Politique

Gabon : Ali Bongo Ondimba lance les grandes manœuvres pour 2023 

Pour la première fois depuis son AVC, le chef de l’État s’est adressé aux militants de son parti ce week-end. Un discours lors duquel il a jeté les bases de la prochaine présidentielle, confirmant à demi-mot qu’il serait candidat.

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Mis à jour le 14 mars 2022 à 16:52

Ali Bongo à Libreville, le 12 mars 2022. © Présidence du Gabon

La démarche est encore empruntée. Le pas, en revanche, est fermement décidé. Samedi 12 mars, 10h30, Jardin botanique de Libreville. Ali Bongo Ondimba s’avance à la tribune. Face à lui, la foule des grands jours, celle d’avant le Covid. Près de 8 000 personnes, chauffées à blanc, agitant des drapeaux aux couleurs du Gabon et scandant « Ali, Ali, Ali ! » L’ambiance est électrique.

Cela fait quatre ans. Quatre ans que le chef de l’État n’a pas pris physiquement la parole devant les militants du Parti démocratique gabonais (PDG). Ce samedi, à l’occasion du 54e congrès de la formation que feu le président Omar Bongo Ondimba a fondée le 12 mars 1968, il renoue donc avec son passé.

Séquelles physiques

En octobre 2018, alors qu’il est à Riyad pour assister à un forum international, Ali Bongo Ondimba est victime d’un AVC. Physiquement, les séquelles sont encore visibles. Le président marche aujourd’hui à l’aide d’une canne. Son débit de parole est légèrement ralenti. Mais intellectuellement, « la machine fonctionne aussi bien qu’avant. Il a recouvré son niveau d’anglais. Il s’exprime parfaitement », constate le ministre de l’Environnement, Lee White, d’origine écossaise.

La différence, selon ses proches, est plutôt à chercher du côté de sa détermination. Comme s’il cherchait à rattraper le temps perdu. « Le rythme de travail s’est accéléré, souffle l’un de ses collaborateurs. Le président est plus exigeant avec nous. Il attend plus de résultats et plus vite. »

Autre épreuve, collective celle-là, qui explique en partie ce besoin d’accélérer le tempo à près d’un an et demi de la prochaine présidentielle : la pandémie de Covid-19. Dès mars 2020, le Gabon avait tiré la sonnette d’alarme. Dès les premiers cas de contamination, le pays boucle ses frontières et instaure un couvre-feu. Le 10 mars 2022, deux ans presque jour pour jour après l’apparition des premiers cas au Gabon, Ali Bongo Ondimba annonce à la radio-télévision la levée de toutes les mesures restrictives , du couvre-feu au port du masque en extérieur. Au grand soulagement des populations.

Entre-temps, la riposte a porté ses fruits. « L’une des meilleures sur le continent », constate un épidémiologiste. Le Gabon est l’un des pays d’Afrique où la létalité, c’est-à-dire le nombre de morts dus au virus, est la plus faible et où le taux de guérison est le plus élevé. Il est aussi aujourd’hui l’un des pays africains où la couverture vaccinale (30 % environ de la population à date) est la plus étendue.

2023 approche à grands pas. Je serai là avec vous. Pour vous

Retour au Jardin botanique, ce 12 mars. Les épreuves de l’AVC et du Covid-19 surmontées, Ali Bongo Ondimba entend à nouveau se projeter dans l’avenir. Devant la foule de ses partisans, il lâche ces quelques mots, ponctuant un discours offensif : « 2023 approche à grands pas. Je serai là avec vous. Pour vous. » Il ajoute : « La seule issue [devra être] la victoire. Une victoire franche, nette, indiscutable. »

Des propos qui laissent peu de doutes quant à sa volonté de se représenter. Et qui ne font que reprendre ceux exprimés le 31 décembre dernier, lors de ses vœux à la nation. « En 2021, comme lors des années précédentes, j’ai toujours été là pour vous tous.  Je le serai à nouveau en 2022 et… au-delà », avait-il lancé.

À dire vrai, cette échéance, le chef de l’État y pense tous les jours. Depuis trois ans au moins. « Sa décision est prise depuis 2019 et le moment où il a achevé sa convalescence », croit savoir un intime. Surtout, il s’y prépare. Intensément. Le signe le plus visible est le renouvellement, spectaculaire, de son entourage. « Son principal défaut est de faire confiance. Souvent, les gens en abusent », souffle un membre de sa famille élargie.

À l’évidence, le président a tiré les enseignements du passé. Le jadis tout-puissant et critiqué Maixent Accrombessi a été définitivement écarté du palais. Son successeur, Brice Laccruche Alihanga, lui, a été incarcéré. Il doit prochainement comparaître pour faits de « corruption » et de « détournements de fonds » dans le cadre de l’opération Scorpion. Pour les remplacer au Palais du bord de mer, Ali Bongo Ondimba a fait appel à une nouvelle équipe, plus jeune et, espèrent les Gabonais, plus intègre.

Incontournables

À sa tête, son fils ainé, Noureddin Bongo Valentin, la personne en laquelle il a le plus confiance avec, bien entendu, son épouse, Sylvia. Mais aussi d’autres noms plus ou moins connus, comme Jessye Ella Ekogha, le porte-parole et homme de confiance du couple présidentiel, Saliou Mohamed Ali, le directeur de cabinet adjoint de la présidence, ou encore l’incontournable Ian Ghislain Ngoulou.

Même chose au gouvernement. Comme Premier ministre, Ali Bongo Ondimba a choisi en 2019 une femme – une première au Gabon -, Christiane Ossouka Raponda, dont il apprécie « l’efficacité, la loyauté et l’intégrité », comme il l’a confié à plusieurs visiteurs. Il a également placé au sein de l’équipe gouvernementale des proches, comme Pacôme Moubelet Boubeya, qui vient de quitter les Affaires étrangères pour l’Industrie, Michaël Moussa Adamo, ex-ministre de la Défense passé aux Affaires étrangères. Le président compte également sur certains des piliers de la campagne de 2016 : Lambert-Noël Matha à l’Intérieur ou Alain-Claude Bilie-By-Nze, le redouté porte-parole du gouvernement.

Si, du côté du parti, on est aussi confiant, c’est également en raison de l’état de l’opposition

Changement également au sein du parti. Le 9 mars, au lendemain du remaniement gouvernemental, il a nommé un nouveau secrétaire général. Exit l’apparatchik Eric-Dodo Bounguendza. Celui-ci est remplacé par Steeve Nzegho Dieko, présenté comme « l’un des universitaires les plus brillants du pays ».

Présidence, gouvernement, PDG… Ali Bongo Ondimba peaufine le casting de l’équipe qui mènera la bataille de 2023. Du coup, au sein de la majorité, on se prend à rêver d’un « coup K.-O. », une victoire dès le premier tour.  Pour ce membre du PDG, l’hypothèse n’est pas « à exclure ». Elle serait même « probable » : « Le PDG a remporté une victoire écrasante lors des locales et, surtout, des législatives d’octobre 2018 avec plus de 120 députés sur 143 », rappelle-t-il. Si, du côté du parti, on est aussi confiant, c’est également en raison de l’état de l’opposition. En proie à des querelles de leadership, celle-ci avance aujourd’hui en ordre dispersé.

Dépité, un proche de Jean Ping reconnaît que c’est une véritable saignée

Il y a d’abord Jean Ping, l’ex-candidat unique de l’opposition en 2016, qui rêve de prendre sa revanche. Mais le patron de la Coalition pour la nouvelle République (CNR) a pris de l’âge. À 80 ans, il est au crépuscule de sa vie politique. Sa stratégie de boycott des élections de 2018 s’est révélée catastrophique pour son propre camp. Et il a perdu son pouvoir d’attraction.

Un à un, ses principaux soutiens le quittent pour rejoindre la majorité. C’est le cas de Frédéric Massavala, nommé porte-parole du PDG, de René Ndemezo’o Obiang, porté à la présidence du Conseil économique, social et environnemental, du volubile Féfé Onanga ou encore de l’ex-Premier ministre Jean Eyeghe Ndong. Guy Nzouba-Ndama, le président des Démocrates, dont deux figures viennent de rejoindre le gouvernement, pourrait être le prochain sur la liste… En attendant, « c’est une véritable saignée », reconnait, dépité, un proche de Jean Ping.

Pour ne pas mourir politiquement, ce dernier multiplie les déclarations tapageuses. « Irresponsables et dangereuses », rectifie un conseiller du président, allusion faite aux propos de Ping sur France 24, lorsqu’il a évoqué fin février la possibilité d’une « guerre civile » et appelé à renverser le chef de l’État « par tout moyen ».

Jean Ping veut mourir sur scène

Des propos qui, à l’évidence, ne servent pas la cause de l’opposition et l’incitent à tourner encore plus vite la page « Ping ». « Comme tous les grands leaders politiques, Jean Ping veut mourir sur la scène politique. Mais notre intérêt aujourd’hui, c’est de regarder vers l’avant. Nous reconstruire. Et bâtir l’avenir », explique un membre du collectif d’opposants Appel à agir, qui a mené campagne, en vain, pour la reconnaissance de la vacance du pouvoir présidentiel.

Il faut dire que nombreux sont ceux qui attendent leur tour pour, enfin, occuper le devant de la scène. C’est le cas d’Alexandre Barro-Chambrier, le président du Rassemblement pour la patrie et la modernité (RPM), mais aussi de Charles Mba, l’ancien ministre des Finances, de l’Union nationale, partagée entre Paulette Missambo et Paul-Marie Gondjout, ou encore du collectif Appel à agir, qui entend incarner « une nouvelle génération » d’opposants face aux « vieux barons fatigués ».

Qui l’aurait cru ? Après 2016 et sa victoire contestée, après 2018 et son AVC, Ali Bongo Ondimba aborde la présidentielle de 2023 en position favorable. Il sait cependant que les Gabonais attendent plus et mieux de son gouvernement. Et qu’à l’heure du choix final, c’est son bilan qui fera pencher la balance d’un côté ou de l’autre. Le temps presse.