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Kamel Morjane sur tous les fronts

Le diplomate tunisien est l'un des favoris pour le poste de haut-commissaire des Nations unies pour les réfugiés (HCR).

Kamel Morjane (56 ans) sera-t-il le premier représentant d’un pays du Sud – en l’occurrence la Tunisie – à diriger le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), à Genève ? Vacant depuis la démission, au mois de février, du Néerlandais Ruud Lubbers, accusé de harcèlement sexuel par l’une de ses collaboratrices, le poste semble taillé à la mesure de ce diplomate discret mais efficace qui se présente volontiers comme un « drogué de l’humanitaire ». Entré au HCR en 1977, il y a accompli l’essentiel de sa carrière. Aujourd’hui, numéro trois de l’organisation, il est, depuis octobre 2001, plus spécialement chargé « des opérations ». Autant dire qu’il est en prise directe avec les réalités du terrain.
Opposé à sept autres candidats – six Européens et un Australien -, il devrait figurer parmi les deux ou trois « finalistes » – la short list, en jargon onusien – dont les noms seront proposés à Kofi Annan, lequel désignera l’heureux élu, aux alentours de la mi-mai. Ses rivaux les plus sérieux sont désormais le Portugais Antonio Guterres, ancien Premier ministre et président de l’Internationale socialiste, et l’Italienne Emma Bonino, ancien commissaire européen, soutenue par Silvio Berlusconi. Cette dernière semble toutefois un peu en retrait (voir J.A.I. n° 2310).
Même si la partie s’annonce serrée, le Tunisien, soutenu par l’Afrique, le monde arabe et islamique, ainsi que par la Suisse (qui héberge le siège de l’organisation), paraît avoir de vraies chances de s’imposer. Contrairement à l’usage qui réservait le poste à un ressortissant des pays donateurs – européens ou japonais -, Annan a en effet instauré, cette année, une « nouvelle approche » du processus de désignation. Le secrétaire général a rendu publique une liste de critères (cinq) à remplir et invité les 191 pays membres et les ONG humanitaires à proposer des candidats.
« Si le personnel était consulté, Morjane serait sans nul doute plébiscité, explique un chef de division. C’est un spécialiste, doublé d’un excellent coordinateur. » Mais d’autres critères, plus politiques, n’entreront-ils pas en ligne de compte ? Réponse dans les semaines à venir.
Chaleureux, d’une courtoisie extrême et de manières très simples, ce père de deux enfants semble né pour la diplomatie : il sait mettre à l’aise ses interlocuteurs. Pourtant, c’est presque par accident qu’il a atterri dans la haute fonction publique internationale. Sahélien natif de Hammam Sousse, ce fils de militant nationaliste, destourien convaincu et ancien responsable de l’UGET, le syndicat étudiant, se destinait au départ à… une carrière politique dans son pays.
Après des études de droit et un passage par l’École nationale d’administration de Tunis, à Mutuelleville, ce féru de scoutisme complète sa formation à l’Institut des hautes études internationales, à Genève, en 1972. « Mon diplôme en poche, raconte-t-il, je pensais rentrer en Tunisie pour intégrer les affaires étrangères ou l’enseignement supérieur. Mais le HCR recrutait, j’ai fait un essai, j’y ai pris goût, et, trois mois après mon arrivée, j’ai été jeté dans le grand bain. C’était à Djibouti, en 1977, en pleine guerre de l’Ogaden. On m’a demandé de piloter l’ouverture du bureau et de gérer l’afflux des réfugiés éthiopiens et somaliens… »
Morjane se plaît au sein de l’agence et en gravit rapidement les échelons. Sa zone de prédilection ? Le Maghreb et le Moyen-Orient, bien sûr. Exception faite d’un passage de deux ans à la direction du bureau du Caire, il fait l’essentiel de sa carrière sur les bords du lac Léman. En 1988, il rentre au pays et intègre le cabinet du ministre des Affaires étrangères de l’époque, feu Abdelhamid Escheikh, en tant que chargé de mission. Il s’occupe de la formation des jeunes diplomates. La Tunisie vient de changer de président : le 7 novembre 1987, Zine el-Abidine Ben Ali a remplacé en douceur un Habib Bourguiba vieillissant.
Tous deux originaires de Hammam Sousse, Ben Ali et Morjane se connaissent depuis longtemps. Bouraoui Ben Ali, le beau-père du diplomate, est un cousin du président. En 1990, Morjane retourne cependant au HCR, au lendemain de l’invasion du Koweït par l’Irak, pour devenir directeur du Moyen Orient. Et s’occuper de la crise humanitaire du Kurdistan, en avril 1991. Avant d’hériter, trois ans plus tard, de la direction Afrique. En 1996, il quitte une deuxième fois le HCR, mais sans perdre le contact avec sa ville d’adoption : il est nommé ambassadeur de Tunisie et chef de la mission permanente… à Genève.
En 1999, nouveau coup d’accélérateur. Le Conseil de sécurité des Nations unies décide de dépêcher en RD Congo une mission de maintien de la paix, la Monuc. Le président Laurent-Désiré Kabila est réticent, persuadé qu’il est que les Américains « roulent » pour son ennemi (et ancien allié) rwandais Paul Kagamé. Et que l’ONU est leur cheval de Troie. Annan se met en quête d’un représentant spécial pour la RDC. Il pense à Morjane, qu’il connaît depuis une vingtaine d’années et qu’il a vu à l’oeuvre dans les Grands Lacs, pendant l’exode des Hutus rwandais, entre 1994 et 1996. Il décroche son téléphone et appelle le président Ben Ali, pour l’informer de son désir de s’attacher les services de son ambassadeur. Ben Ali donne son feu vert. Le poste est gratifiant pour la Tunisie.
Morjane se souvient de sa première rencontre avec Kabila père : « Il était impressionnant. Je l’ai écouté parler pendant deux heures, sans rien dire. Et puis, au moment de prendre congé, je lui ai demandé de m’accorder une faveur. Il était entouré de ses collaborateurs et a paru surpris. Visiblement, il ne s’attendait pas à ça. Je lui ai dit : « Monsieur le Président, soyons toujours d’une parfaite franchise l’un avec l’autre. Je suis là pour travailler avec vous, pas contre vous. Si un jour, pour une raison quelconque, je ne vous conviens plus, inutile de vous plaindre à New York, dites-le-moi en face et je mettrais immédiatement fin à ma mission. Nous resterons bons amis. » Ça l’a marqué. J’avais réussi à instaurer avec lui une sorte de connivence affective. Par la suite, il m’a souvent juré que, même s’il ne faisait pas confiance à l’ONU en tant qu’organisation, il n’avait de problème ni avec moi ni avec Kofi Annan, qui étions des Africains. Travailler avec lui n’a pas jamais été une partie de plaisir. Mais le fait que j’aie gagné son respect a sans doute évité que le lancement de l’opération soit compromis. »
À Kinshasa, Morjane assiste en témoin privilégié aux premiers pas du jeune Joseph Kabila, après l’assassinat du « Mzee », en janvier 2001. Fort de l’appui du nouveau président, il parvient enfin à organiser le déploiement des premiers contingents de soldats de la Monuc dans l’est et le sud du pays. Mission accomplie. En octobre 2001, il est rappelé à Genève et nommé haut-commissaire adjoint du HCR. Une promotion en guise de récompense.
En mai 2003, il est pressenti pour une nouvelle mission, presque impossible cette fois-ci : représenter l’ONU, qui n’a pas donné son aval à la guerre, dans l’Irak sous occupation américaine. Il est en concurrence avec son vieil ami le Brésilien Sergio Vieira de Mello, un ancien du HCR. Tenté, malgré l’ampleur du défi, il demande audience, à Carthage, au président Ben Ali, dont il lui faut obtenir le feu vert. Ben Ali l’encourage mais le met en garde contre les dangers d’un tel poste, dans un pays aussi instable. Il ne met qu’une condition à son départ : sa protection doit être assurée par une équipe de sécurité tunisienne, car le dispositif onusien lui semble « trop léger ».
Vieira de Mello est finalement préféré à Morjane. En août 2003, il trouve la mort dans un attentat perpétré à Bagdad par un kamikaze d’al-Qaïda. À Genève, le traumatisme est profond. La salle des opérations du HCR est rebaptisée du nom du diplomate brésilien disparu. Et l’ONU plie bagage et quitte l’Irak…

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