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La cavale de monsieur Moro

Par - J-D Geslin
Mis à jour le 2 mai 2005 à 01:00

Exilé en Espagne et porté disparu depuis plus d’un mois, le commanditaire présumé du putsch de mars 2004 réapparaît mystérieusement en Croatie.

On a retrouvé Severo Moto ! L’opposant équatoguinéen exilé en Espagne n’avait pas donné signe de vie depuis la mi-mars. Mettant fin à un suspense digne des meilleurs James Bond, il est finalement réapparu à Zagreb le 27 avril. Dans une interview accordée à l’hebdomadaire croate Globus, il affirme que les services de renseignements espagnols voulaient le tuer. « Ils ont demandé à mes amis de me dire qu’il serait bien pour moi de quitter l’Espagne et de cesser d’être un obstacle aux bonnes relations avec la Guinée équatoriale. Lorsqu’ils ont vu que je n’écoutais pas leur conseil, ils ont commencé ouvertement à me menacer de mort », explique Moto, qui ajoute : « Le ministère espagnol des Affaires étrangères a dit qu’il ne veut avoir aucun problème avec le président Obiang et que mon cas serait bientôt réglé. » Des propos pour le moins fantasques, confinant même à la paranoïa, estiment certains. À moins qu’ils ne soient sciemment calculés, répliquent d’autres. C’est ce que pense Placido Miko, secrétaire général de la Convergence pour la démocratie sociale (CPDS) et chef de file de l’opposition intérieure. Severo Moto est connu pour son opportunisme, voire sa mythomanie. Et pour Miko, « ses déclarations relèvent du show médiatique. Il est totalement irresponsable de sa part de faire croire que le gouvernement espagnol puisse avoir l’intention d’attenter à ses jours. »
De leur côté, les autorités de Madrid avaient exprimé le 21 avril leur « grave inquiétude » après la disparition de Severo Moto. En fait, l’opposant avait quitté l’Espagne début mars pour la Croatie. Il a d’abord séjourné du 9 au 11 mars à Dubrovnik (sur le littoral croate), et les 19 et 20 mars au Sheraton de Zagreb. Dans l’entretien accordé à Globus, l’intéressé explique qu’il loge maintenant chez des relations d’affaires, dans la banlieue de Novi Zagreb, mais assure également avoir l’intention de regagner Madrid dans les prochains jours : « S’ils me tuent maintenant, tout le monde saura qui a donné l’ordre de mon exécution. Le gouvernement espagnol ne peut pas se permettre un tel scandale. »
Alors que le sort du « chef du gouvernement équatoguinéen en exil » semblait inquiéter les autorités madrilènes, le ministère croate de l’Intérieur affirme pour sa part n’avoir reçu aucune demande officielle d’Interpol pour enquêter sur Severo Moto : « Nous ignorons les raisons de son séjour chez nous. Personne ne nous a rapporté sa disparition, et les autorités espagnoles ne nous ont pas contactés », précise la police croate.
Considéré comme le cerveau de la tentative de putsch perpétrée il y a un an contre le régime du président Teodoro Obiang Nguema, Moto est l’une des personnes les plus surveillées de la péninsule Ibérique. Le 6 mars 2004, un groupe de quinze mercenaires dirigé par le Sud-Africain Nick du Toit est arrêté à Malabo. Quelques heures plus tard, un Boeing 727 en provenance d’Afrique du Sud et transportant 67 autres soldats de fortune est arraisonné lors de son transit sur l’aéroport d’Harare. Le responsable de l’opération, le Britannique Simon Mann, est l’un des fondateurs de l’agence sud-africaine Executive Outcomes, longtemps réputée pour recruter des « chiens de guerre ». Mann est lié à Mark Thatcher, fils de l’ancien Premier ministre britannique, qui a avoué avoir financé l’opération à hauteur de 275 000 dollars.
Très vite, plusieurs témoins clés se mettent à table. Ils confirment la thèse selon laquelle, à l’issue du coup d’État, l’opposant en exil Severo Moto devait être installé à la tête du pays. L’un d’entre eux, le pilote d’élite Crause Steyl, révèle qu’il a accompagné Moto à bord d’un appareil de type King Air 200, depuis Madrid jusqu’aux îles Canaries, la veille du jour prévu pour le coup d’État. L’avion aurait ensuite pris la direction de Bamako (Mali) où Moto devait être tenu au courant de l’évolution des opérations. Selon un timing minutieusement préparé, Severo Moto devait être installé au pouvoir dans les trente minutes qui auraient suivi le renversement d’Obiang. Une version des faits que le principal suspect n’a jamais démentie.
Pour le régime de Malabo, les intentions de Moto à son égard sont claires. L’homme est bien connu de l’administration équatoguinéenne pour en avoir lui-même fait partie. Né en 1943 dans un village proche de Niefang, au coeur de la forêt équatoriale qui recouvre le Rio Muni, Severo Moto Nsa suit des études de journalisme. Sous le régime de Macias Nguema, il devient directeur technique de la radio et de la télévision, responsable de la propagande officielle. Sous celui de son successeur, il entre au gouvernement comme secrétaire d’État en charge de l’Information et du Tourisme. Très vite, sa collaboration avec Teodoro Obiang Nguema devient houleuse. Si bien qu’en 1982 il choisit de s’exiler à Madrid. Dix ans plus tard, à la faveur de l’adoption du multipartisme, il tente un retour au pays et crée le Parti du progrès. En 1996, Obiang remporte l’élection présidentielle et Moto choisit de nouveau l’exil.
En 1997, Malabo l’accuse d’une première tentative de putsch. Il est suspecté de vouloir organiser une invasion de l’île de Bioko depuis l’Angola. Arrêté à Luanda, il est rapatrié en Espagne en raison de son statut de réfugié politique. Jugé par contumace, il est condamné à plus de cent ans de prison et son parti politique est interdit.
Depuis la capitale espagnole, où elle bénéficie d’une attitude bienveillante de la part du gouvernement de José María Aznar, la « résistance » s’organise tant bien que mal. En août 2003, trois mouvements d’opposition radicale annoncent la constitution d’un gouvernement en exil présidé par Severo Moto. À partir de là, l’histoire s’accélère. Le 7 mars 2004, le coup de force attribué à Moto échoue. L’opposant est aussitôt mis en cause par Malabo. Jugé de nouveau par contumace, il écope d’une condamnation de soixante-deux ans de prison supplémentaires, et la justice équatoguinéenne demande son extradition.
Le 14 mars 2004, le gouvernement espagnol a changé de main et l’équipe de José Luis Rodriguez Zapatero a adopté une attitude plus conciliante vis-à-vis de Malabo. Ainsi, le ministre des Affaires étrangères, Miguel Angel Moratinos, s’est rendu à Malabo le 27 février dernier. Un voyage à l’issue duquel il a été convenu que le président Obiang se rendrait en visite officielle à Madrid en 2005. Pour sa part, Moratinos a réitéré « son rejet de toute action de déstabilisation ou tentative de prise du pouvoir par des voies non démocratiques » et souligné qu’il utilisera tous les moyens légaux à sa disposition pour empêcher que depuis le territoire espagnol soit planifié ou organisé ce type d’actions ». Une allusion claire à la situation de Severo Moto, devenue très inconfortable. Si celui-ci n’a pas à craindre d’être extradé – l’Espagne ne saurait l’expulser vers un pays où la peine de mort n’est pas abolie -, il doit en revanche s’astreindre à la plus totale discrétion. Ce qui ne semble pas lui convenir. « En tant que dirigeant d’opposition, je suis devenu un obstacle aux affaires avec le dictateur Obiang, raison pour laquelle ils veulent m’éliminer », estime-t-il, en faisant allusion aux ambitions des entreprises espagnoles dans le golfe de Guinée.
Quant à son choix de se rendre en Croatie, ses proches précisent que Severo Moto « recherche le soutien de ceux qui peuvent non seulement garantir sa sécurité personnelle, mais aussi faire progresser sa lutte contre le régime d’Obiang ». Pour Miguel Oyono Ndong Mifumu, le conseiller spécial du chef de l’État équatoguinéen, il est évident que Moto est à Zagreb pour recruter des mercenaires : « Toute cette affaire cache un nouveau complot en préparation quelque part, visant une fois de plus à tenter de déstabiliser le pays, explique-t-il. Et il n’est pas normal qu’un homme jouissant d’un statut de réfugié continue d’entrer et de sortir de son pays de résidence sans que les autorités de ce pays se posent des questions. » Severo Moto aurait-il voulu retenter sa chance ?