Politique

Égypte : face à l’Éthiopie, Le Caire renforce son influence en Afrique de l’Est

Plutôt associée au monde arabe qu’au continent, l’Égypte se tourne pourtant résolument vers le Sud depuis plusieurs années. Avec un double objectif : offrir des débouchés à ses entreprises et faire valoir son point de vue dans le différend qui l’oppose à l’Éthiopie.

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Mis à jour le 25 mars 2022 à 15:51

Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi avec son homologue djiboutien Ismaïl Omar Guelleh, le 7 février 2022, au Caire. © Egyptian Presidency

Investissements dans les infrastructures, accords militaires, aides médicale et humanitaire… Depuis quelques années, une fièvre africaine s’est emparée de l’Égypte d’Abdel Fattah al-Sissi, qui mise de plus en plus sur le continent pour relancer son économie, mais aussi pour peser dans le concert des nations en se faisant le porte-voix de l’Afrique sur la scène internationale.

Le 7 février 2022, le président égyptien a ainsi annoncé, lors d’une conférence de presse avec son homologue djiboutien, Ismaïl Omar Guelleh, en visite au Caire, la création de la première zone de libre-échange logistique égyptienne à Djibouti, promettant d’accroître les investissements de son pays et le volume des échanges commerciaux. La visite du président djiboutien au Caire intervient près de huit mois après celle de Sissi à Djibouti, première du genre pour un raïs égyptien.

La diplomatie africaine de la présidence a donné le signal aux ministères et aux institutions de l’État

C’est lors de la présidence égyptienne de l’Union africaine (UA), en 2019, que le continent a recommencé à occuper une place centrale dans la diplomatie du Caire. Sissi a manifestement pris son rôle au sérieux et s’est régulièrement fait le porte-voix de l’Afrique, que ce soit sur les questions de la dette, de la distribution inégale des vaccins contre le Covid-19 ou encore des effets du changement climatique sur le continent.

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Après une longue absence de la scène continentale – consécutive à la tentative d’assassinat de l’ancien président Hosni Moubarak à Addis-Abeba, en 1995 –, l’Égypte tente d’ouvrir un nouveau chapitre avec les pays africains, qui sont autant de marchés potentiels pour ses produits et ses entreprises.

Pied d’égalité

« L’Égypte et les pays africains se sont beaucoup rapprochés ces dernières années, confirme Mona Omar, ancienne ministre adjointe égyptienne des Affaires étrangères pour les affaires africaines. On assiste aujourd’hui à la signature d’accords inédits et à de nombreuses rencontres et visites de haut niveau. »

Depuis son arrivée au pouvoir, Sissi réserve systématiquement à un pays africain sa première visite officielle en tant que président élu : l’Algérie en 2014, le Soudan en 2018. Symbolique ? Peut-être, mais Sissi est aussi le premier président égyptien à s’être rendu en Côte d’Ivoire, à Djibouti, au Soudan du Sud, au Gabon ou encore au Rwanda.

Le dossier du barrage de la Renaissance est l’un des facteurs qui ont incité l’Égypte à s’impliquer davantage en Afrique

« La diplomatie africaine de la présidence a donné le signal aux ministères et aux institutions de l’État : se concentrer sur le continent », précise Rasha Abou Shaqra, secrétaire de la commission des Affaires africaines au Parlement égyptien.

« L’Égypte a clairement changé de ton en se plaçant sur un pied d’égalité avec les pays africains, ce qui est bien perçu sur le continent », ajoute-t-elle. Il est vrai que Le Caire s’est souvent vu reprocher par le passé son complexe de supériorité.

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Autre illustration de cet intérêt renouvelé de l’Égypte pour l’Afrique : l’organisation de nombreux événements continentaux, du premier Forum africain de la lutte anti-corruption en juillet 2019 au Forum d’investissement africain en octobre 2021.

Le dossier Renaissance

En outre, dès le début de 2021, l’Égypte a signé des protocoles de coopération militaire avec six pays du continent, dont quatre d’Afrique de l’Est, à la lumière des tensions avec l’Éthiopie sur le barrage de la Renaissance. Ces protocoles comprennent la formation militaire, l’échange des expertises et le renforcement des capacités militaires desdits pays.

« Le dossier du barrage de la Renaissance, qui constitue un motif d’inquiétude pour Le Caire, est l’un des facteurs qui ont incité l’Égypte à s’impliquer davantage en Afrique, notamment dans l’Est. Le Caire a compris qu’il devait jouer un rôle politique et économique moteur sur le continent pour obtenir le soutien des Africains dans son différend avec l’Éthiopie à propos du bassin du Nil », explique Ayman Abdel Wahab, spécialiste des affaires africaines et du bassin du Nil au Centre des études politiques et stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram.

Le barrage Julius Nyerere se présente comme une vitrine du savoir-faire égyptien en matière de méga-chantiers

Cette politique de rapprochement avec les pays africains s’est accompagnée d’opportunes campagnes d’aides médicale et humanitaire – en Tanzanie, au Soudan, au Soudan du Sud et en Somalie notamment – pendant la pandémie de Covid-19.

Marché inexploité

Dans ce cadre, l’Égypte s’efforce de devenir un producteur et un fournisseur de vaccins pour le continent. Un complexe de fabrication de vaccins de 3 200 m2 sera ainsi inauguré au Caire en mai 2022.

Mais, au-delà des enjeux diplomatiques, l’Égypte voit le continent comme un vaste marché inexploité, potentiel pourvoyeur en devises. C’est en particulier le cas pour les sociétés égyptiennes de BTP.

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Pendant les neufs premiers mois de 2021, le volume des exportations égyptiennes vers l’Afrique a ainsi atteint près de 4 milliards de dollars, contre 2,8 milliards de dollars l’année précédente, soit une hausse de 37,8 %, selon les chiffres de l’Agence centrale égyptienne pour la mobilisation et les statistiques (Capmas).

Le ministère égyptien de l’Industrie et du Commerce a dévoilé, fin novembre 2021, un plan visant à porter ce volume à 7 milliards de dollars d’ici fin 2022 et à 10 milliards d’ici 2025. Les aides de l’État pour payer les charges maritimes des exportations vers l’Afrique devraient augmenter de 50 % à 80 %.

Parallèlement, l’Égypte, qui préside actuellement le Marché commun de l’Afrique orientale et australe (Comesa), a lancé différents projets dans les domaines de l’énergie solaire, de l’agriculture et des infrastructures.

En juillet 2018, Le Caire a signé un contrat avec la Tanzanie pour la construction du barrage Julius Nyerere (mise en service prévue en 2022) d’un coût de 2,9 milliards de dollars. Un méga-projet qui se présente comme une vitrine du savoir-faire égyptien en matière de méga-chantiers. Un dossier que le président Sissi en personne suit de très près.