Économie

Mali : perdants, gagnants et rescapés du blocus aérien

Exit Dakar, Abidjan ou Monrovia. Depuis le début du mois de janvier et les sanctions de la Cedeao, l’aéroport de Bamako n’est plus desservi que par une poignée de compagnies aériennes.  

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 18 mars 2022 à 08:50

À l’aéroport de Bamako, le 5 mars 2021. © Annie Risemberg/ AFP

Depuis que, le 9 janvier à Accra, la Cedeao a imposé des sanctions au Mali, il n’y a plus que sept liaisons internationales directes vers – et depuis – l’aéroport de Bamako : Nouakchott, Paris, Casablanca, Istanbul, Tunis, Addis-Abeba et Conakry.

Et encore la ligne Paris-Bamako desservie par Air France a-t-elle été rétablie. La France, qui, dans un premier temps, avait emboîté le pas à la Cedeao, est finalement revenue sur cette décision, permettant aux avions de repartir vers le Mali à compter du 16 février.  « Actuellement, Air France propose un vol quotidien à destination de Bamako », précise la compagnie à Jeune Afrique.

À Lire Mali : la Cedeao tape du poing sur la table

« La situation du Mali diffère de celle qui prévaut entre l’Europe et la Russie car on n’est pas dans un contexte de guerre, note Richard Maslen, analyste en chef du Centre for Aviation. Mais elle rappelle l’embargo qui avait frappé le Qatar entre juin 2017 et janvier 2021, sous l’impulsion de l’Arabie saoudite. Avec toutefois un impact économique moindre, puisque Bamako n’est pas un hub aérien comme l’est Doha. »

En 2021, il y a eu 81 000 passagers sur les vols Bamako-Abidjan

Les sanctions ne sont néanmoins pas sans conséquences, en premier lieu évidemment pour le Mali. En 2019, l’aéroport international de Bamako avait été fréquenté par plus de 836 000 voyageurs, dont plus de 91% sur des lignes internationales, selon les données d’Air Transport Data (ATD) communiquées par France Aviation Civile Services (Fracs).

Coup d’arrêt brutal

Au-delà des frontières maliennes, Air Côte d’Ivoire est particulièrement touché. « Le Mali représentait 19% de son volume total de passagers avant les sanctions », confie à JA un représentant de la compagnie. Le coup d’arrêt est d’autant plus brutal que, toutes compagnies confondues, la ligne Abidjan-Bamako, sans atteindre les quelque 101 000 passagers annuels de la période pré-covid, avait retrouvé des couleurs en 2021, avec un peu plus de 81 000 passagers, contre 35 590 en 2020, d’après les données d’ATD.

De son côté, en décembre 2021, entre 4% et 7 % du trafic de l’Aéroport international Blaise-Diagne, au Sénégal, se faisait vers et en provenance Bamako, sa neuvième destination en termes de volume passagers, selon nos informations.

Asky et la Guinée toujours présents

Quant à la compagnie Asky, qui s’est attiré les foudres de l’Autorité nationale de l’aviation civile de Côte d’Ivoire pour avoir maintenu, via Conakry, sa liaison Abidjan-Bamako, elle a fini par annuler ce vol. Elle relie cependant toujours, via Conakry, la capitale malienne à son hub de Lomé – et par là même, à l’intégralité de son réseau, y compris au sein de la Cedeao.

« Nous avons suspendu la desserte Abidjan-Conakry-Bamako parce que la Côte d’Ivoire ne voulait pas que nous amenions des passagers d’Abidjan à Bamako, et vice-versa, décision que nous respectons. Mais nous continuons à travailler normalement avec le Mali », confirme Nowel Ngala, le directeur commercial d’Asky.

La Guinée, elle-même suspendue de la Cedeao depuis le mois de septembre 2021, n’a « pas été associée » à la décision de sanctionner le Mali. Le Comité national de rassemblement pour le développement (CNRD) a, en conséquence, décidé de ne pas appliquer lesdites sanctions.

À Lire Mali-Cedeao : pourquoi la Guinée prend fait et cause pour Bamako

Les autres compagnies étrangères toujours présentes à Bamako (Mauritania Airlines, Air France, Royal Air Maroc, Turkish Airlines, Tunisair et Ethiopian) ont été priées de supprimer les escales et liaisons directes entre Bamako et les autres capitales des pays de la Cedeao.

Privée de Bamako, où elle faisait escale avant de se poser au Liberia, Air France a ainsi vu chuter les recettes de la liaison Paris-Monrovia. La compagnie a confirmé à JA sa décision de suspendre cette ligne à compter de la fin du mois d’avril 2022.

Sanctions et contre-sanctions

Sollicité par Jeune Afrique, Abderrahmane Berthé, secrétaire général de l’Association des compagnies aériennes africaines, estime que l’embargo aérien sur le Mali « contrevient à la Convention de Chicago », qui régit l’aviation civile internationale.

« C’est une mesure unilatérale, qui entrave le développement économique durable du transport aérien international et a un impact négatif sur les compagnies qui desservent le Mali ». Un point de vue « purement technique, sans aucun caractère politique », tient à préciser le secrétaire général, lui-même malien.

Pour Arlette Tanga, fondatrice de l’Association africaine de droit aérien et spatial, le Mali serait fondé à saisir le conseil de l’Organisation de l’aviation civile internationale (qui dépend de l’ONU) « comme l’avait fait le Qatar au moment de son boycott ». La juriste rappelle que Doha avait obtenu gain de cause, « même s’il s’agissait de questions de procédure ». « Le conseil de l’OACI peut aussi s’autosaisir, la convention qui le régit lui en donne même l’obligation. Mais l’organisation est très prudente vis-à-vis des décisions politiques », note-t-elle.

Les pays de la Cedeao risqueraient alors d’être mis en demeure de respecter la Convention, et encourraient même une suspension de leur droit de vote à l’OACI.

Un tremplin pour Sky Mali ?

La ligne Bamako-Conakry n’est pas desservie que par Asky, mais aussi par la compagnie privée malienne Sky Mali, créée en 2020. D’abord tournée vers les liaisons intérieures, la compagnie assure, depuis le 22 janvier 2022, jusqu’à trois vols par semaine vers la Guinée, avec un Boeing 737-400 d’une capacité de 188 passagers.

« Ce blocus pourrait représenter une chance pour cette jeune compagnie, qui doit, sur place, se préparer à réagir à l’ouverture des frontières », estime Richard Maslen. Une analyse que semble partager Sky Mali, dont le service communication cite, sur les réseaux sociaux, la maxime du fondateur du scoutisme, le Britannique Robert Baden-Powell : « Rester immobile ne sert à rien. Il faut choisir entre progresser ou régresser. Allons donc de l’avant, le sourire aux lèvres ».