Politique

Algérie : Salah Goudjil, 91 ans, deuxième personnage de l’État

À la tête du Sénat depuis la chute de Bouteflika, ce vieux routier du FLN s’est fait le fidèle porte-voix du président Abdelmadjid Tebboune. Itinéraire.

Par - à Alger
Mis à jour le 14 mars 2022 à 16:43

Salah Goudjil, président du Conseil de la nation. © Louiza Ammi/ABACAPRESS.COM

En franchissant le seuil du Sénat, le 24 février 2022, Salah Goudjil, 91 ans, est certain d’être réélu quelque heures plus tard à la présidence de la chambre haute du Parlement. C’est que, lors de cette plénière également consacrée à la validation du mandat des nouveaux sénateurs du quota présidentiel, aucun concurrent n’a présenté sa candidature.

Même dans un pays où la moyenne d’âge élevée des hauts responsables n’est plus un sujet d’étonnement, l’événement n’est pas anodin. Le vieux routier du FLN a été maintenu, le 15 février, par le chef de l’État Abdelmadjid Tebboune dans le tiers présidentiel et a reçu l’assurance, selon son entourage, de demeurer à la tête du Sénat.

La veille du scrutin, les secrétaires généraux du FLN, Abou el-Fadl Baadji, et du RND, Tayeb Zitouni, ainsi que le chef du groupe parlementaire du tiers présidentiel, Saad Arous, ont transmis à leurs troupes une consigne claire. Voilà donc Salah Goudjil reparti pour un mandat de trois ans au terme duquel il aura 94 ans. En cas de vacance du pouvoir présidentiel, c’est lui qui serait amené à assurer l’intérim.

« Pérennité et stabilité »

Doyen des sénateurs, Salah Goudjil est, en réalité, à la tête du Conseil de la nation depuis avril 2019, lorsque son prédécesseur, Abdelkader Bensalah, décédé depuis, a dû assurer l’intérim de la présidence de la République après la démission d’Abdelaziz Bouteflika.

Après l’élection à la présidence d’Abdelmadjid Tebboune, en décembre 2019, Abdelkader Bensalah, souffrant d’un cancer au stade terminal, renonce à reprendre la tête du Sénat. De toute façon, Salah Goudjil n’entend pas céder sa place d’intérimaire.

« J’y suis, j’y reste », martèle-t-il fin janvier 2020 devant les sénateurs frondeurs qui le pressent de respecter le règlement intérieur du Sénat, lequel prévoit la convocation d’une séance plénière dans un délai de quinze jours après la constatation de la vacance du poste afin d’élire un nouveau président. Abdelkader Bensalah a démissionné le 4 janvier 2020, mais le bureau du Conseil ne s’est pas réuni pour entériner cette vacance.

J’ai compris que l’idée d’un deuxième personnage de l’État jeune n’avait pas encore mûri… »

Pour ce qui reste, malgré tout, un tour de force, Salah Goudjil a pu compter sur les alliés de poids que sont les sénateurs FLN et RND. Leurs arguments ? « Assurer la pérennité et la stabilité du Sénat. » Le flou juridique durera un an. Précisément jusqu’au 24 février 2021, quand, par 126 votes favorables sur 127, il est officiellement désigné président du Conseil de la nation.

Les sénateurs Mustapha Djeghdali (RND) et Mahmoud Kessari (FLN) ont retiré leurs candidatures quelques minutes avant le vote. « Quand j’ai appris que le président de la République portait son choix sur Salah Goudjil, j’ai compris que l’idée d’un deuxième personnage de l’État jeune n’avait pas encore mûri… », tance Mahmoud Kessari.

Absences fréquentes

Au milieu des applaudissements, Goudjil rejoint péniblement le perchoir en s’appuyant sur son chargé de protocole. Membre influent du FLN, le voila propulsé, cette fois très officiellement, deuxième personnage de l’État.

Il est donc réélu le 24 février 2022 sans aucune résistance. Ces derniers mois pourtant, ses absences fréquentes à l’hémicycle sont remarquées et commentées. Même à ses plus proches collaborateurs, Salah Goudjil évite d’évoquer les raisons de ce problème d’assiduité.

Natif de Batna, il est décrit par ses proches collaborateurs comme un homme têtu goûtant peu la contradiction. Invariablement vêtu de costumes sombres et d’une chemise blanche, Goudjil a une forte tendance à éviter le contact avec des journalistes.

Ses interventions publiques se limitent à ses prises de parole lors de la réunion du bureau du Sénat, ou lors des séances plénières consacrées aux projets de loi, ou encore à l’ouverture et à la clôture des sessions parlementaires.

Sans talent oratoire particulier, trébuchant même sur certains mots, l’ancien ministre des Transports (de 1979 à 1985) défend systématiquement le programme du président de la République et l’agenda du pouvoir.

Durant son parcours au sein du FLN, le nonagénaire a eu « peu de contacts avec les jeunes militants », confie un ancien mouhafedh (responsable du FLN au niveau d’une wilaya). Il a été ancien chef de daira (arrondissement), membre du comité central, puis inspecteur général du parti et membre du bureau politique.

Sa bête noire ? L’ancien secrétaire général du FLN Abdelaziz Belkhadem, qu’il accuse en 2011 d’avoir « ouvert la voie au sein du parti aux détenteurs de fortunes et autres responsables cooptés par effraction » au détriment des militants historiques du FLN. Goudjil ne ménage pas ses efforts pour faire invalider le congrès de 2005 qui a porté Belkhadem à la tête du parti.

Rencontre avec Saddam Hussein

Goudjil prend même la tête du mouvement dit « de redressement » du vieux parti. Des militants séduits par son discours de rupture se sont ralliés à lui en signant des pétitions et en participant à des rassemblements devant les locaux du FLN à travers le territoire national. Mais en 2011, l’ex-président Bouteflika siffle la fin du match et exhorte Belkhadem et Goudjil à enterrer la hache de guerre.

Le vieux routier du FLN raconte souvent les détails de sa visite à l’ex-président irakien, non sans une pointe de fierté

« Les militants se sont sentis alors trahis par Goudjil, qui a rendu le tablier après avoir passé trois ans à chauffer les esprits », regrette un membre du comité central. Maquisard de la première heure, Goudjil était chargé pendant la guerre d’indépendance de l’achat des tenues militaires américaines issues des surplus pour équiper les moudjahidine.

Plus tard, il sera désigné président de la commission d’enquête sur le crash de l’avion de Mohammed Seddik Benyahia, ministre des Affaires étrangères, près de la frontière irano-turque, en 1982.

C’est dans ce cadre qu’il est envoyé par le président Chadli Bendjedid rencontrer Saddam Hussein pour tenter de déterminer les circonstances qui ont conduit les Irakiens à abattre l’avion algérien. Le vieux routier du FLN raconte souvent les détails de cette mission à ses visiteurs au Sénat, non sans une pointe de fierté.

Très imprégné de l’histoire de l’Algérie, le désormais président du Conseil de la nation jusqu’à 2024 estime que le règlement du contentieux mémoriel entre la France et l’Algérie « ne saurait être compartimenté en des périodes, pas plus que ne pourrait l’être la période d’occupation coloniale de l’Algérie de 1830 à 1962 ».