Politique

Maroc-France : entre Emmanuel Macron et Mohammed VI, cinq années de turbulences

Autrefois chaleureuses, les relations entre les deux pays semblent avoir quelque peu tiédi au cours du mandat d’Emmanuel Macron. Qu’en est-il réellement ? Retour sur un quinquennat de hauts et de bas.

Réservé aux abonnés
Par - à Casablanca
Mis à jour le 31 mars 2022 à 14:25

Emmanuel Macron et Mohammed VI arrivant à la gare de Tanger pour inaugurer une ligne à grande vitesse, le 15 novembre 2018. © CHRISTOPHE ARCHAMBAULT/AFP

Le 14 juin 2017, un mois et demi après son élection, Emmanuel Macron réserve au Maroc, et non à l’Algérie comme cela est la coutume, sa première visite au Maghreb en tant que président, sur invitation du roi Mohammed VI. Le royaume est alors secoué par un mouvement de protestation localisé dans le Nord – le Hirak du Rif – depuis plusieurs mois.

Après un entretien entre le président et le souverain, puis un « ftour familial » (rupture du jeûne pendant le ramadan) à la résidence royale, Emmanuel Macron prononce devant la presse une courte allocution essentiellement consacrée au Hirak et exprime sa confiance dans la capacité du roi à « apaiser la situation, en apportant une réponse complète, une considération à cette région, et des réponses très concrètes en termes de politiques publiques. »

« La discussion que nous avons eue ne donne pas lieu de craindre une volonté de répression quelle qu’elle soit […]. J’ai trouvé le roi préoccupé par le sort de cette région qui lui est chère et où il a pour habitude de passer du temps, ce qui est d’ailleurs une pratique qu’il a inaugurée », poursuit le président français.

Plusieurs médias estiment alors que celui-ci s’est fait « le porte-voix de Mohammed VI », tout en prenant garde à ne pas porter de jugement sur un sujet de politique intérieure. La prise de contact entre les deux chefs d’État est unanimement reconnue comme étant « réussie ».

Partenaires… et concurrents

Moins de dix-huit mois plus tard, le 15 novembre 2018, Emmanuel Macron effectue sa deuxième visite au royaume afin d’inaugurer la Ligne à Grande Vitesse (LGV) Tanger-Casablanca, en présence du souverain. Une inauguration à la fois symbolique et stratégique pour les deux pays, puisqu’il s’agit du premier TGV en Afrique.

Toutes les conditions sont réunies pour mettre sur pied un binôme de choc

Un projet titanesque, financé à hauteur de 51 % par la France, lancé par Nicolas Sarkozy et Mohammed VI en 2007, et auquel les fleurons de l’industrie française ont participé (SNCF, Alstom, Vinci…). Du point de vue des acteurs politiques et économiques de part et d’autre de la Méditerranée, toutes les conditions sont réunies pour mettre sur pied un binôme de choc sur le continent, prêt à partir à l’assaut des marchés d’Afrique de l’Ouest.

Seulement, dans ce domaine, « le Maroc est un partenaire de la France mais c’est aussi un concurrent, estime Hakim El Karoui, senior fellow à l’Institut Montaigne, patron du bureau parisien de Brunswick et réputé proche de l’exécutif français. Sur le continent, la Royal Air Maroc a la volonté de se substituer à Air France, et propose d’ailleurs des billets moins chers. Les banques marocaines dament le pion à leurs homologues françaises en proposant d’accompagner les PME ; les compagnies d’assurances se basent sur les anciens réseaux français, notamment celui d’Axa. »

Dans un état de crises généralisées, la France a plutôt rétabli une relation normale avec le royaume

Une troisième visite d’Emmanuel Macron au Maroc était bien prévue en juin 2019, à l’occasion de l’inauguration de la nouvelle usine Peugeot (PSA), à Kenitra. Mais le président français ne reviendra plus. Les raisons invoquées – incompatibilité d’agenda, crise sanitaire – sont conjoncturelles, et il faudra attendre la fin de l’année 2020 pour que des ministres fassent à nouveau le déplacement au royaume.

Macron fait mieux que Hollande

« Le Maroc n’a pas été une question centrale du quinquennat Macron, car nous traversons une période exceptionnelle : une pandémie, deux années de fermeture des frontières, une crise économique, maintenant une guerre en Europe. Le Maroc et l’Algérie ont eu leur Hirak, la France ses “gilets jaunes”. Dans cet état de crises généralisées, la France a plutôt rétabli une relation normale avec le royaume, alors qu’elle s’était dégradée sous François Hollande », relativise Pierre Vermeren, historien et spécialiste du Maghreb.

Allusion à la suspension de la coopération judiciaire entre les deux pays en 2014 après la convocation par la justice française d’Abdellatif Hammouchi, « premier flic du royaume » et patron du contre-espionnage marocain, accusé de « torture » par une ONG.

La réconciliation intervient après les attentats de 2015 en France, qui impliquent plusieurs ressortissants binationaux (belgo ou franco-marocains). La DGST marocaine met en place une cellule de crise afin d’aider les renseignements français à identifier et à traquer les membres du commando terroriste, une aide précieuse qui aboutira à la mise hors d’état de nuire d’Abdelhamid Abaaoud et de deux de ses complices. Hollande consent alors de grosses concessions à Rabat : l’immunité pour les sécuritaires marocains et la décoration de Hammouchi, dorénavant officier de la Légion d’honneur.

Mais la séquence a laissé des traces entre les deux pays, un sentiment réciproque de méfiance qui peut se faire jour à l’occasion de n’importe quel événement. Côté français, cela a été le cas, sans toutefois avoir de conséquences officielles, au moment du scandale Pegasus, à l’été 2021, quand le Maroc a été accusé d’espionner des personnalités politiques françaises de premier plan, dont Emmanuel Macron.

Après la passion, la normalisation

Hakim El Karoui estime que la relation France-Maroc est passée d’une relation « passionnelle, presque charnelle, paternaliste » à une relation « d’État à État, avec des intérêts communs et des intérêts divergents ». Selon lui, ce n’est pas la position de la France qui a changé, « mais la stratégie du Maroc. Le royaume a une boussole, le Sahara, c’est en fonction de ça qu’il construit ses relations africaines. Or elle n’indique pas la même direction que la boussole française ».

Le royaume se voit aujourd’hui comme une puissance continentale, il a donc la volonté de s’affirmer comme telle et de construire son système de relations en fonction de ce statut. D’où cette fameuse « diplomatie à 360 degrés » par laquelle la politique étrangère marocaine ne s’interdit rien : proximité avec les États-Unis, Israël et les pays du Golfe, coopération avec la Chine sur le volet sanitaire, cordialité avec la Russie, et déploiement en Afrique. Les objectifs sont clairs : conforter la position marocaine sur le Sahara et faire du Maroc un hub panafricain économique, financier, industriel et touristique.

L’arrivée d’Emmanuel Macron à la tête de l’État a coïncidé avec un renouvellement de la classe politique. « Cela a même créé un no man’s land au début »

La France, de son côté, a perdu en attractivité et en influence sur le continent. Et puis l’arrivée d’Emmanuel Macron à la tête de l’État a coïncidé avec un renouvellement de la classe politique. « Cela a même créé un no man’s land au début », renchérit El Karoui. Les défenseurs traditionnels du royaume, les adeptes de la « diplomatie de la Mamounia », comme Jacques Chirac (décédé), Dominique de Villepin (né à Rabat), Nicolas Sarkozy et même, à gauche, Élisabeth Guigou (née à Agadir), ne sont plus des acteurs politiques.

« Mais au fond ce n’est pas grave. Ce sont des alliés d’une époque révolue. De façon générale, l’élite française comprend mal l’évolution de la stratégie marocaine, et croit encore que le Maroc est l’arrière-cour de la France. Lorsqu’on a pris l’habitude d’être le seul partenaire, cette situation peut être agaçante, mais cela invite aussi à se remettre en question. Sous Macron, il y a eu moins d’affect, moins d’intensité dans les relations, mais la situation entre les deux pays s’est normalisée, nous sommes entrés dans un partenariat, et non plus une relation dominant-dominé », poursuit El Karoui.

Paris-Rabat-Alger : l’équation impossible

Pour autant, les relations France-Maroc n’en restent pas moins fortes et structurelles. Sans être exclusives. L’État français, deuxième client et fournisseur du Maroc, est toujours très présent dans le royaume par l’intermédiaire de ses entreprises (près de 1 000 groupes ou filiales), par l’aide au développement et le financement de chantiers structurants, le dernier en date étant celui de l’Agence française de développement (AFD), qui a accordé un prêt de 200 millions d’euros en appui à la généralisation de la couverture sociale.

Sur le plan géopolitique, la stabilité du Maroc et du Maghreb est l’intérêt premier de la France. Or le triangle Paris-Rabat-Alger est nécessairement déséquilibré vu la relation entre les deux voisins maghrébins. En particulier sur le dossier du Sahara. Après la reconnaissance américaine par Donald Trump de la souveraineté marocaine au Sahara en décembre 2020, le royaume attendait des Français une position plus explicite que leur habituelle « neutralité bienveillante ». « La France est à la fois légaliste et soutien du Maroc sur le Sahara à l’ONU, mais elle ne veut pas se fâcher avec l’Algérie. L’équation est donc impossible », tranche Pierre Vermeren.

Rabat attendait également une inflexion des Espagnols et des Allemands, au point d’en arriver à se fâcher avec ces deux pays en 2021. En coulisses, la diplomatie française, restée assez discrète à ce sujet, a été interloquée par cette agressivité. C’est que Paris ne veut pas avoir à choisir entre le royaume et l’Europe.

Quant au supposé tropisme algérien de Macron, les avis sont partagés. La France est le deuxième partenaire commercial de l’Algérie et joue un rôle important au Sahel. Le président français a tenté d’améliorer les relations avec le pouvoir algérien, avec plus ou moins de succès. Il a placé la question mémorielle liée à la colonisation et à la guerre d’Algérie au cœur de sa stratégie, même si les considérations électorales ne sont peut-être pas tout à fait étrangères à cette dynamique.

Les dossiers qui fâchent

En plus du Sahara, les relations entre la France et le royaume achoppent sur trois points. D’abord celui des mineurs marocains présents sur le sol français et des déboutés du droit d’asile. « Les Français s’agacent que les pays du Maghreb ne reprennent pas leurs ressortissants, ne reconnaissent pas leurs nationaux », explique Hakim El Karoui. En mars 2021, Mohammed VI a ordonné que cette question soit réglée dans les plus brefs délais, en vain.

En septembre 2021, la France a donc réduit de moitié le nombre de visas octroyés aux ressortissants marocains et algériens (et du tiers pour les Tunisiens), mais sans résultat. La mesure a prodigieusement agacé le Maroc, qui apprécie peu que ses ressortissants désireux de se rendre en France deviennent ainsi la variable d’ajustement d’une campagne présidentielle marquée par les débats sur l’immigration.

Autre dossier épineux : l’émergence d’un islam de France. Après l’indépendance de l’Algérie, l’État français a délégué la gestion de l’islam et des immigrés maghrébins aux Algériens, « ensuite le Maroc s’est immiscé dans cette gestion, et plus récemment la Turquie », détaille Pierre Vermeren. Désormais, la France veut reprendre la main.

« Un tournant a été pris. La France a pris acte que l’islam était une religion française et qu’il fallait le gérer. Elle a aussi pris acte de l’échec du Conseil français du culte musulman [CFCM, dominé par des personnalités proches du Maroc, ndlr]. Il ne s’agit pas d’être désagréable avec les pays d’origine, les imams étrangers vont rester, mais la France n’en prendra pas de nouveaux », estime Hakim El Karoui, qui préside justement l’Association musulmane pour l’islam de France. Cette perte d’influence est mal vécue par Alger et Rabat, d’autant que le royaume promeut depuis plusieurs années un « islam du juste milieu ».

Les ministres français n’ont plus que trois mots à la bouche : mineurs, islam, cannabis

Enfin, si la coopération sécuritaire et judiciaire entre les deux pays se porte bien, le trafic de cannabis marocain à destination de l’Europe, dont la France est le premier consommateur, risque de devenir un véritable point de discorde. « Chirac a accepté de fait cette situation, mais aujourd’hui, cela a des conséquences sur la stabilité de la société française : délinquance, criminalité, trafics, corruption, qui posent problème à tous les services de l’État et concernent des millions de personnes », insiste Pierre Vermeren.

C’est d’ailleurs pour discuter de ces trois dossiers que les visites de ministres français au royaume ont repris, fin 2020, après deux années d’interruption. Gérald Darmanin (Intérieur) – qui communique volontiers sur la fin du « laxisme » français vis-à-vis du cannabis – en octobre, Jean-Yves Le Drian (Affaires étrangères) en novembre, et Éric Dupond-Moretti (Justice) en décembre, n’avaient que trois mots à la bouche : mineurs, islam et cannabis.

Le tout dans un contexte particulier : la décapitation du professeur français Samuel Paty, qui a relancé les questions du droit au blasphème et de la liberté d’expression. À l’époque, Nasser Bourita, ministre des Affaires étrangères, avait condamné « l’horrible assassinat » du professeur, tout en dénonçant « les provocations injurieuses des sacralités de la religion musulmane ». Le Drian avait donc fait le déplacement pour se lancer dans un exercice de contrition ambiguë, mais les échanges entre les deux hommes ont été tendus, et les points de vue sont restés inconciliables.

Les clés d’un nouveau départ

Désormais, « les Français doivent s’interroger sur leur stratégie face aux accords signés entre les Américains, les Israéliens et les Marocains. L’arrivée de l’État hébreu sur le continent, les relations d’entraide entre le royaume et les monarchies du Golfe sont autant d’éléments que la France doit intégrer dans sa grille de lecture. En bout de course, il faut un grand mouvement stratégique : la confrontation ou la coopération, mais il n’y a aucune raison qu’il y ait un clash », analyse Hakim El Karoui.

En difficulté au Mali, la France pourrait s’appuyer sur le Maroc pour stabiliser la zone

Le consultant et « think-tanker » croit à la « carte Sahel » : alors que la France est en difficulté au Mali, elle pourrait s’appuyer sur le Maroc pour stabiliser la zone. « C’est une carte que le royaume peut jouer, dans son intérêt, notamment sur le Sahara. Les Marocains pourraient avoir des discussions politiques, que les Français s’interdisent, avec les groupes jihadistes ou avec les Touaregs du nord du Mali. La France demeure le seul pays européen impliqué au Sahel », estime Hakim El Karoui. Les bases d’une nouvelle coopération pourraient donc passer par ce dossier.

« Nous sommes condamnés à nous entendre », conclut Pierre Vermeren. Depuis la pandémie de Covid-19, l’Europe a compris l’urgence de se ré-industrialiser. Et de l’autre côté de la Méditerranée, le Maroc ambitionne de produire davantage à destination des marchés européens, notamment dans le secteur pharmaceutique.

C’est presque vital : « au Maghreb, le nombre d’emplois industriels n’a pas augmenté depuis quarante ans, alors que la population a doublé. Le tourisme est en berne, le gazole est trop cher, il faut trouver des solutions. Le transfert d’industries en est une. L’Europe et le Maghreb vont devoir partager, coopérer, fabriquer ensemble des produits vitaux et stratégiques », plaide Pierre Vermeren. Un futur chantier pour le probable second mandat d’Emmanuel Macron ?

Le Gal-Benchaâboun : deux ambassadeurs isolés

Depuis sa nomination il y a quelques mois, l’ambassadeur du Maroc à Paris, Mohammed Benchaâboun, peine à renouer un contact de haut niveau avec les Français. Récemment, l’ex-ministre des Finances a été reçu par des membres du Sénat français pour un « déjeuner de bienvenue ». Parmi les présents : Christian Cambon, le président du groupe d’amitié France-Maroc, jugé trop timide par Rabat dans son soutien à l’ouverture d’une représentation diplomatique française au Sahara. Benchaâboun a profité de l’invitation pour appeler de ses vœux « une impulsion et une dynamique nouvelles » au partenariat entre les deux pays. Une façon diplomatique de reconnaître que tout ne tourne pas rond entre Paris et Rabat. « C’est normal de vouloir commencer par le Sénat, sauf que “les amis du Maroc”, ça ne fonctionne plus. Personne n’a envie d’une approche paternaliste », juge Hakim El Karoui. Quant à son homologue française Hélène Le Gal, un poids lourd du Quai d’Orasy, en poste depuis 2019, elle brille surtout par sa discrétion. Mais, là encore, le consultant relativise : « C’est une grande diplomate qui travaille dans le cadre nouveau de la normalisation de la relation. De fait, le travail change, on a créé moins de réseaux, on ne cherche plus à savoir tout ce qu’il se passe, et on fait le job de façon classique, très opérationnelle : on travaille sur la culture, l’économie, et on assure le suivi politique des dossiers de la région, le Sahara et le Sahel. »