De g. à dr. : Mohamed Seddik Benyahia, Krim Belkacem, Saad Dahleb, le général de Gaulle et Louis Joxe © Montage JA : AFP; Keystone-Gamma via Getty (X2); Lochon/Gamma via Getty; DR

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Algérie-France : au cœur des accords d’Évian, 60 ans après

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Culture

Algérie : Ben Bella, Boumédiène… Les accords d’Évian et la bataille entre « politiques » et « militaires »

« Au cœur des accords d’Évian » (4/4) Journaliste pour Jeune Afrique et auteur de plusieurs livres sur la guerre d’indépendance de l’Algérie, notre collaborateur Renaud de Rochebrune considère que ces accords ne marquent pas réellement la fin du conflit.

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Mis à jour le 20 mars 2022 à 09:01

Le président algérien Ahmed Ben Bella (à g.) et son ministre de la Défense, Houari Boumédiène, en septembre 1962. © KAHIA/ARCHIVES J.A.

Les accords d’Évian ont été signés le 18 mars 1962, il y a 60 ans. L’aboutissement de plusieurs rounds de négociation entre le FLN, représenté par une délégation conduite par un des principaux dirigeants « historiques » du FLN, le ministre des Affaires étrangères du GPRA Krim Belkacem, et le gouvernement français, représenté par le Monsieur Algérie du général de Gaulle, Louis Joxe.

On touchait à la fin des hostilités commencées le 1er novembre 1954 avec le début de la lutte armée pour l’indépendance. On avait en tout cas toutes les raisons de le croire en considérant les deux décisions majeures prises ce jour-là : d’une part, un cessez-le-feu qui entrera en vigueur dès le lendemain, 19 mars, entre les belligérants sur tout le territoire et, d’autre part, un referendum à organiser – ce sera le cas début juillet – pour que les Algériens décident s’ils souhaitent l’indépendance – ce qui allait de soi.

L’histoire était donc entendue : le FLN avait atteint ses buts de guerre, il sortait vainqueur du conflit même s’il avait du faire quelques concessions à l’ex-colonisateur à propos des essais nucléaires, de l’exploitation du pétrole et de diverses questions militaires.

Un imprévu de taille

Et pourtant Évian, à bien des égards, ne marquait pas la fin mais la continuation ou le début, selon les cas, de ce qui se jouait depuis que la guerre avait éclaté. Déjà parce que toutes les hostilités n’ont pas cessé le 19 mars. La poursuite de la sale guerre pour le maintien de l’Algérie française de l’OAS durera, avec son cortège d’attentats contre des civils, jusqu’en juin ; et des actes de vengeance contre les Européens – rares sur le territoire en général mais massifs début juillet à Oran où l’on comptera des centaines de disparus, probablement assassinés – ou contre les harkis – théoriquement protégés par les accords d’Evian – se produiront avant et après l’heure de l’indépendance.

Sans parler du principal imprévu d’Évian, à savoir l’exode massif des « colons » européens et ses conséquences, à commencer par la saisie par les Algériens des biens de tous ceux qui ont fui malgré ce que prévoyaient les accords. Un exode qui n’était souhaité ni par Paris ni par les indépendantistes, du moins avec cette ampleur, et qui rendait caduc une bonne partie de ce qui avait été négocié.

La sale guerre de l’OAS pour le maintien de l’Algérie française durera jusqu’en juin

Par ailleurs, ces accords ne masquaient pas de graves désaccords entre l’ex-pays colonisateur et le nouvel État indépendant quant à l’interprétation que l’on pouvait proposer de l’histoire du conflit, la façon dont on le raconterait et les faits le concernant. Côté français, il suffit de rappeler qu’on ne parlait pas de guerre à Évian et qu’on continuera à nier qu’il s’agissait bien d’une guerre, et non pas d’un « simple » maintien de l’ordre sur le territoire, jusqu’à la fin des années 1990, pour comprendre qu’on soutenait officiellement une version pour le moins édulcorée de la décolonisation de l’Algérie encore près de 40 ans après 1962. Et cela reste vrai pour une bonne part aujourd’hui.

Des chiffres sacralisés

Côté algérien, là encore pour ne prendre que l’exemple le plus criant, on évoquera peu avant la fin de la guerre le chiffre rond de 1 million de morts en raison des hostilités entre 1954 et 1962, bilan qui sera révisé à la hausse quelques années plus tard à 1,5 million de morts.

Le premier comme le second chiffre, quasi « sacralisés » à Alger, en particulier par le ministère s’occupant des anciens moudjahidines, sont tout simplement invraisemblables de l’avis de tous les historiens sérieux, des deux côtés de la Méditerranée, qui retiennent plutôt une fourchette allant de 300 à 400 000 morts, ce qui est déjà pour le moins considérable (plus de 100 morts par jour en moyenne sur la durée du conflit !) alors qu’on avait essentiellement affaire à une guerre de guérilla et non pas à des batailles frontales face à l’armée française. Ces façons incompatibles d’évoquer ce qui s’est passé ont conduit depuis 60 ans à une sorte de guerre des mémoires qui a pris la suite de la guerre tout court entre les parties prenantes du conflit. Évian peut être considéré à cet égard comme le point de départ de cette double construction de récits « officiels » souvent dénoncés mais rarement remis ouvertement en cause.

Évian représenta un temps fort dans une lutte très peu pacifique pour le pouvoir chez les indépendantistes

En Algérie, ce récit « officiel » a même pris l’allure d’un véritable dogme, en particulier au niveau des autorités, car il a notamment pour fonction, pour première fonction peut-être, non pas de glorifier le combat effectivement remarquable des indépendantistes face à la puissance française, mais de légitimer le pouvoir en place depuis 1962 et tout particulièrement le rôle que joue l’armée, de façon plus ou moins apparente selon les époques, au sein de ce pouvoir, et jusqu’à aujourd’hui. Car Évian, loin d’être comme on aurait pu le penser, un moment d’apaisement après près de huit ans d’une guerre meurtrière, parfois barbare, face au colonisateur, représenta un temps fort dans une lutte très peu pacifique pour le pouvoir chez les indépendantistes du FLN.

Des concessions trop importantes

Certes, cette lutte entre ce qu’on appellera de façon discutable « les militaires » et « les civils », car pendant la guerre la distinction entre les deux n’allait pas de soi, a commencé bien avant Évian. Depuis 1956 et le congrès de la Soummam, où les « politiques » emmenés par Abane Ramdane l’avaient emporté, depuis surtout la réunion des colonels de l’ALN (Armée de libération nationale) de fin 1959 où les « militaires » avaient repris l’avantage, la lutte entre les deux principaux groupes de candidats au pouvoir n’a jamais cessé.

Lors des négociations qui ont conduit aux accords d’Évian, les « politiques » du GPRA ont pu sembler s’imposer puisqu’ils étaient en charge des pourparlers face aux Français et finalement signataires du texte final par la main de Krim Belkacem. Mais déjà, lors de la réunion du Conseil national de la Révolution algérienne (CNRA) qui devait autoriser cette signature fin février, celui qui était désormais le principal « militaire », Houari Boumédiène, chef d’État-major de l’ALN à la tête de la puissante armée des frontières, avait refusé de voter en faveur du texte tout en acceptant que s’impose la loi de la majorité.

Voilà pourquoi il est sans doute plus justifié de parler des désaccords que des accords d’Évian

Ben Bella, libéré grâce aux accords d’Évian, avait peu après rejoint la position du chef de l’armée et fait alliance avec lui, critiquant lui aussi des concessions à son avis trop importantes envers la partie adverse. C’est cette alliance qui lui permettrait de conquérir la présidence du pays et à Boumédiène de devenir son numéro deux… Avant de prendre lui-même le pouvoir en 1965 en prenant la place de celui qui ne s’était pas assez méfié de « qui l’avait fait roi ». Rien d’étonnant, donc, si certains parlent parfois, à la grande fureur de la présidence algérienne, de régime politico-militaire pour évoquer le pouvoir en place à Alger.

Glissement sémantique

Et voilà pourquoi il est sans doute plus justifié de parler des désaccords que des accords d’Évian, en tout cas pour comprendre ce que sera le destin politique de l’Algérie à partir de 1962. Un glissement sémantique que n’auraient pas désavoué les Français eux-mêmes, le 18 mars, puisqu’ils ont refusé jusqu’au bout que le texte final comporte l’expression « accords », préférant parler d’une « Conclusion des pourparlers » qui n’impliquait pas une quelconque empathie entre les belligérants même à la veille du cessez-le-feu.

Drôle de fin pour une guerre qui ne disait pas son nom et qui jusqu’à un certain point, ne s’est jamais totalement terminée, au moins au niveau des discours et des pratiques politiques.


Retrouvez tous les épisodes de notre série :

Au cœur des accords d’Évian, soixante ans après

Guerre d’Algérie : Benjamin Stora : « Après les accords d’Évian, tout le monde était sur ses gardes » (1/4)

Algérie : reportage dans les rangs de l’Armée de libération nationale, en 1962 (2/4)

Accords d’Évian : « Monsieur Depardon, vous êtes un ami de l’Algérie » (3/4)

Algérie : Ben Bella, Boumédiène… Les accords d’Évian et la bataille entre « politiques » et « militaires »