Politique

Accords d’Évian : « Monsieur Depardon, vous êtes un ami de l’Algérie »

« Au cœur des accords d’Évian » (3/4). En mai 1961, Raymond Depardon est chargé de couvrir les négociations entre la France et l’Algérie. Celui qui deviendra un grand nom de la photographie revient pour JA sur cette mission qui a changé sa vie.

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Mis à jour le 19 mars 2022 à 10:14

Photos tirées de l’exposition Raymond Depardon – Kamel Daoud « Son oeil dans ma main » Algérie 1961 – 2019 à l’Institut du Monde Arabe (IMA) du 8 février au 17 juillet 2022. © Raymond Depardon / Magnum Photos.

« Le désert m’a porté chance », confie Raymond Depardon au téléphone. À 79 ans, cette légende de la photographie est l’un des derniers témoins des négociations à Évian, en Suisse, qui ont débouché sur le cessez-le-feu du 19 mars 1962. D’Alger à Genève en passant par Oran et Tindouf, ses clichés racontent cette période charnière de l’histoire de l’Algérie, avant l’accession à l’indépendance.

C’est en juillet 1960 que Raymond Depardon, 18 ans, débarque à Alger pour le compte de l’agence Dalmas, dont il est le stagiaire. Il est aussitôt expédié dans le Sahara pour couvrir une expédition scientifique sur la résistance du corps humain à la chaleur. Mais à Tindouf, sous un soleil à assommer un dromadaire, il apprend que sept appelés du contingent sont partis chasser la gazelle. Il couvre la mission de recherche visant à retrouver les soldats. Quatre d’entre eux périssent de soif et de chaleur et trois en réchappent miraculeusement. Depardon photographie tout. Ses images, publiées sur dix pages dans Paris Match, font sensation. Il passe alors au statut de salarié.

« Je devais voler mes photos »

Alger, square Guynemer, 1961. Photo prise par Raymond Depardon depuis le balcon sa chambre à l’hôtel Aletti. © Raymond Depardon / Magnum Photos

Alger, square Guynemer, 1961. Photo prise par Raymond Depardon depuis le balcon sa chambre à l’hôtel Aletti. © Raymond Depardon / Magnum Photos

Au printemps 1961, il retourne à Alger pour prendre des photos d’ambiance. Dans la capitale, il règne, justement, une drôle d’ambiance. « Je devais voler mes photos, se souvient-t-il. Je les prenais en catimini, de peur de me faire agresser. » Les négociations entre Algériens et Français ont débuté depuis plusieurs mois, après le référendum d’autodétermination de l’Algérie du 8 janvier 1961. L’Organisation de l’armée secrète (OAS), opposée à l’indépendance de l’Algérie, fait régner la terreur à travers le pays.

Méfiants, voire paranoïaques, les passants le prennent pour un flic déguisé, un espion, un indic

Depardon est confronté à la méfiance, voire à la paranoïa, des passants, qui le prennent pour un flic déguisé, un espion, un indic. Au printemps donc, ce n’est plus la guerre en Algérie. Et ce n’est pas encore la paix. Raymond Depardon va ainsi être le témoin privilégié de cet « entre-deux » qui se joue en Suisse.

Atmosphère électrique

À Genève, les pourparlers entre les dirigeants du FLN et les représentants du général de Gaulle doivent reprendre en ce mois de mai 1961. « Toi, tu n’as pas fait ton service militaire, lui lance son rédacteur en chef. Tu vas couvrir les négociations côté FLN. » Avec d’autres photographes de la presse internationale, il arrive à Genève en mai 1961 pour documenter ce nouveau round de négociations.

Destination la villa de Bois d’Avault, où est logée la délégation algérienne, près du village de Valavran, à 5 kilomètres de Genève. Propriété de l’émir du Qatar Ahmad ben Ali Al Thani, la résidence est entourée d’une haute clôture, possède une pelouse assez grande pour l’atterrissage et l’envol d’hélicoptères et contient assez d’espace pour accueillir les onze membres de la représentation algérienne ainsi que le personnel auxiliaire. Tout autour de cette villa, des militaires suisses, ballon au canon, veillent jour et nuit sur la sécurité des lieux et de leurs illustres hôtes. Gare aux photoreporters qui se hasardent un peu trop près. L’atmosphère est chargée d’électricité.

Un photographe américain se fait molester par trois militaires, Raymond Depardon est mis en joue par un soldat à peine plus âgé que lui. En attendant de se faire introduire dans le saint des saints, les photographes shootent au téléobjectif. Presque tous les jours, Raymond Depardon quitte son hôtel de Genève pour venir prendre des photos à la villa du Bois d’Avault.

Le secret de Belkacem

Le représentant du gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA), Krim Belkacem, dans la villa du Bois d’Avaut, dans le canton de Genève, en juin 1961 © Raymond Depardon / Magnum Photos

Le représentant du gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA), Krim Belkacem, dans la villa du Bois d’Avaut, dans le canton de Genève, en juin 1961 © Raymond Depardon / Magnum Photos

Samedi 20 mai 1961. Raymond Depardon s’y présente pour obtenir une accréditation du GPRA (Gouvernement provisoire de la République algérienne). C’est Réda Malek, porte-parole de la délégation algérienne, qui le reçoit dans son bureau avant de lui remettre le fameux badge. « Vous pouvez faire toutes les photos que vous voulez », lui dit-il. Dans la cour de la résidence, les Algériens, avec à leur tête Krim Belkacem, assistent à la levée du drapeau avec l’hymne national. Moment solennel et chargé d’émotions. Un hélicoptère décolle de la pelouse vers Évian et son hôtel du Parc, avec à son bord les négociateurs du FLN.

C’est le premier jour de la reprise des pourparlers. Les journalistes quittent la villa du Bois d’Avault. Seul Raymond Depardon y revient tous les jours avec la délégation algérienne. Discret, peu bavard, le jeune photographe apprivoise les lieux et ses illustres occupants. Autour de Krim Belkacem, trapu, petit de taille mais chef charismatique, il y a M’Hamed Yazid, Lakhdar Bentobal, Tayeb Boulahrouf, Ahmed Boumendjel (frère de Ali), Reda Malek, Ahmed Francis, Seghir Mostefaï, Sâad Dahlab, Mohamed Seddik Benyahia et Benmostefa Benaouda.

Depardon est libre de ses mouvements, déambule dans la villa à sa guise, capte petits et grands moments de complicité ou de confidence des occupants. Sur la terrasse de la propriété, entre ombre et soleil, il se pose devant Krim Belkacem, assis à une table, lisant un document ou un journal. La main sur le front, le chef du FLN semble à la peine, fatigué. Krim Belkacem vient de se faire opérer de l’appendicite, un secret qu’il n’a révélé qu’à un cercle très restreint de proches.

On avait du mal à croire qu’ils négociaient l’avenir de tout un pays et de tout un peuple

Dans les salons, dans les jardins de la propriété ou dans les sous-sols où ils donnent des conférences de presse, les délégués du FLN sont élégants, décontractés, affables et complices. « Je voyais des hommes heureux, raconte le photographe. Ils étaient très bien habillés, avec des costumes-cravates, souriants, naturels. On avait du mal à croire qu’ils négociaient l’avenir de tout un pays et de tout un peuple. On ne sentait pas du tout qu’ils étaient écrasés par le poids de la mission. »

Quand il ne traîne pas dans la résidence, Depardon se rend à Evian, sur les lieux des négociations, pour prendre des photos et assister aux conférences de presse. Chaque jour, il expédie ses images par train de Genève vers Paris. Les jours passent et Raymond Depardon continuer de capter ces moments d’entre-guerre.

Village Potemkine

Le 28 mai, l’armée française décide d’emmener les journalistes qui ont couvert Évian dans l’Oranie, au camp de Magra. Le lieu est une sorte de village Potemkine censé démontrer que les populations algériennes sont bien traitées par les autorités françaises et que la pacification des campagnes se déroule bien. Il est même rebaptisé « Village de France ». Depardon s’envole pour Alger puis rejoint par hélicoptère cet endroit où Algériens et Français, civils et militaires, prétendent fraterniser et communier. Un périple d’une journée avant de regagner Genève et de poursuivre son travail auprès des dirigeants du FLN. Il quitte la villa du Bois d’Avault, début juin, sans savoir que ses photographies vont marquer l’histoire.

En septembre 2019, Raymond Depardon et son épouse Claudine Nougaret arrivent à Alger pour un nouveau voyage dans ce pays qu’ils aiment tant. À l’aéroport, le couple fait l’objet d’une attention particulière à la police des frontières. Même s’il en a vu durant sa vie de baroudeur, Depardon redoute un peu cet accueil qui dure dans la salle de l’aéroport. Un responsable de la police vient le rassurer : « Monsieur Depardon, vous êtes un ami de l’Algérie. »

« Raymond Depardon / Kamel Daoud. Son œil dans ma main. Algérie 1961-2019 », exposition à l’Institut du monde arabe (IMA), 1 rue des fossés Saint-Bernard, 75005 Paris. Jusqu’au 17 juillet.

« Son œil dans ma main », de Raymond Depardon et Kamel Daoud, livre coédité par Barzakh (Alger) / Images plurielles (Marseille), 232 pages, 136 photos, 35 euros.


Retrouvez tous les épisodes de notre série :

Au cœur des accords d’Évian, soixante ans après

Guerre d’Algérie : Benjamin Stora : « Après les accords d’Évian, tout le monde était sur ses gardes » (1/4)

Algérie : reportage dans les rangs de l’Armée de libération nationale, en 1962 (2/4)

Accords d’Évian : « Monsieur Depardon, vous êtes un ami de l’Algérie » (3/4)