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À bout de souffle

Par - Nicolas Michel
Mis à jour le 2 mai 2005 à 01:00

Farce grotesque très réussie, le dernier livre du Congolais Alain Mabanckou est un fleuve de mots qui emporte tout sur son passage. Les convenances, mais aussi la ponctuation…

Verre Cassé, le héros qui donne son titre au nouveau roman du Congolais Alain Mabanckou, est un soudard en bout de course, devenu serveur au bar « Le Crédit a voyagé » et mandaté par le patron surnommé l’Escargot entêté pour remplir un cahier avec le quotidien des habitués du lieu, grands blessés de la vie, épaves et autres piliers de bistrot, et ce cahier il le couvre de pattes de mouche et de gros rouge de la Sovinco, sa prose coule comme l’alcool dans les verres, charriant avec elle des douleurs et des blessures qui ne cicatriseront pas, ses phrases, ou plutôt son interminable phrase ne s’interrompt pas, aucun point pour l’arrêter, aucun point-virgule pour la ralentir, elle nous raconte les efforts démesurés déployés par un ministre pour laisser une formule à la postérité, le drame d’un homme qui doit porter des couches Pampers après avoir été violé à plusieurs reprises en prison, un concours d’urine entre la justement nommée Robinette et son adversaire d’un soir, Casimir qui mène la grande vie, et puis surtout, cette phrase à rallonge mais si limpide nous relate la déchéance d’un homme autrefois instituteur, abattu par une société où l’on ne recolle jamais les verres cassés, par un système qui ne tolère ni les originaux ni les estropiés de l’existence, condamné à se noyer d’abord dans les rêves et les livres, puis dans l’alcool, puis dans les eaux grises de la rivière Tchinouka qui, quelques années auparavant, emporta sa mère dans l’autre monde, et Alain Mabanckou, désormais publié aux éditions du Seuil en compagnie des Coetzee, Monenembo et autres grands auteurs africains réussit un coup de maître, parce que ce livre bourré d’humour vous arrache des éclats de rire à toutes les pages, parce que cette chronique imbibée de vin, de sexe, de littérature est un hommage tendre et lucide à ceux qui n’ont plus de toit, vivent d’éphémères amitiés et de poulet-bicyclette, aiment les prostituées du quartier Rex et les histoires qui se colportent de table en table dans la fumée des cigarettes, parce que le fond s’accorde parfaitement avec la forme du récit, parce que ces mots que Verre Cassé aligne à perdre haleine sont son dernier souffle, les quatre vérités qu’il a décidé de jeter à la figure de ses contemporains avant d’aller chercher la paix dans un monde meilleur, en y entrant par la fenêtre si on ne veut pas lui ouvrir la porte, et après les éclats de rire, l’auteur d’African Psycho et des Petits-Fils nègres de Vercingétorix nous entraîne sur le seuil des larmes, la vie n’est plus si drôle, il devient même difficile de s’amuser à chercher tous les titres de romans célèbres qu’il a glissés dans le manuscrit du serveur solitaire et triste du « Crédit a voyagé », mais une chose est sûre, de ce Verre Cassé on se souviendra.