Politique

Guerre en Ukraine : la fuite des Africains de Kiev et Kharkiv, entre peur et racisme

Les discriminations dont ils ont été victimes en tentant de fuir l’invasion menée par la Russie ont choqué l’opinion publique africaine. Reportage auprès de ces ressortissants subsahariens qui ont dû, à regret, quitter l’Ukraine.

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Par et - à Zahony
Mis à jour le 12 mars 2022 à 08:27

Gare de Zahony, en Hongrie, près de la frontière ukrainienne © Augustin Campos

Vendredi 4 mars, Zahony, en Hongrie. Un train en provenance de Tchop, dernier village ukrainien avant la frontière entre les deux pays, vient d’entrer en gare. Au milieu des âmes et des corps épuisés par plusieurs jours de voyage harassant, un jeune homme aux larges épaules, le regard hagard et les yeux rougis. « Parfois, je ne réalise pas que toutes ces choses terribles sont bien réelles », lâche Langton Tapiwa. Cet étudiant zimbabwéen en économie de 24 ans n’a pas dormi depuis quatre jours. Il vient de Kharkiv, principale ville de l’Est de l’Ukraine, où il a été le témoin direct des conséquences des bombardements russes. « Je suis allé au centre-ville, où un bâtiment administratif venait d’être touché. C’était terrible. Il y avait là une grand-mère allongée sur le sol, sans vie », raconte-t-il.

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Autour de lui, dans la gare bondée, seuls les enfants semblent encore avoir de l’énergie. Cette petite bourgade hongroise accolée à la frontière est devenue en quelques jours un point de passage et de repos pour les milliers de personnes qui, chaque jour, fuient l’Ukraine. Des femmes, des enfants, des vieillards. Les seuls hommes présents dans la foule sont les résidents étrangers d’Ukraine. Parmi eux, des milliers d’Africains, qui vivaient notamment à Kiev et Kharkiv.

La peur au ventre

Langton Tapiwa, étudient nigérian, à la gare de Zahony. © Augustin Campos pour JA

Langton Tapiwa, étudient nigérian, à la gare de Zahony. © Augustin Campos pour JA

« Quand cela a commencé, on a pensé que cela finirait rapidement. J’ai ma zone de confort à Kharkiv, mes magasins de vêtements et mes amis… Je ne voulais pas partir, alors, on s’est réfugié dans les abris souterrains », raconte Vincent Chukweze, chef d’entreprise de 48 ans, dont 21 passés en Ukraine. Il est l’un des 5 000 ressortissants nigérians recensés en Ukraine – la communauté subsaharienne la plus importante dans le pays. Mais l’intensité des combats l’a finalement poussé à plier bagages. Le marché à proximité du magasin qu’il possède à Kharkiv a été touché par une bombe. Il ne sait toujours pas s’il est toujours debout. « Mais c’est surtout pour mes enfants que j’ai peur », glisse-t-il. Doudoune bleue et sacoche noir en bandoulière, il attend debout depuis plusieurs heures le retour de son épouse ukrainienne et de sa fille, envoyées dans l’un des nombreux centres d’enregistrement afin de régulariser leur situation en Hongrie.

La nuit était claire, j’ai vu passer à ma fenêtre une roquette. Le lendemain, j’ai quitté la ville

À quelques pas, des volontaires hongrois distribuent de la nourriture aux réfugiés. Chennai, Zimbabwéenne d’une petite trentaine d’année, patiente dans la file. Les traits tirés, elle relate les circonstances de sa fuite. Elle était en train de fêter son anniversaire avec son compagnon, un Camerounais. « Quelques heures avant les premiers bombardements, on était au centre commercial, on se promenait, on se prenait en photo », raconte la jeune femme. Les premières explosions ont eu raison de l’insouciance du couple. « On ne pouvait pas dormir, on a entendu les bombes exploser toute la nuit. C’était terrible ». Pendant trois jours, ils sont restés calfeutrés dans leur appartement du centre-ville de Kharkiv, la peur au ventre, avant de finalement trouver un taxi qui les a emmenés à la gare. Le 28 février, ils ont pu monter dans un train vers la frontière.

Assis non loin de là, Walid, étudiant marocain en ingénierie médicale, raconte lui aussi avoir passé des heures terribles. « La nuit était claire, j’ai vu passer à ma fenêtre une roquette, j’ai vu la lumière, puis j’ai entendu le son de l’explosion. Le lendemain matin, j’ai quitté la ville », raconte-t-il, encore bouleversé. Avant de pouvoir, enfin, trouver une place dans l’un des trains en partance pour la frontière, il a passé près de 24 heures dans la gare de Kharkiv. « Dans le froid glacial et la neige », précise le jeune homme.

« Les regards étaient hostiles »

Chennai à la gare de Zahony, en Hongrie. © Augustin Campos

Chennai à la gare de Zahony, en Hongrie. © Augustin Campos

Walid affirme aussi avoir dû faire face au racisme des policiers et soldats ukrainiens. « Ils nous empêchaient de monter dans le train. Les regards étaient hostiles. Certains nous ont frappés. Ils nous répétaient : Ne montez pas ! »

Les policiers ukrainiens nous disaient : « Retournez dans vos pays à pied »

Langton Tapiwa, l’étudiant zimbabwéen, confirme : « Toutes les femmes et les enfants étaient montés à bord du train, mais on continuait de nous empêcher d’y accéder, alors qu’il y avait de la place. Ils nous disaient : “Retournez dans vos pays à pied”. Certains, qui ne savaient pas parler anglais, ont même utilisé leurs téléphones pour traduire leurs insultes. » Devant la gare, un policier lui lance que « les Africains ne servent à rien », qu’il « ne mérite pas de place dans le train » et que « même les chiens et les porcs valent mieux que vous dans ce pays ». Langton Tapiwa répond, en russe, qu’il devrait « plutôt se battre pour son pays ». Hors de lui, le policier sort son pistolet et tire en l’air. S’il assure qu’il n’a « pas paniqué », l’étudiant zimbabwéen a pourtant battu en retraite pour éviter le pire.

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Dans la foule de réfugiés, beaucoup racontent des histoires similaires. Un racisme sans complexe, une violence inouïe. Leye et Marry Salami, un couple de Nigérians, a dû attendre six heures, dans le froid, avant qu’on les laisse enfin monter dans l’un des trains. « Je tremblais de froid, nous n’avions pas eu le temps de prendre des habits chauds en partant », raconte Marry, médecin dans un hôpital de Kiev, où elle habite depuis neuf ans. Son mari, lui, terminait son doctorat et travaillait en tant qu’ingénieur aéronautique à l’aéroport Zhuliany, l’une des cibles des bombardements.

« Ma deuxième maison »

« Nous sommes complètement perdus maintenant. Nous ne savons pas où aller, nous n’avons plus d’argent : nous avons tout dépensé en transport – 400 dollars pour fuir Kiev – pour sauver nos vies », déplore Leye Salami. « Je n’ai plus personne au Nigeria, mes deux parents sont décédés. Ma maison, c’est l’Ukraine », continue Leye. Marry, émue aux larmes, préfère s’éclipser.

Vincent Chukweze, envisage, lui, de « visiter un ou deux endroits en Europe et de rentrer une fois la guerre terminée ». « Si tout va bien, mon assurance prendra en charge les éventuels dommages subis par mes magasins », veut-il croire, optimiste. Langton Tapiwa, lui, n’a aucune certitude. « Si je rentre au Zimbabwe, ma mère ne me laissera pas repartir pour terminer mes études », assure-t-il. Quant à Chennai, fervente croyante évangéliste, elle compte chercher du travail en Hongrie, mais avec toujours l’espoir de retourner en Ukraine. « Je prie tous les jours pour que la paix revienne sur cette terre que je considère comme ma deuxième maison », glisse-t-elle.