Politique

Tunisie : Othman Jerandi, coincé entre Carthage et la Kasbah ?

Après une traversée du désert de plusieurs années, le ministre a bénéficié de l’accession au pouvoir de Kaïs Saïed pour faire son retour à la tête des Affaires étrangères. Depuis le 25 juillet, il est en première ligne pour expliquer les décisions présidentielles aux partenaires étrangers.

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Par - à Tunis
Mis à jour le 18 mars 2022 à 15:08

Othman Jerandi à la conférence sur la Libye, à Berlin, le 23 juin 2021. BERLIN, GERMANY – JUNE 23: Foreign Minister of Tunisia, Othman Jerandi attends during the Second Berlin Conference on Libya, in Berlin, Germany on June 23, 2021. © Thomas Imo/photothek.de/Pool /Anadolu Agency via AFP

Dans le très chic quartier du Nord-Hilton qui domine Tunis, les murs du ministère des Affaires étrangères sont assez épais pour ne rien laisser filtrer des malaises et des couacs qui agitent ses couloirs. Il a ainsi fallu près de quatre mois pour que les langues se délient et fassent remarquer la disparition d’Aïda Hamdi, secrétaire d’État chargée de la Coopération internationale auprès du ministre des Affaires étrangères, de la Migration et des Tunisiens à l’étranger, nommée en octobre 2021.

Un poste d’autant plus important que l’une des priorités affichées du gouvernement de Najla Bouden, qui a éliminé le portefeuille de l’investissement et de la coopération internationale, est de réussir les négociations avec le Fonds monétaire international (FMI) dont les préliminaires ont débuté en février 2022. Il semblait donc cohérent qu’Aïda Hamdi fasse le lien entre les différents départements concernés.

Mais la désormais ex-secrétaire d’État a très vite déchanté quand, dès sa nomination, elle a été mise à la disposition du Premier ministère par le ministre des Affaires étrangères, Othman Jerandi, qui ne voulait pas d’interférences dans sa conduite du département.

L’homme du président

Journaliste de formation, le diplomate en chef de la Tunisie ne s’est jusqu’alors pas vraiment distingué par un sens particulier de la communication. Sous son sourire et son allure cordiale perce comme une inquiétude, ou plutôt une sorte de tension permanente, comme s’il était dans la crainte d’un dérapage ou d’une maladresse. Familier de la maison où il a fait carrière en gravissant tous les échelons des circuits diplomatiques et des ambassades, Othman Jerandi y a aussi connu la traversée du désert.

Son tort a été d’avoir accepté de succéder aux Affaires étrangères en 2013 au controversé Rafik Bouchlaka, gendre de Rached Ghannouchi. Jerandi a alors été perçu comme un homme compromis avec les islamistes d’Ennahdha, durant une période où les jihadistes tunisiens rejoignaient les zones de conflits en Syrie et en Libye. Il lui faudra plusieurs années pour faire oublier cette mauvaise presse.

Cette erreur d’évaluation aurait pu priver le natif de Hammam Lif (banlieue sud de Tunis) d’un avenir politique. Mais Othman Jerandi a pu compter sur sa personnalité affable pour développer des relations avec des proches de celui qui n’était encore que candidat à la présidentielle, Kaïs Saïed, notamment avec Naoufel Saïed, son cadet.

Lorsque Saïed est élu en 2019, Othman Jerandi troque son activité de consultant en diplomatie multilatérale pour intégrer en avril 2020 l’équipe de Carthage en tant que premier conseiller diplomatique. Il comptera parmi ses collègues un certain Hichem Mechichi, futur chef du gouvernement, dont il deviendra le ministre des Affaires étrangères en août 2020. Mais il est d’abord et surtout l’homme du président, qui est aussi chef de la diplomatie et le réel maître à bord de ce portefeuille de souveraineté.

À couteaux tirés avec Nadia Akacha

Jerandi, qui connait sur le bout des doigts son abécédaire de diplomate et les us et coutumes du milieu, a le profil et l’expérience idoines pour épauler un président peu versé dans les affaires étrangères. Sa carrière l’a mené en Afrique et en Asie, où il a notamment évolué dans les arcanes d’organisations internationales comme l’Union africaine et les Nations unies où il a représenté la Tunisie. L’homme présente le CV idéal pour relancer une diplomatie tunisienne atone depuis plusieurs années.

Mais son action est entravée par l’ancienne directrice de cabinet de Kaïs Saïed, Nadia Akkacha, qui a mis la main sur les dossiers de politique extérieure et fait en sorte que les instructions du ministre ne soient appliquées qu’après l’aval de Carthage.

« Tous les jours, elle recevait un parafeur avec la correspondance du ministère. Rien ne passait sans sa signature. Jerandi a plusieurs fois posé sa démission qui a été refusée », dévoile un ancien diplomate qui estime que cette inimitié a contribué à une politique étrangère erratique de la Tunisie.

« Le président ne faisait que très peu de visites officielles, n’était pas en contact avec les ambassadeurs et les grands rendez-vous, dont le sommet de la Francophonie, ont été souvent reportés », constate celui qui impute à ces mois d’errance l’éclipse de la Tunisie sur la scène internationale. Gageons que le départ de Nadia Akacha en janvier 2022 a été apprécié par le ministre.

Faute d’avoir prévu les conséquences de la guerre en Ukraine, la diplomatie tunisienne n’a pas brillé par sa clairvoyance

Mais Najla Bouden elle-même ne semble pas faire grand cas de son ministre, notamment lors des visites officielles comme le sommet de « l’Initiative verte du Moyen-Orient » à Riyad (Arabie saoudite) en octobre 2021. Pour cet homme qui n’a pas l’habitude de faire la une, les occasions ratées ont été nombreuses.

Malgré des difficultés à capitaliser sur des moments forts, comme le mandat de la Tunisie, en tant que membre non-permanent, au Conseil de sécurité de l’ONU qui a expiré fin 2021, Jerandi défend néanmoins un bilan honorable.

Pédagogie

Face à une pandémie qui a singulièrement impacté l’activité diplomatique, il a dû changer de braquet et se focaliser sur deux missions principales : l’approvisionnement en vaccins et un travail de pédagogie à l’attention des partenaires de la Tunisie sur le passage en force, le 25 juillet, du président Kaïs Saïed. Depuis, Jerandi tente d’éteindre les feux allumés par les doutes des instances étrangères sur la volonté politique de poursuivre la transition démocratique. Une mission pour le moins complexe.

Mais c’est sur la diplomatie économique que le bât blesse. Faute d’avoir prévu le conflit en Ukraine et ses conséquences sur l’approvisionnement en blé de la Tunisie, la diplomatie tunisienne n’a pas brillé par sa clairvoyance. Othman Jerandi sera aussi jugé sur les retombées du sommet de la Francophonie de novembre 2022 ainsi que sur la 8e Conférence internationale de Tokyo sur le développement de l’Afrique (TICAD) d’août 2022.

Entre un référendum en juillet et des élections législatives en décembre, la diplomatie tunisienne devra capitaliser sur ces événements internationaux pour démontrer que le pays n’a pas rompu avec la démocratie.

« Il faudra aussi que le ministre n’oublie pas, surtout en année électorale, qu’il est aussi ministre de la migration et que les liens avec la communauté tunisienne à l’étranger se sont distendus », rappelle un membre de l’Association Tunisienne des Grandes Ecoles (Atuge).