jeunesse »

L’audience avec le président Bouteflika dans sa résidence médicalisée alors que la nuit tombe sur Alger est un moment plutôt gênant, presque surréaliste. Elle va durer une quarantaine de minutes. Devant le chef d’État algérien enfoncé dans son fauteuil, l’air hagard et peinant à articuler une phrase, Macron ne prend presque pas de gants. Rôle de l’armée algérienne au Mali, difficulté de la jeunesse, tabou des harkis, pieds-noirs, visas, Sahara occidental… Il parle sans filtres ni notes. Dans la salle, ses interlocuteurs algériens sont sidérés par son ton, sa franchise et son aisance. Macron lance à Bouteflika : « Il faut faire quelque chose avec la jeunesse. »

De la part d’un jeune président qui s’adresse à son homologue octogénaire, qui s’accroche encore au pouvoir malgré la maladie et l’usure, le message est fort, puissant, presque avant-coureur. Il n’y a sans doute rien de prémonitoire dans ce propos du président français, mais c’est justement cette jeunesse qui finira par porter la révolution dans la rue, en février 2019, avant de chasser Bouteflika et sa clique du pouvoir.

Plus de quatre ans après ce voyage de Macron, alors que celui-ci est donné largement favori pour succéder à lui-même en avril 2022, qu’est ce qui a changé dans les relations entre Alger et Paris ? Pas grand-chose, à vrai dire. Hormis de petites avancées sur la question mémorielle, tous les dossiers évoqués durant ce séjour demeurent en chantier. Cinq ans après, Français et Algériens se plaisent à répéter la nécessité de refonder leurs relations sur de nouvelles bases.