Politique

Mali : faut-il craindre le retour de la guerre entre Bamako et les ex-rebelles du Nord ?

Ismaël Wagué, le ministre de la Réconciliation nationale est à Gao pour relancer le dialogue avec les groupes armés du nord du Mali. Ce déplacement a lieu alors que les ex-rebelles indépendantistes de l’Azawad font planer l’ombre d’une reprise des armes.

Réservé aux abonnés
Par
Mis à jour le 17 mars 2022 à 16:23

Le colonel-major Ismaël Wagué donne une conférence de presse à Camp Soudiata, à Kati, le 19 août 2020, au lendemain du coup d’État qui a renversé IBK. © AP/SIPA

Des officiers du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) foulent le sable sous les vivats de centaines d’hommes qui, dressés à l’arrière de dizaines de pick-ups ordonnés en arc-de-cercle, pointent leurs armes automatiques vers le ciel. Ces 26 et 27 février 2022, alors que flottent les drapeaux de l’Azawad, ces anciens combattants séparatistes, signataires en 2015 de l’Accord pour la paix et et la réconciliation (APR) au Mali issu du processus d’Alger, sont réunis dans la région de Tombouctou à l’occasion des concertations régionales du mouvement.

Démonstration de force

Depuis des années, chaque rassemblement est l’occasion pour les mouvements signataires de faire étalage de leurs capacités militaires. Le rendez-vous ne fait pas exception :  « Nous avons 4 000 hommes munis d’armes individuelles dans la région de Tombouctou », précise Attaye ag Mohamed, membre du bureau exécutif du MNLA.

Le décompte a des allures de démonstration de force. D’autant qu’il est accompagné d’un communiqué sévère à l’endroit du gouvernement malien. Les anciens rebelles indépendantistes y déplorent « le retard pris dans la mise en œuvre de l’Accord pour la paix et la réconciliation et les soubresauts que cela pourra engendrer, si rien n’est fait dans les plus brefs délais ».

Le ton a changé depuis l’arrivée de ceux que les autorités présentent comme des instructeurs russes

Une mise en garde à l’endroit des autorités ? « Les mouvements signataires ont toujours été clairs : l’Accord est la seule chose qui les lie au gouvernement de Bamako. Après le coup d’État d’août 2020, plusieurs de leurs représentants ont intégré des ministères et le Conseil national de transition, les relations étaient alors relativement bonnes. Mais le ton a changé depuis l’arrivée de ceux que les autorités présentent comme des instructeurs russes et que les renseignements occidentaux identifient comme des mercenaires de Wagner », décrypte Adam Sandor, chercheur associé au Centre francopaix en résolution des conflits et missions de paix.

Pour beaucoup, le durcissement des relations remonte surtout à la deuxième partie de la transition, après le second coup d’État de mai 2021, qui a notamment vu Choguel Kokalla Maïga accéder à la Primature. À peine arrivé au pouvoir, ce dernier, détracteur historique de l’APR, a fait de la « relecture intelligente » de l’Accord l’une de ses priorités.

Boîte de Pandore

À plusieurs reprises, la Coordination des Mouvements de l’Azawad (CMA), principal faisceau d’ex-groupes armés sécessionnistes, a dénoncé la « posture médiatique belliqueuse et diffamatoire » des autorités. En cause notamment : les déclarations du Premier ministre selon lequel certaines dispositions de l’Accord « posent les bases d’une partition du Mali », selon les termes employés lors d’une interview à Jeune Afrique en octobre dernier. Ou encore ses propos récurrents concernant Kidal, qui fût, dit-il, une « enclave terroriste » où se sont préparés les groupes jihadistes qui sévissent actuellement dans le centre.

« Les détracteurs de l’Accord savent qu’une relecture ouvrirait la boîte de Pandore : tout le monde mettrait alors ses amendements sur la table, ce qui mènerait à un dialogue de sourds rendant l’Accord caduque », analyse Mohamed El Moctar Ag Mohamedoun, chercheur associé au Timbuktu Institute ACPS.

En 2015, toutes les parties prenantes ont en effet abandonné plusieurs amendements, « au nom de la paix », afin de rapidement valider l’APR. « Il ne faudrait pas que l’État pense qu’il a le monopole de la révision. Une relecture est une démarche aventureuse qu’il serait dangereux d’entreprendre », avertit Mohamed Elmaouloud Ramadane, porte-parole de la CMA .

Oubliettes

Au-delà de la question de la relecture, les anciens rebelles fustigent surtout l’inertie gouvernementale pour faire appliquer l’APR, signé il y a sept ans. « Les volets politiques et institutionnels piétinent, l’application du DDR [processus de désarmement, démobilisation et réinsertion des anciens combattants] n’avancent pas. Dans ce cas précis, une rencontre visant à déterminer les quotas d’ex-combattant à intégrer dans l’armée devait par exemple se tenir avant le 15 mars. Rien n’a eu lieu », illustre Mohamed Elmaouloud Ramadane, dont la coordination exhorte le gouvernement à « clarifier sa position définitive par rapport à l’application de l’Accord ».

De nombreux observateurs n’excluent plus un retour à la lutte armée

« Rien n’existe aujourd’hui qui donne vie à l’Accord, même les commissions relatives à sa mise en place ne sont plus actives, abonde Housseyne ag Issa, journaliste malien spécialiste des mouvements armés. Les groupes armés interpellent aujourd’hui Assimi Goïta, en tant que premier responsable du pays, pour attirer son attention sur ces obstacles et trouver des solutions avant que la situation ne s’aggrave. »

Des espoirs de réconciliation et de dialogue semblent pourtant émerger çà et là, comme la visite à Gao ce mardi 15 mars du ministre malien de la Réconciliation nationale. Ismaël Wagué a participé à des consultations avec les groupes armés signataires de l’Accord de principe de Rome, en février, qui doit permettre de faciliter l’application de celui de 2015.

De quoi rouvrir totalement le dialogue et relancer l’application de l’Accord ? Sans doute pas selon certains observateurs qui craignent un retour à la lutte armée. « Il faut se rappeler qu’historiquement, à l’exception du Pacte national de 1992, aucun accord de paix n’a jamais été appliqué au Mali et qu’à chaque fois, les rebelles ont fini par reprendre les armes. Aujourd’hui, tous les ingrédients sont réunis pour que l’Accord finisse aux oubliettes, la confiance est totalement rompue », fait valoir un spécialiste de la question sécuritaire au Sahel qui a requis l’anonymat.

Autodétermination

Les mouvements signataires le répètent d’ailleurs à l’envi : l’application de l’Accord reste pour eux « une priorité » et « le seul gage d’une paix globale et d’une réconciliation nationale ». Mais après près de sept ans d’attente, l’ancienne rébellion se dit « prête à toute éventualité ».

Y compris la résurgence des revendications indépendantistes et le recours aux armes ? Dans son dernier communiqué, la CMA s’est en tout cas dite « attentive aux aspirations profondes du peuple de l’Azawad […] notamment celle de faire valoir son droit à l’autodétermination ».

Les jeunes qui étaient encore des enfants en 2012 ne connaissent pas Bamako

« Dans le Nord, des voix s’élèvent, surtout parmi les jeunes qui étaient encore des enfants en 2012. Eux n’ont rien connu de l’administration et l’État malien, ils ne connaissent pas Bamako. Ils n’ont connu que le Nord et les armes, ils ne voient pas l’Accord se mettre en place. Face à cela, leurs revendications séparatistes sont de plus en plus fortes », alerte le porte-parole de la CMA.

D’autant que la situation sur le terrain est rendue plus volatile par le départ annoncé de Barkhane, dont le retrait créera un « vide sécuritaire et un changement de dynamique sur le terrain », explique Mohamed Elmaouloud Ramadane.

Parapluie sécuritaire

« Sans avoir nécessairement de bons rapports avec Barkhane, les groupes armés savaient que la France faisait office de parapluie sécuritaire, empêchant un incident entre eux et les Forces armées maliennes (Famas). Aucune partie ne veut être celle qui se retire en premier de l’Accord, mais d’un côté, les groupes armés n’ont pas un contrôle total de leurs éléments, et de l’autre, les actions des Famas ne semblent pas toujours contrôlées par les autorités. On est en mesure de penser que dans ce contexte, tout peut arriver, même sans ordre direct d’un commandement. Un incident isolé pourrait alors déclencher des affrontements beaucoup plus vastes », prévient le chercheur Adam Sandor.