Politique

Mali : Sadio Camara, l’homme de Moscou à Bamako

Il est aussi secret que puissant. Le ministre de la Défense malien, que beaucoup décrivent comme le véritable homme fort de la transition, est aussi celui qui a ouvert les portes de son pays aux mercenaires de la société russe Wagner.

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Mis à jour le 17 mars 2022 à 11:07

Le colonel Sadio Camara, ministre malien de la Défense assiste au Conseil national de transition à Bamako, le 30 juillet 2021. © AMAURY BLIN/Hans Lucas via AFP

Leur voyage n’a fait l’objet d’aucune communication officielle. Pas question de trop attirer l’attention. Ce 6 mars, il est environ 2 heures du matin quand Sadio Camara et Alou Boï Diarra prennent place en business class sur le vol TK551 de la Turkish Airlines. Derrière les hublots, la nuit est tombée depuis longtemps sur l’aéroport de Bamako. À 3h50, le Boeing 737 Max 8 décolle enfin, direction Istanbul. Mais le ministre de la Défense et le chef d’état-major de l’armée de l’air ne s’arrêtent pas sur les rives du Bosphore. Ils embarquent à bord d’un deuxième vol, cette fois à destination de Moscou.

Les deux hommes n’en sont pas à leur premier voyage en Russie. Ils s’y sont déjà rendus à plusieurs reprises en 2021. Mais le timing de ce nouvel aller-retour interroge. Deux semaines plus tôt, Vladimir Poutine envoyait ses avions, ses chars et ses soldats en Ukraine, une offensive faisant de lui un paria aux yeux de la grande majorité de la communauté internationale.

Le déploiement de Wagner

Pour le colonel Camara et le général Diarra, peu importe les lourdes sanctions contre Moscou ou les innombrables condamnations de cette guerre contre le peuple ukrainien : ce 6 mars, en fin d’après-midi, ils débarquent à l’aéroport international de Vnoukovo comme si de rien n’était.

Que sont bien venus chercher ces hauts gradés maliens dans un tel contexte ? Difficile de le savoir précisément. Seule une courte vidéo postée par le ministère russe de la Défense, le 11 mars, permet d’en savoir un peu plus. On y voit le colonel-général Alexandre Fomine, le vice-ministre russe de la Défense, recevoir Sadio Camara dans une grande salle de réunion. Poignée de main, échanges courtois. En commentaire, ce message : « Les parties ont discuté en détail des projets de coopération de défense existants, ainsi que des questions de sécurité régionale en Afrique de l’Ouest. » Parmi les pistes explorées, de nouvelles livraisons d’équipements militaires russes aux Forces armées maliennes (Fama), à l’instar des quatre hélicoptères Mi-171 acquis par Bamako le 30 septembre dernier.

Voilà pour cette réunion au ministère. Pour d’autres sources, il n’y a guère de doute sur le fait que Camara et Diarra ont aussi profité de leur séjour moscovite pour travailler sur un autre dossier : la poursuite du déploiement des mercenaires de Wagner au Mali. Partisan du rapprochement stratégique avec Moscou, Sadio Camara est en effet le principal artisan de l’arrivée de la nébuleuse de l’oligarque Evgueni Prigojine, un proche de Poutine, dans le pays. Alou Boï Diarra, qui connait le ministre de la Défense depuis leur enfance sur les bancs du Prytanée militaire de Kati (PMK), en est le principal exécutant.

À eux deux, ils ont organisé et supervisé la venue au Mali du millier de combattants de Wagner, aujourd’hui essentiellement déployés dans le Centre. Pour l’instant, hormis un contingent d’environ 150 hommes à Tombouctou et des repérages effectués à Gao, le Nord ne semble pas faire partie de leurs priorités. Mais l’idée de reprendre la main sur le septentrion – et en particulier de régler le cas de Kidal, bastion des rebelles touaregs – serait partagée par plusieurs faucons de la junte, dont Camara. « Il est sûrement allé en Russie pour évoquer la suite des opérations de Wagner dans le pays, notamment dans le Nord », estime une source française.

Fibre russe

Sa fibre russe, Sadio Camara a commencé à la nouer en 2019. À l’époque, il dirige le PMK, prestigieuse école militaire qui forme les enfants de 12 à 18 ans et qu’il a lui-même intégrée au début des années 1990. Dans sa promotion figurait un certain Assimi Goïta, ainsi qu’un garçon qui deviendra un de ses plus proches frère d’armes : le colonel Modibo Koné, actuel patron de la redoutée Direction générale de la Sécurité d’État.

Sadio Camara est rentré de Russie pour participer au putsch

Comme plusieurs officiers chaque année, le directeur du PMK passe des concours pour bénéficier d’une formation dans une école de guerre étrangère. À Bamako, la règle est la même qu’ailleurs : premiers arrivés, premiers servis. L’École de guerre à Paris, l’Académie royale militaire de Meknès ou encore des établissements américains figurent parmi les choix privilégiés des candidats. Sadio Camara fait partie des moins bien classés et opte pour la Russie. Fin 2019, il s’envole pour Moscou. Sur place, la formation dure trois ans. La première année est dédiée à l’apprentissage du russe, les deux suivantes à l’instruction militaire.

Artisan du putsch

Début août 2020, l’aspirant russophone profite de ses congés pour revenir à Bamako. En réalité, il fait partie de la poignée de militaires qui, dans la plus grande confidence, a décidé de renverser Ibrahim Boubacar Keïta. « Le vrai planificateur de ce putsch a été Modibo Koné. Il a sondé son ami Camara, qui a tout de suite été partant et est rentré de Russie pour y participer. Assimi Goïta, lui, était plus hésitant, avant de finalement basculer avec eux », affirme une source militaire. Le 18 août, IBK et son régime vacillent en quelques heures sous les acclamations de la rue bamakoise. L’ancien président est arrêté et détenu chez lui, à Sébénikoro. « Sadio Camara et ses hommes se sont chargés d’interpeller Moussa Timbiné, le président de l’Assemblée nationale. Il a ensuite rejoint Kati pour y garder les personnalités que les putschistes avaient arrêtées », indique notre source.

C’était un garçon assez frêle, beaucoup n’auraient jamais cru qu’il finirait ministre de la Défense

Leur coup réussi, les nouveaux maîtres du pays réunis au sein du Comité national pour le salut du peuple (CNSP) se répartissent les rôles au sein de la transition. Assimi Goïta devient vice-président, Modibo Koné ministre de la Sécurité et Sadio Camara ministre de la Défense. Un poste sur mesure pour ce pur produit de l’armée malienne, qui a fait toute sa carrière dans la puissante Garde nationale aux côtés de Koné. Ce corps, choyé par le régime d’IBK et auquel sont prêtés de nombreux complots et coups bas, a notamment pour figure tutélaire le général Moussa Diawara, ex-patron de la Sécurité d’État. De quoi alimenter toute sorte de thèses sur les liens entre celui qu’un diplomate s’amuse à surnommer « le mauvais génie de Bamako » et ses subalternes putschistes. « Moussa Diawara et Sadio Camara partagent le même esprit de corps, mais sans plus », tempère une source militaire.

Avant de rejoindre les rangs de la Garde nationale, Camara, né en 1979 à Kati, a connu le parcours classique suivi par de nombreux officiers maliens. Après l’obtention de son baccalauréat au PMK, il intègre l’École militaire interarmes (EMIA) de Koulikoro en 1999. Il fait alors partie de la promotion « Colonel Amadou Sissoko », toujours avec Assimi Goïta et Modibo Koné. « C’était un garçon assez frêle, pas spécialement considéré comme quelqu’un à haut potentiel, se rappelle un ancien camarade. Beaucoup n’auraient jamais cru qu’il finirait ministre de la Défense. »

À la fin des années 2000, le jeune officier dirige ses premières opérations sur le terrain. Il sert en tant que commandant de compagnie dans le Nord, notamment dans les régions de Kidal et de Ménaka. Début 2012, il aurait échappé de justesse à l’offensive des rebelles touaregs et aurait rejoint le Niger avec le colonel-major El Hadj Ag Gamou. Discret, peu bavard, l’homme est difficilement déchiffrable. « Il est fuyant et très dissimulateur, indique un de ses interlocuteurs. Il faut s’accrocher pour savoir ce qu’il pense vraiment. » Sa rigueur et sa proximité avec les soldats du rang lui valent d’être très apprécié de ses troupes. « C’est un chef qui connait très bien le terrain et qui sait comment parler à ses hommes », abonde un de ses proches au sein de l’armée.

Un homme têtu et tenace

Parfaitement à l’aise au milieu des treillis, qu’il continue lui-même à porter souvent agrémentés d’un chèche beige, Camara l’est nettement moins quand il sort des casernes et de son univers militaire. Entouré de ses frères d’armes au quotidien, il évite les civils et snobe les responsables politiques, qui lui vouent en retour une certaine animosité. Beaucoup le décrivent comme un piètre orateur, qui a parfois du mal à s’exprimer en public ou à faire face à la presse. En septembre 2021, son attitude sur le perron du ministère de la Défense à Bamako, après une réunion avec son homologue française Florence Parly, en avait décontenancé plus d’un. Interrogé par un journaliste sur les négociations avec le groupe Wagner, Sadio Camara avait tout simplement tourné les talons, sans piper mot.

C’est en mai 2021 que son influence éclate au grand jour

Derrière ses lunettes et ses airs effacés, presque timides, se cache pourtant un homme têtu et tenace, qui n’hésite pas à être cassant pour obtenir ce qu’il veut. « Il ne faut surtout pas le sous-estimer », prévient une source française. De fait, Camara est aujourd’hui considéré par beaucoup comme le véritable patron de la transition. Celui qui, dans l’ombre de Goïta, tire les ficelles.

C’est en mai 2021 que son influence éclate au grand jour. À l’époque, la transition patine sérieusement. Le président Bah N’Daw, en fonction depuis septembre 2020, ne supporte plus la place prise par les militaires et s’active, avec son Premier ministre, Moctar Ouane, pour réduire leur influence. Les deux hommes s’opposent notamment à une série de nominations par les colonels à des postes clés, dans le contrôle de marchés publics ou dans des administrations civiles. Mais, surtout, ils souhaitent évincer Sadio Camara et Modibo Koné du gouvernement.

La rumeur de ce règlement de comptes au sommet de la transition fait rapidement bruisser le gotha bamakois. Le 22 mai, Assimi Goïta, vice-président de la transition, va voir Bah N’Daw. Une solution intermédiaire, avec le recasement de Camara et Koné à des postes ministériels de second rang, est envisagée. Goïta semble s’en accommoder mais pour ses deux promotionnaires, c’est niet.

Dans l’après-midi du 24 mai, le nouveau gouvernement est annoncé. Les deux officiers de la Garde nationale en sont évincés. Dans la foulée, leurs hommes arrêtent Bah N’Daw et Moctar Ouane, qui sont conduits manu militari à Kati. Le deuxième coup d’État en neuf mois, le « coup dans le coup », est consommé. Cette fois, hors de question de rendre le pouvoir aux civils. Les militaires restent au pouvoir – et peu importe les nombreuses condamnations africaines et internationales. Assimi Goïta devient officiellement président de la transition, Sadio Camara reste à la Défense et Modibo Koné prend la tête de la Sécurité d’État.

Écarter la France

Selon des sources concordantes, ce second putsch serait aussi lié à des questions financières. « Ce n’est un mystère pour personne : Sadio est porté sur l’argent », accuse un officier. Le nom du ministre de la Défense revient en effet régulièrement lorsque sont évoqués les problèmes de corruption au sein de la transition. « Camara voulait également la peau de N’Daw et Ouane pour des affaires d’arbitrage de contrats miniers », assure un observateur à Bamako.

En cause, une mine d’or : celle de Manakoto, dans le cercle de Kéniéba, à l’extrême ouest du pays. Le 24 mars 2021, la société canadienne B2Gold s’était vue retirer son permis d’exploitation du site au profit de la société Little Big Mining, appartenant à un proche de Seydou Lamine Traoré, ministre des Mines et beau-frère de… Sadio Camara. Le 21 mai, soit trois jours avant le deuxième coup d’État, Moctar Ouane signait un arrêté annulant cette attribution. Suffisant pour nourrir, encore, l’aigreur du ministre de la Défense à l’égard de l’ex-Premier ministre.

Il n’est pas pro-russe par idéologie mais par opportunisme

Depuis que les militaires ont repris la main à Bamako, Camara est tout-puissant ou presque. Et n’hésite plus à le montrer. Lors de la visite d’une délégation du Conseil de Sécurité des Nations unies à Bamako, en octobre 2021, il frappe les esprits de certains diplomates onusiens. « Il ne mâchait pas ses mots sur la nécessité pour le Mali de changer de partenaires et jouait un peu les gros bras », se rappelle un membre de la délégation.

Pour lui, le constat est sans appel : dix ans après sa partition, le pays est toujours en profonde crise et l’heure est venue de changer de braquet. Animé comme les autres colonels de la junte par un puissant sentiment nationaliste, il estime que le Mali doit retrouver sa souveraineté et ne plus rien se laisser dicter par des étrangers. Dès lors, sa stratégie est claire : rompre avec la France, perçue comme arrogante et trop exigeante, pour se rapprocher de nouveaux partenaires moins encombrants, les Russes.

« Il n’est pas pro-russe par idéologie mais par opportunisme, estime une source française. Il les considère juste comme des partenaires efficaces qui ne mettront pas leur nez dans leurs affaires ou qui ne leur demanderont pas des comptes sur leurs méthodes. » Un pragmatique, donc, qui réfléchirait d’abord en gain opérationnel et militaire sans forcément prendre en compte les complexes équilibres diplomatiques internationaux. « Il ne mesure pas les répercussions géopolitiques à long terme de son engagement avec Wagner. Ce qui est quand même assez problématique quand on dirige un État », critique un haut responsable à Paris.

Au sommet de la transition, la paranoïa des complots est de plus en plus palpable

Pour nombre de partenaires poussés vers la sortie, à commencer par les Français, le recours aux mercenaires de Wagner est d’abord un moyen pour Sadio Camara et les colonels de se maintenir au pouvoir sans être dérangés. Une sorte d’assurance tout risque, qui leur permettrait d’avoir les mains libres et les coudées franches.

Jusqu’où iront-ils ? Au sommet de la transition, la paranoïa des complots, ourdis de l’étranger ou de l’intérieur, est de plus en plus palpable et pose des questions sur la solidité de la junte. Malgré quelques divergences, les colonels affichent pourtant une certaine unité de façade. Quand les difficultés pointent, ils ont plus tendance à se serrer les coudes qu’à se tirer dans les pattes. « Il n’y a pas de brèche énorme entre eux. Pour l’instant, leur attelage tient. Reste à savoir si ça va durer », analyse un bon connaisseur du pouvoir malien. Entre Assimi Goïta et le tandem Sadio Camara – Modibo Koné, le rapport de force militaire est clairement favorable aux seconds. Si le président peut compter sur la loyauté des environ 300 membres des Forces spéciales dont il est issu, ses deux ministres proviennent de la Garde nationale, laquelle compte, selon de récentes estimations, environ 10 000 hommes dont 6 000 pour la seule région de Bamako. Soit largement assez pour que Camara montre encore plus les muscles si nécessité devait s’en faire sentir.