Culture

Sexualité, parentalité, liberté : les combattantes de la révolution féministe africaine

Sur le continent comme dans la diaspora, de plus en plus de femmes noires se livrent dans la sphère publique sur leur vie sexuelle. Une révolution ?

Mis à jour le 19 avril 2022 à 17:22

© PeopleImages/GettyImages

Ça commence par des titres de chapitre éminemment suggestifs.“69” : évocateur… Me My Sex and I : hilarant et prometteur… Avec la surprenante autobiographie, Journal intime d’une féministe (noire), publié au Diable Vauvert, en mars, la Franco-Camerounaise Axelle Jah Njiké bouscule le paysage littéraire français, où l’intime est rarement incarné par des personnes noires.

Son récit, à la première personne, dévoile le parcours de vie inattendu d’une Afropéenne, entre violence sexuelle et éducative, puis émancipation par la littérature et la sexualité. Espiègle, Axelle Jah Njiké liste une soixantaine de partenaires, hommes et femmes, qui ont compté pour elle, à titre affectif et/ou physique, chacun d’entre eux ayant contribué à la construction de « l’être sensuel, charnel et sexuel » qu’elle est devenue.

La militante féministe raconte comment, violée à 11 ans, elle a reconquis son droit au plaisir, et comment « cette réappropriation s’inscrit dans une histoire transgénérationnelle de dépossession de l’intimité, aucune femme avant [elle], dans sa lignée, n’ayant pu choisir son premier partenaire sexuel ». Avec force détails, Axelle Jah Njiké décrit « la masturbation [qui] fait [d’elle] une femme puissante, un être désirant, détentrice d’un pouvoir intime, spécifique, qui échappe à toute incursion masculine. »

Une parole qui surprend chez une femme noire, élevée dans une communauté où on ne parle pas de ces choses-là. Mais qu’on ne s’y trompe pas. Le Journal intime d’une féministe (noire) n’est pas un manuel grivois destiné à émoustiller quelques coquines. S’il est une ode à de multiples amours, il rassemble aussi les fêlures les plus profondes de l’auteure, s’inscrivant ainsi dans la catégorie des récits intimes incarnés par des personnes noires et relayés ces dernières années par les médias innovants tels les comptes Instagram et les podcasts.

Masturbation thérapeutique

Créé en octobre 2018, le compte Instagram à succès « Je m’en bats le clito » – presque 1 million d’abonnés – est aussi une parfaite illustration de ces discours osés sur soi. Le credo de sa créatrice, Camille Aumont Carnel, porte-voix autoproclamé de la libération de la parole féministe sur les réseaux sociaux ? Parler en toute décontraction de masturbation à but thérapeutique, d’injonction à l’orgasme, d’endométriose…

Pendentif en forme de clitoris autour du cou, la jeune femme née au Niger – mais qui rejette l’étiquette d’afroféministe mettant en avant le caractère universel de son discours – milite pour une sexualité heureuse qui passerait par une réhabilitation du clitoris. Elle voudrait d’ailleurs voir cet organe ignoré, parfois diabolisé, remplacer l’utérus et les ovaires dans les manuels de sciences. Proposition gratuite ? Certainement pas. Plus politique qu’elle n’y paraît, la revendication entend rompre avec l’idée d’une sexualité centrée sur la fonction reproductrice des femmes. Pour Camille Aumont Carnel, le clitoris est un symbole d’émancipation sexuelle et de réappropriation du corps.

La pluralité des récits devient un outil pour rompre la loi du silence, individuellement et collectivement

Jah Njiké et Aumont Carnel veulent, l’une et l’autre, faire des récits de l’intime un combat politique, en les installant dans l’espace public alors que, jusqu’à présent, ils n’avaient pas droit de cité. « L’intime est une notion peu associée en France aux personnes non blanches », explique la première. Et c’est parce qu’elle le déplorait qu’elle a créé, en 2018, le premier podcast francophone qui donne à entendre les expériences de femmes noires, Me My Sex and I, devenu le titre d’un des chapitres de son livre. Des femmes d’horizons différents s’y sont succédé pour illustrer la diversité de leurs vécus, racontant, parfois de manière insoutenable, viol, excision, etc.

« C’est la conversation que j’aurais aimé avoir avec ma mère et les femmes de ma famille, confie Jah Njiké. Cette façon de se réapproprier la narration sur nos vécus rend possible un propos universel. » En transportant sur la place publique différentes versions de la même histoire intime liée à la parentalité, l’enfance, la transmission, la construction de soi, les rapports affectifs et sexuels, les femmes vont du personnel au global et donnent un caractère politique à leur geste. La pluralité des récits devient un outil pour rompre la loi du silence, individuellement et collectivement. Avec ses quelque 500 000 écoutes, le programme est devenu une référence au sein des communautés noires, tant dans la diaspora que sur le continent.

« Faire comme le Blanc »

Pour Axelle Jah Njiké, l’enjeu n’est donc pas seulement de lever des tabous, c’est aussi de rompre avec une certaine inégalité dans la prise de parole entre femmes blanches et Afropéennes, notamment dans l’Hexagone. « Nos émotions, nos ressentis ont moins droit de cité que ceux des autres et ça me pose un problème. » Elle en veut pour preuve l’indifférence qui a accueilli, en dépit de sa qualité – et en plein mouvement #metoo -, son deuxième podcast, La Fille sur le canapé, pourtant consacré au viol qu’elle a subi à 11 ans, alors même que les récits d’afro-descendantes agressées étaient si rares. « Cette question concerne pourtant toutes les communautés, sans exception », insiste-t-elle.

À en croire la podcasteuse, qui déplore que les magazines destinés au public noir n’aient pas non plus jugé utile de s’en faire l’écho, « les uns ne savaient pas comment aborder la question sans stigmatiser certaines communautés, les autres ne souhaitaient pas choquer ou incommoder leur lectorat. Pis encore, quelques-uns ont estimé que traiter ces sujets, c’était “faire comme le Blanc ”! » Pour Jah Njiké, il est d’autant plus important de mettre en lumière ces expériences vécues par les femmes noires qu’on s’intéresse habituellement à elles uniquement sous le prisme des discriminations et du racisme.

Sur le continent aussi, des récits de l’intime fleurissent. De Libreville à Dakar en passant par Yaoundé, Douala, Libreville, Cotonou, Lomé et Abidjan, la productrice Alexandra Ngann Yonn convoque la parole des femmes dans un podcast féministe et intimiste, Mises en quarantaine, qui se veut un espace de conversation sur l’éducation, la santé, la formation ou la société. L’idée est de lutter contre le stéréotype de la femme africaine qui, après 40 ans, serait en détresse, incapable de s’épanouir en dehors du triptyque mari-enfants-famille.

Le ton est libre, parfois carrément grivois, provocateur et dément le mythe de la femme africaine réservée et soumise

À Abidjan, un couple lesbien a fait le pari audacieux, quasi suicidaire sur un continent où l’homophobie s’affiche sans complexe, de rompre le secret autour de leur orientation sexuelle. À coups de vidéos sur TikTok, comme dans une émission de téléréalité sans fin, à visage découvert, Sam et Sacha se livrent corps et âme à leurs 300 000 followers : le déni de leur homosexualité, leurs expériences antérieures peu concluantes avec des hommes, l’acceptation de leur différence, leur rencontre, le désir de s’assumer, l’impossible coming out dans le cercle familial « pour ne pas donner de crise cardiaque à (leurs) parents respectifs » et les prières incessantes de ces derniers, en vue de leur « délivrance ».

Elles confient aussi leur désir d’enfant et les tentatives d’insémination artificielle. Sacha et Sam ne dissimulent pas non plus les tombereaux d’insultes qu’elles reçoivent de ceux qui ne comprennent pas « pourquoi de jolies filles comme elles font le choix d’être lesbiennes ». Leurs réponses sans détour ont fini par rallier nombre d’Ivoiriens à leur cause. Grâce peut-être à ce direct sur TikTok au cours duquel, en pleurs, Sacha implorait la reconnaissance de sa part d’humanité.

Résistance et révolte

Pour la philosophe et romancière ivoirienne Tanella Boni, les récits de l’intime ne sont pas une nouveauté sur le continent. « Dans les sociétés traditionnelles, par exemple, les femmes africaines ont toujours su exprimer, grâce à des chants et à des danses codifiés, les tourments qu’elles vivent au sein de leur couple ou dans leur communauté. » Un exercice dans lequel excellaient déjà les chanteuses de bikutsi dans le Cameroun des années 1950 et 1960. Elles décrivaient leur détresse de ne pouvoir faire d’enfant, leur solitude dans un village étranger lorsqu’elles épousaient un homme d’une autre tribu que la leur…

Évidemment, cette communication était circonscrite au territoire. Aujourd’hui, magie de l’internet oblige, le moindre message est abondamment relayé sur les réseaux sociaux, ce qui donne l’impression que les discours féminins sont plus nombreux. La véritable nouveauté réside dans le ton, de plus en plus libre, parfois carrément grivois, provocateur et démentant ainsi le mythe de la femme africaine réservée et soumise.

Selon Tanella Boni, qui s’intéresse à la place des Africaines dans la réflexion féministe, ces récits sont un levier d’action faisant partie de ce qu’elle décrit comme « des stratégies de résistance et de révolte. » « Les femmes s’expriment  pour ne pas mourir, pour être en paix avec elles-mêmes. C’est aussi le moyen “d’être en palabres” avec l’entourage immédiat. » Sur le continent, le discours sur soi est loin d’être converti en acte politique. Au mieux a-t-il une valeur thérapeutique, la somme des récits intimes ne parvenant pas encore à franchir les réseaux sociaux pour faire débat dans la société.

Les femmes s’expriment  pour ne pas mourir, pour être en paix avec elles-mêmes

Ex-enseignante chercheuse au CNRS, à l’Université Paris-Diderot et à l’Université Cheikh-Anta-Diop de Dakar, la sociologue Fatou Sow prédit que le phénomène ira s’intensifiant et que de plus en plus de vies d’homosexuels et de transgenres seront rendues publiques. « Ces personnes sont tellement victimes de discrimination qu’il n’est pas exclu qu’un matin cela explose. »

Elle conclut, sourire, en coin : « Il est évident que moi, je n’aurai jamais pu écrire un texte comme celui d’Axelle Jah Njiké mais rien ne dit que, dans les années à venir, une Africaine ne sorte pas sa version des Cinquante Nuances de Grey. »

Journal intime d’une féministe (noire) de Axelle Jah Njiké, Au diable Vauvert, 176 pages, 15 euros.