Politique

Libye : Abdulhamid al-Dabaiba vs Fathi Bachagha, deux Premiers ministres pour un seul pays

En février dernier, Fathi Bachagha a été nommé chef du gouvernement par le Parlement de Tobrouk. L’homme rêve désormais de déloger le Premier ministre officiel, Abdulhamid al-Dabaiba. Mais ce dernier n’a pas dit son dernier mot.

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Mis à jour le 28 mars 2022 à 16:08

Fethi Bachagha et Abdelhamid Dabaiba, les deux Premiers ministres libyens. © MONTAGE JA : Mohamed Hammi/SIPA ; Massimo Di Vita/Mondadori Portfo/SIPA

En Libye, les retournements de zaboun – une veste traditionnelle sans manches dont aiment se vêtir les hommes – n’ont rien d’exceptionnel. Au gré des alliances et des contre-alliances de circonstance, cette propension au nomadisme politique se traduit par de spectaculaires renversements de situation.

Qu’on en juge :  après avoir été une figure de la révolution, s’être montré un adversaire farouche des forces « contre-révolutionnaires » et avoir défendu la Tripolitaine contre l’offensive de Khalifa Haftar, l’ancien ministre de l’Intérieur Fathi Bachagha a été fait Premier ministre par le Parlement de Tobrouk le 10 février dernier. Depuis sa création en 2014, l’institution s’est montrée majoritairement hostile aux divers gouvernements qui se sont succédé à Tripoli… dont celui auquel a participé Bachagha. Ce dernier est donc devenu l’allié objectif de Khalifa Haftar.

Mais il aura fort à faire pour déloger le Premier ministre officiel, toujours reconnu par la communauté internationale, Abdulhamid al-Dabaiba. Alors qu’il n’était encore qu’une figure marginale de la scène politique libyenne lorsque Jeune Afrique l’a interviewé en 2018, l’homme d’affaires misrati a connu depuis une fulgurante ascension, au point de remporter les suffrages à Genève en mars 2021, à l’issue du Forum de dialogue politique libyen. Son principal concurrent, donné alors largement favori, n’était autre que Fathi Bachagha, associé au président du Parlement, Aguila Saleh.

Depuis sa nomination, Fathi Bachagha répète à qui veut l’entendre que son entrée à Tripoli – et le remplacement de Dabaiba – n’est qu’une question de jours, sans pour le moment menacer de recourir à la force.

Soutien des milices

Mais l’ex-ministre, lui aussi misrati, a prouvé par le passé qu’il avait les moyens de ses ambitions. Lorsque l’ancien chef de gouvernement Fayez al-Sarraj l’a suspendu alors qu’il était en déplacement à l’étranger en août 2020, celui qui était alors le patron de l’Intérieur a imposé son retour dans la capitale, accompagné d’un cortège de combattants de Misrata. Une démonstration de force qui a obligé Fayez al-Sarraj à revenir sur sa décision.

Loin d’organiser les élections, Abdelhamid al-Dabaiba développe ses propres ambitions

« Mais aujourd’hui, la majorité des notables de Misrata, et donc des milices qui leur sont affiliées, se montrent sceptiques sur Bachagha et son retournement de veste qui en fait un allié de Khalifa Haftar. C’est un sentiment partagé par une grande partie de la population en Tripolitaine », tempère Jalel Harchaoui, chercheur spécialiste de la Libye.

Néanmoins, le cartel des milices de Tripoli, qui nourrit un sentiment anti-Turcs, serait plutôt favorable à l’option Bachagha, ce qui pourrait se révéler décisif dans le match entre les deux hommes. En attendant, des ministres réputés proches de Bachagha ont été brièvement enlevés à Tripoli…

Chacun compte ses alliés et aiguise ses arguments. Abdulhamid al-Dabaiba est toujours reconnu par l’ONU, qui a critiqué, par la voix de son secrétaire général, António Guterres, « la formation d’administrations rivales », le 4 mars. « Mais cela ressemble davantage à un refus de trop vite soutenir Bachagha qu’à un appui ferme à Dabaiba », analyse Harchaoui, qui note que les États-Unis n’ont jamais donné leur feu vert à la candidature de Dabaiba à la présidentielle – ce dernier s’était engagé à ne pas se présenter.

Loin d’organiser les élections présidentielle et législatives (qui, en décembre 2021, ont été à nouveau repoussées), Abdulhamid al-Dabaiba développe ses propres ambitions. Il a notamment acquis une popularité non négligeable en Tripolitaine à la faveur de certaines mesures sociales.

Turcs contre Russes

Le principal soutien étranger du Premier ministre libyen se trouve à Ankara, qui profite du statu quo. Abdulhamid al-Dabaiba et le président turc Recep Tayyip Erdogan entretiennent des relations qui précèdent la révolution. Également ministre de la Défense, Dabaiba incarne une forme de garantie pour la Turquie : avec lui, la Libye ne remettra pas en question l’accord de coopération militaire controversé entre les deux pays.

À l’inverse, la Russie, dont les liens avec le camp du maréchal Haftar ne sont pas un mystère, ne cache pas son intérêt pour le profil sécuritaire de Fathi Bachagha. Le ministère russe des Affaires étrangères a ainsi estimé le 14 février que « le choix du Parlement [de désigner Fathi Bachagha Premier ministre] devait être respecté ».

Quant aux États-Unis, qui poussent à l’organisation d’élections, ils pourraient bien faire office d’arbitres et s’appuyer pour cela sur un troisième acteur, resté pour le moment relativement discret : Mohamed el-Menfi, le président du Conseil. L’Américaine Stephanie Williams, conseillère spéciale de l’ONU pour la Libye, a ainsi demandé au Haut Conseil d’État et au Parlement de Tobrouk de nommer chacun six délégués chargés d’adopter une base constitutionnelle dans la perspective des élections. Seul le Haut Conseil d’État a répondu positivement.

« Or la feuille de route de Stephanie Williams s’achève le 30 juin. D’ici là, si rien n’avance, elle pourrait signaler au président du Conseil présidentiel qu’il peut décider d’éclipser le Parlement et de promulguer une loi électorale par décret… » pronostique Jalel Harchaoui. Une option qu’évoque déjà ouvertement le cercle présidentiel. Un match nul en somme, qui n’arrangerait les affaires d’aucun des deux Premiers ministres concurrents.