Économie

Cameroun : le FMI se penche sur la taxation du mobile money

Dans une récente analyse de l’économie du pays, les experts de l’institution pointent les effets délétères et non anticipés qu’une telle imposition peut avoir. Explications.

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Mis à jour le 15 mars 2022 à 18:28

En 2019, la Côte d’Ivoire avait elle aussi mis en place une mesure similaire, qui avait suscité la colère des consommateurs. © Olivier pour JA

Décidée début janvier, l’instauration par le gouvernement camerounais d’une taxe de 0,2% sur les transferts et retraits d’argent des solutions de paiement mobile (mobile money) a suscité une très forte contre-réaction des populations et des personnalités du monde numérique, à Douala comme à Yaoundé. Dans une récente interview à Jeune Afrique/RFI, l’entrepreneuse camerounaise Rebecca Enonchong dénonçait ainsi une mesure « complètement injuste » et accusait le gouvernement de « créer une taxe qui touche les plus pauvres et les plus défavorisés ».

Cette analyse a-t-elle les faveurs du Fonds monétaire international ? On peut être tenté de le penser. Dans un encadré dédié à ce sujet au cœur d’une récente étude dédiée à l’économie camerounaise, deux experts du FMI, Roberto Piazza et Jean-François Wen se sont penchés sur « les implications de l’adoption d’une telle taxe », qui selon eux « doivent être soigneusement pesées ».

Trois écueils possibles

Selon ces experts, trois difficultés principales peuvent découler de ce type de taxes auxquelles plusieurs pays africains ont eu recours ces dernières années – parmi lesquels l’Ouganda (2018), la Côte d’Ivoire et le Congo-Brazzaville (2019), ou, plus récemment, la Tanzanie et le Ghana (2021).

Premier risque : une taxe sur les transactions qui n’affecterait que le mobile money et non le secteur bancaire traditionnel entraînerait « une inégalité de traitement entre les différents moyens de paiement ». Inversement, en étendant cette imposition aux banques, le gouvernement prendrait le risque « réduire les dépôts bancaires », comme cela a été le cas en Asie et en Amérique Latine, ainsi que le rappellent Roberto Piazza et Jean-François Wen.

Les exigences bancaires constituent autant d’obstacles pour les segments de la population qui ont le plus souvent recours à des transactions de faible valeur

Deuxième point, les économistes du FMI estiment que « taxer l’argent mobile peut être fiscalement inéquitable et entraver le faible niveau actuel d’inclusion financière ». En effet, rappellent-ils, les populations à plus faibles revenus, en zone rurale et non bancarisées, qui sont confrontées « à des coûts de transaction élevés au sein du système bancaire formel », se retrouvent « affectées négativement » par la taxation. Selon la note du FMI, les exigences bancaires – dépôt minimum, frais de compte… – constituent autant d’obstacles pour ces segments de la population qui ont le plus souvent recours à des « transactions de faible valeur ». Taxer le mobile money pourrait compliquer l’accès de ces tranches de la société à des services auxquels la banque traditionnelle ne peut, pour l’instant, pas répondre, laissent entendre les experts du fonds.

Troisième écueil possible, le risque, pour le gouvernement, de surestimer les recettes fiscales engendrées par la nouvelle taxe. Le FMI rappelle ainsi que l’exécutif camerounais anticipe une augmentation des recettes d’environ 20 milliards de F CFA (environ 30,5 millions d’euros). Des résultats qui pourraient finalement se révéler moins bons que prévus. En cause : les « changements de comportement provoqués par l’introduction d’une telle mesure ».

Prenant l’exemple de l’Ouganda, les économistes du fonds notent ainsi que les revenus supplémentaires tirés de la taxe sur l’argent mobile ont été « compensées » par une baisse globale des « recettes fiscales du secteur des télécommunications », due à « en grande partie » au recul de l’activité de mobile money.

Reste que l’institution se garde bien de condamner explicitement cette mesure, pointant les challenges qu’elle pose mais notant également l’argument mis en avant par Yaoundé, qui estime qu’elle permet de « taxer le secteur informel » et constitue « une mesure facile à mettre en œuvre pour augmenter les recettes ». Un verdict plus précis du fonds est à attendre durant « le prochain diagnostic de politique fiscale », qui permettra « d’évaluer la pertinence de ces taxes ». Ce dernier est attendu d’ici décembre 2022.