Culture

Les PowerPoint de Montaigne

Et si l’un des principaux représentants de la pensée humaniste participait aujourd’hui à une rencontre internationale sur l’éducation en Afrique ?

Mis à jour le 26 mars 2022 à 17:53
Fouad Laroui

Par Fouad Laroui

Ecrivain

Dans une école primaire de Johannesburg, en novembre 2020. © LUCA SOLA/AFP

J’ai assisté, il y a quelques jours, à un colloque sur l’éducation et l’enseignement qui s’est tenu dans une université africaine d’élite. Experts et praticiens se succédèrent pour tenir des discours parfaitement sensés mais qui semblaient parfois pêcher par un excès de jargon technologique.

« Benchmark », « data onboarding »…

Je suis loin d’être un expert dans ce domaine, mais il me semble qu’il n’est nul besoin de truffer son discours de « benchmark », « data onboarding », « indicateur KPI », « quick win » ou « CSP » pour en traiter utilement.

On ne trouve d’ailleurs aucun de ces termes dans les Essais de Montaigne. Le grand humaniste a été refoulé à l’entrée du colloque – « Vous n’avez pas votre QR code personal branding ? » – et on a ainsi raté la meilleure conférence de la journée. Il aurait suffit à Montaigne de lire le chapitre 26 des Essais, intitulé « Sur l’éducation des enfants ». Voici la présentation PowerPoint qu’il n’a pas été autorisé à faire. Il nous l’a confiée quand il a su que c’était pour JA.

PP1 « Savoir par cœur n’est pas savoir. » Quand je pense que le bachotage est encore à l’œuvre dans la plupart de nos institutions et que certains répètent bêtement des formulations qu’ils ne comprennent pas parce que c’est la seule façon d’obtenir une bonne note…

Ce que j’ai appris à l’école m’a-t-il aidé à mener une vie riche, équilibrée, satisfaisante ?

PP2 « Seuls les sots sont sûrs et déterminés. » Il faut remplacer le dogme par le doute, n’avancer quelque chose qu’en convenant par avance qu’on se trompe peut-être et qu’on en accepte l’examen minutieux par autrui.

PP3 « La vie évalue l’enseignement. » Autrement dit, ce que j’ai appris à l’école m’a-t-il aidé à mener une vie riche, équilibrée, satisfaisante ?

PP4 « Le monde est le vrai livre. » Il faut que l’élève voyage, réellement ou virtuellement. Il faut le sortir du confort assoupissant de son village, de son canton, de son pays. À quand un programme Erasmus des pays africains ?

PP5 « Ni contrainte, ni violence dans l’éducation des enfants. » Et Montaigne de se citer lui-même : « Je ne veux pas qu’on abandonne [les enfants] au caractère mélancolique d’un maître d’école insensé. »

Philo folâtre

PP6 « De la philosophie dès le plus jeune âge. » Voici qui fera sursauter plus d’un(e) : Montaigne affirme qu’il faut commencer à l’enseigner aux enfants dès qu’ils sont en âge de mener une discussion. Ma petite nièce (cinq ans) demanda l’autre jour à ses parents : « Pourquoi on vit ? » Autrement dit, la petite Lina avait découvert toute seule la question la plus fondamentale de la philosophie, la question de Leibniz : pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?

Pour Montaigne, ce n’est pas une matière austère qui assomme le lecteur sous des vocables rébarbatifs du genre « ontologie » ou « herméneutique ». Pour lui, elle est gaie, allègre, peu s’en faut que je ne dise folâtre.

Demandez à un enfant, comme je l’ai fait récemment, si un chat peut mentir

Ailleurs, Montaigne avance sa fameuse thèse selon laquelle « philosopher, c’est apprendre à mourir » ; mais pour les enfants, il semble dire que c’est plutôt « apprendre à vivre »… en s’amusant. Demandez à un enfant, comme je l’ai fait récemment, si un chat peut mentir. Et vous verrez, après les premiers éclats de rire, comment cela peut mener à une réflexion passionnante sur le langage articulé, l’instinct et la conscience, etc.

Sur la question de l’autorité, Montaigne critique ceux qui mettent sur un même plan le maître et l’élève (ça mène à la confusion) mais il demande en même temps au maître de ne pas être « de ceux dont l’autorité nuit à ceux qui veulent apprendre ».

Bref, qu’attendons-nous pour traduire le chapitre 26 dans toutes nos langues d’Afrique et pour en faire notre Charte de l’Éducation ?