Politique

Côte d’Ivoire : Patrick Achi, au cœur du système Ouattara

Longtemps pilier du PDCI et proche d’Henri Konan Bédié, Patrick Achi est devenu un maillon indispensable du parti présidentiel, au point de conduire le gouvernement ivoirien. Désormais membre du premier cercle d’Alassane Ouattara, pourrait-il devenir son successeur ?

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 28 mars 2022 à 11:54

Le premier ministre ivoirien Patrick Achi lors de sa visite en France, le 18 mars 2022. © EMMANUEL DUNAND/AFP

Lorsque Alassane Ouattara a annoncé le nouvel organigramme du Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP) ce 28 février, nombreux  étaient ceux qui s’interrogeaient sur la place de Patrick Achi. Attendue depuis plusieurs mois, préparée en toute discrétion par un comité restreint, la restructuration du parti devait pallier l’absence d’Amadou Gon Coulibaly, la mort de l’ex-Premier ministre, en juillet 2020, ayant laissé un vide à la tête de la formation présidentielle.

C’est Gilbert Koné Kafana, un fidèle et un membre historique du Rassemblement des républicains (RDR), qui en reprend les rênes. À ses côtés, plusieurs dizaines de noms apparaissent aux postes-clés, mais, surprise, le nom du Premier ministre ne figure nulle part. S’agit-il d’une mise à l’écart ? À trois ans de la prochaine présidentielle, les appétits s’aiguisent déjà et les moindres choix sont scrutés.

Il ne faut pas se méprendre : Patrick Achi n’est ni marginalisé ni oublié par le président. En quelques années, il a su se faire sa place dans le premier cercle d’Alassane Ouattara, devenant l’un de ses plus proches collaborateurs. Les deux hommes travaillent ensemble depuis l’arrivée au pouvoir du chef de l’État ivoirien, en 2011. Ministre des Infrastructures jusqu’en 2017, il est ensuite nommé Secrétaire général de la présidence, avant de devenir Premier ministre en mars 2021, à la suite du décès d’Hamed Bakayoko. Patrick Achi a un profil qu’Alassane Ouattara apprécie : c’est un technocrate, réputé travailleur.

Fin tacticien

Mais, à 66 ans, il est aussi fin tacticien. Ce fils de député a fait de la politique depuis ses plus jeunes années et il compte derrière lui une longue carrière, principalement construite au sein du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI). Il milite pour l’ancien parti unique dès ses années étudiantes, fait partie des « réformateurs » dans les années 1990 et n’hésite pas à engager des combats difficiles sous les couleurs de la formation dirigée par Henri Konan Bédié. En 2011, c’est dans la région de la Mé (Sud), pourtant contrôlée par le Front populaire ivoirien (FPI) de Laurent Gbagbo, qu’il se fait élire député. En 2016, puis en 2021, il parvient à se faire réélire.

Achi n’est pas parti du PDCI immédiatement. Il espérait pouvoir convaincre Bédié de changer d’avis

Cadre du PDCI jusqu’à en devenir vice-président, il rompt avec le mouvement en 2018. C’est alors l’heure où il faut faire un choix : le PDCI doit-il rallier le RHDP d’Alassane Ouattara ? Le 17 juin 2018, alors que, en interne, la bataille fait rage, un bureau politique du PDCI se tient à son siège, à Cocody. Patrick Achi fait partie, au côté de Kobenan Kouassi Adjoumani et de Daniel Kablan Duncan, de ceux qui sont favorables à la fusion avec le RHDP. Ils tentent de convaincre leurs camarades. En vain. Le refus l’emporte au vote. Une claque pour Achi et ses compagnons.

Ce jour-là, Patrick Achi tente le tout pour le tout. Alors que le vote vient d’avoir lieu, il essaie de rentrer dans la salle où le communiqué final est rédigé. « Il s’est vu fermer la porte au nez et a fait face à une opposition farouche de Narcisse N’Dri, un proche de Bédié qui deviendra plus tard son directeur de cabinet. Ils n’en sont pas venus aux mains, mais c’était très houleux car les autres estimaient que Achi voulait infléchir le communiqué final ».

De nombreux cadres favorables à la fusion avec le RHDP quittent alors le PDCI. « Mais Achi n’est pas parti immédiatement. Il a longuement hésité. D’ailleurs, en août de l’année suivante, lors d’un meeting à Gagnoa, Maurice Kakou Guikahué l’a félicité pour sa présence, sa loyauté et fidélité au parti », se souvient un cadre du PDCI. Selon son entourage, il espérait alors pouvoir convaincre Bédié de changer d’avis.

L’heure de la rupture avec Bédié

Mais avec le temps qui passe, sa position devient intenable. Au RHDP, on demande une clarification des positions des uns et des autres. Adama Bictogo, qui avait pressé Guillaume Soro de « rendre le tablier » s’il n’adhérait pas à la nouvelle formation politique, appelle tous les responsables politiques qui ne sont pas pleinement au RHDP à « rendre le tabouret ». « C’est le chantage au tabouret qui a eu raison de leur militantisme au PDCI, ironise un membre du parti. Et comme Patrick Achi était plus qualifié que d’autres pour exercer un certain nombre de tâches, on les lui a confiées ».

Parmi ses atouts, le Premier ministre ivoirien compte de hautes études. Après une maîtrise de mathématiques et physique obtenue à l’université nationale de Côte d’Ivoire, il a ensuite intégré l’École supérieure d’électricité (Supélec) à Paris, dont il est sorti ingénieur, puis l’université de Stanford, aux États-Unis, où il a décroché un master en management. Jeune, il a travaillé dans le secteur privé et a contribué à la restructuration d’entreprises du secteur public, avant de créer son propre cabinet de conseil.

Il continue à discuter avec des responsables de tous les bords politiques, un avantage pour mener le dialogue au début de l’année

Crise sécuritaire, relance économique après l’épidémie du Covid-19, relations avec le secteur privé, lutte contre la vie chère, dialogue national… Autant de sujets dont il s’est emparé. « Il est appliqué et travailleur. Mais sait aussi détendre l’atmosphère avec humour », confie un proche. Peut-être est-ce ce caractère qui fait d’Achi un homme rassembleur et qui lui a permis de conserver de bonnes relations avec certains de ses anciens camarades du PDCI. Il continue à discuter avec des responsables de tous les bords politiques, un avantage pour mener le dialogue  au début de l’année.

Il n’y a qu’avec un homme qu’on lui a connu de réels différents récemment : ces derniers mois, les tensions avec Adama Bictogo, alors directeur exécutif du parti présidentiel, étaient un secret de polichinelle à Abidjan. Alors que Bictogo organisait des réunions avec des ministres sans en avertir le chef du gouvernement, le Premier ministre voyait son autorité sapée. Un bras de fer tranché directement par le président, en la faveur de Patrick Achi. Bictogo, lui, a été relégué au rang de secrétaire exécutif. De quoi faire naître des rumeurs sur l’avenir du Premier ministre. Et si c’était lui, le successeur d’Alassane Ouattara ?

À la conquête des cœurs du RHDP

Impossible, confie un élu du Nord. « Achi n’est pas très actif dans la vie du parti. Il donne l’impression de ne pas être impliqué et ne va pas à la rencontre des militants. » « Imaginez-vous poser la question de la place d’Amadou Gon Coulibaly ou d’Hamed Bakayoko au RHDP ? Si la question se pose, c’est que les choses ne sont pas si évidentes que cela, ajoute un cadre du parti. Gon disait que le Nord était déjà acquis. Il lançait des offensives dans d’autres régions. Ce n’est pas le cas avec Achi. » Alors que l’électorat traditionnel du RHDP vient du nord du pays, Patrick Achi a des origines Attié (Sud) par son père et française par sa mère.

Ce discours est balayé du revers de la main par Philippe Hien, président du conseil régional du Bounkani (Nord-Est) et membre du secrétariat exécutif du parti au pouvoir. « Il n’y a pas de doutes sur sa fidélité et sa loyauté au parti. Il a accepté de quitter le PDCI pour rejoindre le RHDP car il a estimé que c’était ce qu’il y avait le mieux pour le pays », insiste-t-il. « Lorsque Gon a été désigné candidat, il y a eu des mécontentements. Mais après quelques mois, les gens se sont rendu compte que c’était le choix le plus judicieux en raison de son parcours et de ses compétences techniques et intellectuelles. Le président connaît ses hommes et fera ce qu’il y a de mieux. Pour l’instant, Achi est attendu sur les questions gouvernementales. », ajoute l’élu.

Certes, Achi n’atteindra pas le niveau de proximité que Gon Coulibaly avait avec ADO. Mais beaucoup voient dans les actes du Premier ministre qui rend hommage à son prédécesseur un message fort. « Il a su mettre les pro-Gon à l’aise », assure un ministre. De fait, il a conservé presque toute l’équipe que Gon Coulibaly avait à la primature. « Si le président le désigne comme candidat, les militants voteront pour lui », conclut-il.

Pour conquérir les cœurs des électeurs du RHDP, Patrick Achi a fait une tournée dans le Nord au début de l’année, jusqu’à Kong, la terre des Ouattara.  Cette visite y a marqué les esprits et suscité de nombreux espoirs. « C’est le collaborateur de notre fils et nous étions honorés de le recevoir », confie le chef du village. Un premier pas vers la succession du président pour Achi ?