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Massacres coloniaux en Algérie

Par - Renaud de Rochebrune
Mis à jour le 2 mai 2005 à 01:00

Au printemps 1945, l’ambiance, chez les nationalistes algériens, regroupés au sein de l’association des AML (Amis du Manifeste pour la liberté), est à l’euphorie. Des « modérés », avec notamment ceux qui suivent Ferhat Abbas ou l’Association des oulémas, aux plus radicaux, comme ceux, les plus nombreux, qui se réclament du leader indépendantiste Messali Hadj au sein du Parti du peuple algérien (PPA), tous pensent que le moment est propice pour demander à la France affaiblie un assouplissement substantiel du joug colonial en attendant l’heure de l’émancipation véritable. Cette euphorie a gagné par contagion, au-delà des rangs des militants politiques, une grande partie de la population. Rien d’étonnant, donc, si la direction des AML décide de montrer sa puissance et sa détermination en appelant à manifester dans tout le pays à l’occasion de la fête du Travail le 1er mai.
Il ne devait s’agir, dans l’esprit des organisateurs, que de simples défilés pacifiques pour impressionner les autorités. Mais, à l’initiative des militants très décidés du PPA, les cortèges s’animent et, dans plusieurs villes, regroupent des foules très importantes qui portent des banderoles et scandent à tue-tête des slogans réclamant l’indépendance ou exigeant qu’on libère immédiatement leur leader, en résidence surveillée depuis peu à Brazzaville. Des revendications évidemment séditieuses, même si les manifestations étaient a priori non pas autorisées – la rue n’était ouverte qu’aux syndicats européens – mais tolérées.
Le service d’ordre du mouvement nationaliste a lui-même du mal à refréner l’ardeur de ses troupes. La police, débordée, n’hésitera pas, dans certaines villes, à tirer. On relèvera des morts : quatre à Alger, un à Oran, un à Blida, disent les sources officielles les moins susceptibles d’exagérer le bilan, nettement plus (entre dix et vingt) soutiendront les responsables du PPA. Et il y aura de nombreux blessés. Les autorités procéderont à des arrestations, à commencer par celles de dirigeants de premier plan du parti messaliste comme Mezerna ou Asselah. Ce dernier, blessé par balles, parviendra à s’évader de l’hôpital où on l’a amené avant de prendre le chemin de la clandestinité. D’autres n’auront pas cette chance : Ahmed Ouaguenoun, petit commerçant et vieux militant nationaliste depuis l’époque de l’Étoile nord-africaine avant-guerre, qui a joué un rôle d’organisateur de la manifestation d’Alger, sera torturé par la police avant d’être rendu trois semaines plus tard, mourant, à sa femme. Le régime colonial, une fois de plus, s’est montré sans merci et incapable de tolérer le moindre « dérapage » par rapport à l’ordre qu’il entend maintenir.
Le prestige du PPA, interdit depuis des années mais de plus en plus populaire, ressort considérablement renforcé de cette journée d’action. Ses mots d’ordre ont été repris par tous les manifestants. Dans le Constantinois, à Oran, en Kabylie, les responsables constatent même que les recrues affluent, permettant parfois de doubler ou quadrupler en très peu de temps les effectifs des «sections » du parti clandestin. Et la population d’origine européenne en vient à sérieusement s’inquiéter. Au point que l’on a déjà commencé à organiser en son sein des milices armées ici ou là, en particulier dans la région sensible du Constantinois, où les non-musulmans sont moins nombreux qu’ailleurs et les nationalistes très actifs. L’engrenage qui va mener à la tragédie de Sétif est par là même en mouvement.
Grisés par l’importance des cortèges réunis le 1er mai, les dirigeants nationalistes songent en effet rapidement à rééditer de tels rassemblements pour maintenir la mobilisation d’une population qui a démontré à quel point elle adhérait aux mots d’ordre indépendantistes. Le 8 mai, apparaît-il, on va fêter la victoire finale des Alliés, qu’on sait imminente depuis déjà plusieurs jours. Une bonne occasion de manifester à nouveau, d’autant que les sacrifices des très nombreux Algériens qui ont participé aux combats sur tous les champs de bataille justifieront on ne peut mieux, si nécessaire, une participation à l’événement. Tout comme le 1er mai, les autorités font savoir que les manifestations intempestives, c’est-à-dire autres que celles officiellement organisées par les Européens, sont a priori interdites. Mais, comme la semaine précédente aussi, on suppose que les défilés seront finalement au moins tolérés presque partout.
À Sétif, au sud-ouest de Constantine et aux confins de la Petite-Kabylie, où plusieurs milliers d’Algériens sont descendus dans la rue la semaine précédente sans incident vraiment sérieux, on s’est donné rendez-vous près de la gare, aux abords de la nouvelle mosquée. À 8 h 30 du matin, ce 8 mai, un mardi, donc jour de marché, répondant à un mot d’ordre des AML relayé essentiellement par le PPA, se rassemble une énorme foule. Huit mille hommes, femmes et enfants, affirmeront les autorités françaises qui ne peuvent être enclines à surestimer la capacité de mobilisation des nationalistes. Signe du succès grandissant de ces derniers, on repère dans le cortège qui se dirige vers le centre non seulement des citadins mais aussi beaucoup de fellahs et autres campagnards, alors même qu’on disait encore peu de temps auparavant le PPA sans grande influence hors des villes.
Comme d’habitude, les banderoles, souvent portées par les scouts musulmans dont les « troupes » sont devenues un vivier et un lieu de formation pour les nationalistes, proclament « Libérez Messali ! » ou reprennent divers slogans indépendantistes. On chante à tue-tête l’hymne du parti qui dit que « pour racheter l’Algérie captive, je donnerai vie et fortune » ou Min djibelina, l’air qu’on apprécie alors dans les milieux nationalistes : « Du fond de nos montagnes, s’élève la voix des hommes libres nous appelant à l’indépendance. » On a fait savoir très clairement qu’il était hors de question de venir armé pour éviter que de probables provocations ne servent de prétexte à une répression. Mais, et cela est nouveau dans la rue, répondant à une consigne du parti clandestin désavouant une directive des AML, on arbore, largement déployé, le drapeau algérien vert et blanc avec l’étoile et le croissant.
Alors qu’on arrive au coeur de Sétif, à la hauteur du Grand Café de France, un commissaire de police, Lucien Olivier, conformément à un accord implicite autorisant le défilé à condition de proscrire les pancartes, exige que les manifestants renoncent à brandir – là les versions diffèrent – soit toutes les inscriptions « séditieuses », soit le seul drapeau algérien. Devant le refus qui lui est opposé, il s’énerve, une bagarre éclate. Les policiers venus avec le commissaire tirent. En visant les manifestants. Le scout porteur de l’emblème nationaliste, Salah Bouzid, un jeune homme de 20 ans, est tué ; plusieurs de ses camarades sont blessés. C’est la débandade. Et la situation, immédiatement, dégénère. D’autant que, diront plusieurs témoins directs, des civils européens placés sur des balcons ont fait feu après les policiers – ce qui accréditera pour certains la thèse d’un complot prémédité des colons.
À Alger, la semaine précédente, le service d’ordre du PPA avait réussi, non sans mal, à contenir la foule après la fusillade meurtrière. Cette fois, à Sétif, il est impossible, et sans doute inimaginable, d’empêcher la colère de s’exprimer. De nombreux manifestants, en particulier ces « plébéiens » que mobilise de plus en plus ce parti des déshérités qu’est le PPA, se répandent dans la ville, où se presse une foule de paysans et de commerçants présents comme il se doit en ce jour de marché. Munis de bâtons et de couteaux, souvent renforcés par les passants qui entendent dire que « la police a tiré », ils partent à l’assaut des « forces de l’ordre ». Mais aussi de tous les Européens qu’ils rencontrent, « assimilés au colonialisme et considérés comme responsables de la répression de la manifestation », ainsi que l’écrira le futur responsable du FLN Ahmed Mahsas. Le maire de Sétif, le socialiste « libéral » Deluca, est tué par les émeutiers. Le président de la section locale du Parti communiste, le contrôleur des PTT Albert Denier, a les poignets sectionnés. Vers 11 heures, d’après des sources militaires françaises, quand la situation semble se calmer, on relève 21 morts – y compris des femmes et des enfants, certains atrocement mutilés – chez les Européens, le double chez les musulmans.
Dans d’autres villes, il y a eu également de graves incidents, comme à Blida, au sud d’Alger, où l’on a relevé neuf blessés à la fin du défilé. Mais c’est dans le Constantinois que le pire s’est produit. Le même 8 mai, à Bône, la future Annaba, et surtout à Guelma, les rassemblements ont aussi tourné à l’émeute. Dans cette dernière cité, petite sous-préfecture à l’est de Constantine, et comme à Sétif, les musulmans de la périphérie ont accouru en grand nombre pour manifester. Là aussi, devant le même refus des porteurs de banderoles ou de drapeaux de ranger leurs emblèmes « sacrilèges », une fusillade a éclaté. Les forces de l’ordre ont tiré. En l’air une première fois, puis sur la foule. Le sous-préfet André Achiary, déjà connu comme un extrémiste et qui se distinguera beaucoup plus tard dans les rangs de l’OAS, a lui-même été parmi les premiers à utiliser son arme, assurent des militants du PPA. La suite sera là encore sanglante pendant plusieurs heures. Pour les Européens et, plus encore une nouvelle fois, pour les musulmans.
Mais, en cette matinée du 8 mai, dans la région de Sétif comme dans celle de Guelma, la tragédie ne fait que commencer. La nouvelle des « événements » s’est vite répandue chez les Algériens à travers les deux villes et dans tous les environs. Dès l’après-midi et la nuit suivante, c’est à une véritable insurrection qu’on assiste. Il faut venger les chouhada, les martyrs. L’appel au djihad s’étend des Babors, dans la Petite-Kabylie, jusqu’à la frontière tunisienne. À El-Ouricia, à 12 km de Sétif, un aumônier militaire est tué. Au village des Amouchas, plus au Nord, les maisons des colons sont pillées et la population européenne doit être évacuée. À Périgotville, future Aïn El-Kebira, les insurgés réussissent à gagner l’intérieur du bordj et à s’emparer de 45 fusils Lebel et de 10 000 cartouches avec lesquels ils attaquent les Européens et pillent les maisons, tuant deux soldats et une douzaine de civils. À Aïn-Abessa, la caserne des gendarmes est assiégée pendant l’essentiel de la nuit. À Sillègue, trois Européens sont tués cependant que le village est mis à sac. À Kherrata, huit Européens dont un juge et sa femme sont tués tandis que l’on incendie les symboles de la présence coloniale, à commencer par les bâtiments de la poste et des impôts et le tribunal. La liste n’est pas exhaustive. Les attaques, le mot est faible, se poursuivent jusqu’au 13 mai. La plus spectaculaire peut-être verra le 9 mai deux groupes d’une centaine de cavaliers venus de la ville de Sedrata au Sud, et bientôt renforcés par 2 000 manifestants, tenter de prendre le contrôle de Guelma.
Ces actions des insurgés, aussi violentes soient-elles, provoquent très rapidement une répression totalement disproportionnée. Face aux émeutiers dotés au mieux d’armes légères, mais aussi face aux civils musulmans les plus pacifiques, les « forces de l’ordre » se livreront à des actions de représailles dont la férocité, pour ne pas dire la sauvagerie, dépassera l’imagination. Viols, exécutions sommaires, punitions collectives, tortures, pillages seront monnaie courante, comme des témoignages innombrables et la découverte d’un grand nombre de charniers le prouveront par la suite. Parfois, on atteint le sommet de l’horreur, comme à Héliopolis, à la périphérie de Guelma, où l’on a précipité de nombreux Algériens – des centaines diront certains – dans des fours à chaux.
Mais on utilisera aussi des moyens dignes d’une véritable guerre entre deux armées modernes. Qu’on fauche à la mitrailleuse sans faire de détail les populations de douars ou de villages supposés acquis aux nationalistes aurait déjà pu paraître pour le moins excessif. Question massacres à l’aveugle, on ira cependant beaucoup plus loin, en employant l’équivalent pour l’époque des armes de destruction massive. La marine, qui ne se contente pas de dépêcher des renforts, est engagée : le croiseur Duguay-Trouin aurait bombardé depuis le large Bougie, l’actuelle Bejaïa, ainsi que les villages du bord de mer et des environs de Kherrata avec des canons de 155. Beaucoup plus meurtrière, l’aviation intervient avec 28 appareils pendant plusieurs jours et fait des ravages dans la région de Guelma.
Au sol, les gendarmes et les policiers ont été renforcés par des légionnaires, des tirailleurs sénégalais et des goumiers marocains – dix mille hommes disposant d’armement lourd, de half-tracks, etc. Ils ont été aidés par des auxiliaires encore plus radicaux, ces nombreux membres des milices de civils européens que les nationalistes accuseront non sans arguments convaincants d’avoir joué dès avant le 8 mai et encore plus après le rôle de provocateurs désireux d’en découdre pour pouvoir réduire à néant le mouvement indépendantiste qui tendait à devenir menaçant pour leurs intérêts. On peut noter ainsi que le sous-préfet Achiary, fortement suspecté comme on l’a vu d’avoir mis le feu aux poudres à Guelma, avait déjà organisé avec l’accord des autorités militaires un groupe de civils comprenant plus de 250 hommes armés avant le 8 mai. On imagine de quoi ont pu être capables ces hommes incontrôlés, à la fois paniqués par la gravité imprévue de la situation et assoiffés de vengeance face à ces « bicots » qui se permettaient de relever la tête. À tel point qu’on évoquera encore des exécutions sommaires d’Algériens par des civils européens jusqu’à la fin de juin.
Le PPA, cependant, met du temps à évaluer la situation « objective » dans le Constantinois en ce mois de mai 1945 et à décider, ce qui serait sage, un repli provisoire en bon ordre de ses militants. Constatant la popularité du mouvement indépendantiste et de ses mots d’ordre, ainsi que l’évidente combativité de la population, il ne semble pas prendre, dans les jours qui suivent le 13 mai où l’ordre colonial a été rétabli, la mesure de l’efficacité de la répression et de la réalité du rapport de forces. Peut-être parce qu’un tel examen de ce rapport de forces aurait pu remettre en question les certitudes d’une prochaine « victoire » que l’enthousiasme des derniers mois a forgées, le comité directeur du PPA, qui siège en permanence à Alger depuis le début des événements, décide même, totalement à contretemps, à la mi-mai, d’appeler tous ses militants à l’insurrection générale, dans les trois départements de la colonie, pour le 23 du même mois. Officiellement afin de soulager les insurgés du Constantinois… qui, victimes des massacres, avaient pourtant déjà dû cesser de se battre à ce moment-là. En fait aussi, pour certains, les plus radicaux, parce qu’ils pensent vraiment que le temps de la lutte armée est venu.
Sur le terrain, plusieurs responsables en témoigneront, on est évidemment beaucoup moins optimiste quant à la possibilité de mener de véritables opérations pour prendre le contrôle des villes et des campagnes. À Oran, la « direction fédérale » hésite pendant trois jours à transmettre la directive d’Alger à la base, a raconté un témoin direct à l’historien Mohammed Harbi. En Kabylie, le futur « historique » du FLN Hocine Aït Ahmed, qui vient de prendre le maquis avec quelques autres lycéens à la demande de son chef de cellule à un mois du baccalauréat, se dit « ébahi » quand il apprend la nouvelle de l’ordre d’insurrection. Lui-même et ses camarades sont très motivés, à tel point qu’ils n’hésitent pas, malgré leur scepticisme, à préparer en quelques jours une improbable prise de contrôle, avec le concours de scouts et de villageois, de la ville-citadelle de Fort-National, la Naarba Naït Iraten d’aujourd’hui.
Les sceptiques ont tellement raison que certains membres de la direction du parti, à commencer par le médecin Chawki Mostefaï, ne pourront que finir par se rendre compte de leur erreur et des dangers mortels pour le mouvement qu’elle comporte. On lance donc, peut-être après avoir consulté Messali, qui est depuis longtemps un vrai « politique » et qui a donc en général le sens des réalités, un contre-ordre. L’offensive du 23 mai est reportée subitement le 22 mai à des jours meilleurs. Toutes les opérations prévues doivent donc être annulées. C’est un peu tard. Car si ce contre-ordre permet aux militants de Kabylie partis à l’assaut de Fort-National (actuelle Larba Nath Irathen) de tout arrêter à quelques heures de leur entrée en action, il n’a pas pu être transmis aux responsables de certains territoires. Comme en Oranie à Saïda ou à l’ouest d’Alger à Cherchell, où quelques sabotages (coupure des communications, incendie de la mairie, etc.) ont lieu et provoqueront d’ailleurs vite des arrestations.
Les conséquences de ce qu’on appellera désormais « les massacres de Sétif » seront évidemment majeures. D’abord, et très directement, parce que cette période noire laissera des traces indélébiles dans l’esprit de tous les Algériens et, plus particulièrement, de tous les nationalistes convaincus. Au point de susciter beaucoup de vocations de combattants pour l’indépendance. L’adolescent Mohamed Boukharouba, le futur Houari Boumedienne, qui va en 1945 sur ses 13 ou 14 ans – sa date de naissance réelle, dans un village à 2 km au nord de Guelma, est incertaine comme alors celle de beaucoup de ses compatriotes -, dira, à propos du 8 mai, que « ce jour-là, le monde a basculé » et que, de ce fait, « [il a] vieilli prématurément ».
Aït Ahmed, on l’a vu, est tout simplement entré, dès après les événements tragiques, dans une clandestinité dont il ne ressortira que quelques jours… pour passer de façon acrobatique mais avec succès la première partie du baccalauréat avant de sacrifier définitivement ses études pour se consacrer à la cause de l’indépendance. Et toutes les familles du Constantinois et de Kabylie – les deux régions qui seront les plus actives lors de la Guerre de libération – sont à cette époque touchées, pleurant à cette occasion bien souvent leurs premiers martyrs « patriotiques », morts ou disparus. Comme ces deux membres de la famille kabyle de Mohamed Harbi dont on a perdu la trace pour toujours après leur enlèvement par les milices d’Achiary. Quant à l’écrivain Kateb Yacine, arrêté en mai 1945 en compagnie de très nombreux raflés, il dira qu’il est sorti de sa captivité « transformé, déterminé à consacrer le reste de sa vie à aider ces hommes », autrement dit le peuple algérien, qu’il venait « de découvrir en prison ».
De leur côté, à l’instar du gouvernement français, beaucoup d’Européens, et ce sera peut-être une des principales raisons de leur aveuglement devant la préparation de la guerre en 1954, croient que le problème des revendications indépendantistes est réglé pour des années sinon pour toujours. L’administration, celle qui est en dernier ressort sous les ordres d’un de Gaulle qui, on le sait, n’a rien cédé d’essentiel depuis son arrivée au pouvoir malgré les espoirs suscités par Brazzaville, a rétabli son autorité en faisant une démonstration de force implacable. Elle pense par là même avoir acheté un long temps de tranquillité pour une Algérie qu’elle croit plus française que jamais malgré une minorité d’agitateurs qu’on suppose définitivement matés.
L’avenir montrera que les Français ne se trompaient peut-être pas entièrement, mais seulement à court terme. Certes, les « modérés », même s’ils ont eux aussi été atteints par la répression (Ferhat Abbas a notamment été arrêté dès le 8 mai et sera même condamné à mort !), prennent un temps l’avantage sur les radicaux. Mais le parti indépendantiste, le PPA, bien que très affaibli sur l’instant, retrouvera vite des forces, avant de devenir la pépinière des acteurs de l’insurrection décisive de novembre 1954. Et ce n’est pas sans de bonnes raisons, même si c’est aussi à bien des égards discutable, que nombre d’historiens situeront à Sétif et dans sa région en mai-juin 1945 le véritable début de la lutte armée contre l’occupant français qui conduira à l’indépendance de 1962.