Économie

Tunisie : le retour de l’étrange mégaprojet Tunis Sports City

Salah Bukhatir, le président du groupe de BTP émirati éponyme, relance un projet immobilier de haut standing à cinq milliards de dollars dans la capitale tunisienne. Un dossier qui mêle le frère du président Saïed, des architectes en colère et même l’Olympique de Marseille.

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Mis à jour le 11 mars 2022 à 18:38

Le groupe émirati Bukhatir lors de la présentation du projet Tunis Sport City. © Ons Abid.

Une conférence de presse est rarement palpitante. Au moins sert-elle à donner les informations de base : qui, quand, où, comment, pourquoi ? Celle du 10 mars sur la reprise du projet urbain Tunis Sports City n’aura pas totalement permis de répondre à ces questions. Elle a surtout soulevé d’autres interrogations plus gênantes.

Pourtant, tous les éléments étaient en place : maquettes et vidéos pour vendre les 250 hectares d’hôtels de « très haut standing », de résidences « de standing international », de quartier d’affaires « aux dernières normes internationales », d’espaces commerciaux de « dimension internationale », d’un parcours de golf neuf trous labellisé par The Professional Gulf Association – United Kingdom (organisation qui gère le golf professionnel)… et présence de l’Émirati Salah Bukhatir, président du groupe éponyme.

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Ce dernier n’a pas tardé à lâcher le montant de cinq milliards de dollars (4,6 milliards d’euros), un chiffre magique dans un pays où les investissements directs étrangers sont en chute libre (- 33 % depuis 2018). Une esquisse de calendrier en trois phases a aussi été dévoilée : 2026, 2028 et 2031. Bien. Mais, à part cela, rien de nouveau sous le soleil.

Depuis 2008 et l’approbation du projet par Zine el-Abidine Ben Ali, les communiqués de presse vantent ce projet qui doit transformer le quartier du Lac, dans la proche banlieue nord de la capitale. Quatorze ans après, rien n’est achevé, hormis le siège de la filiale tunisienne du groupe Bukhatir. Le dirigeant émirati justifie la situation par les soubresauts économico-géopolitiques : la crise des subprimes en 2008 qui a fortement ébranlé son groupe, la révolution tunisienne de 2011 et l’instabilité politique qui a suivi. Dont acte.

Ghetto pour riches étrangers

Mais la situation actuelle – guerre en Ukraine et flou politique depuis le coup de force institutionnel du président de la République, Kaïs Saïed – n’incitent guère à l’optimisme. « C’est le meilleur projet [urbain] en Tunisie actuellement. Et les bons projets ne sont pas impactés par la mauvaise situation extérieure », réplique Salah Bukhatir. Faut-il en déduire que jusqu’ici Tunis Sports City n’était pas « le meilleur projet en Tunisie » ? Et comment l’est-il devenu tout à coup ?

« Les mégaprojets [dont Tunis Sports City] peuvent souligner la fragilité de l’État tunisien, qui n’a pas été en mesure de défendre un intérêt public véritable, ni une inclusion sociale, ni une intégration spatiale à travers des développements à grande échelle. Mais ce dernier était avide de pots-de-vin et d’autres formes de corruption », prévenaient en 2014 des universitaires allemands et danois dans leur étude « Under Construction : Logics of Urbanism in the Gulf Region ».

Les architectes tunisiens continuent de critiquer un projet « importé » et « peu en phase » avec le tissu social du pays

Pour appuyer leur propos, les chercheurs citaient notamment l’urbaniste tunisien Jellal Abdelkafi déplorant la vente « au rabais » des 250 ha de terrain au groupe Bukhatir par la Société de promotion du lac de Tunis (SPLT, devenue entre temps al-Buhaira), détenue par l’État tunisien et un consortium d’investisseurs saoudiens menés à l’époque par Cheikh Salah Abdallah Kamel.

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Depuis, le projet n’a que peu bougé, si ce n’est que le golf est passé de 18 à 9 trous. Les architectes tunisiens continuent de critiquer un projet « importé » et « peu en phase » avec le tissu social du pays. Comprendre qu’il s’agit d’un ghetto pour riches européens, arabes ou tunisiens expatriés dans lequel les locaux serviront de main d’œuvre bon marché.

Pressions politiques

Aujourd’hui, le projet vivote avec seulement 15 % de travaux réalisés (principalement des éclairages et des routes), alors que l’ensemble des infrastructures aurait dû être finalisé en 2025. Un retard colossal qui a amené la SPLT à porter plainte contre le groupe Bukhatir pour non-respect du contrat.

L’ancien Premier ministre, Youssef Chahed, et son allié, le parti islamiste Ennahdha, ont aussi longtemps bloqué le projet. Les Émiratis voulaient contracter des emprunts auprès des banques tunisiennes alors que l’État s’attendait à une entrée de devises. « Tout s’est réglé il y a deux mois environ quand Naoufel Saïed [le frère du président de la République, ndlr] a pris le dossier en main. Il a pris fait et cause pour Bukhatir. C’est pour cela que l’on a vu l’Émirati parader à Tunis cette semaine », ont révélé à Jeune Afrique deux sources proches du dossier. Contacté, Naoufel Saïed, le frère du président tunisien, n’a pas répondu à nos messages.

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Ces mêmes sources assurent que Salah Bukhatir a finalement eu accès à un financement par des banques tunisiennes et que la partie résidentielle du projet, la plus rentable, a été fortement étendue par rapport au volet infrastructure sportive, beaucoup moins viable économiquement, voire déficitaire.

Du côté émirati, on assure que durant les 48 heures de sa visite en Tunisie, Salah Bukhatir a enchaîné les réunions de travail avec son équipe et n’a rencontré aucun dirigeant politique. « Pas besoin, raille un observateur. Le coup politique, c’est celui de Naoufel. Il devait donner des gages aux Émiratis pour montrer qu’il n’est pas inféodé aux Iraniens [Naoufel Saïed est réputé très proche des responsables chiites, ndlr]. C’est fait. » En contrepartie, selon une des deux sources citées précédemment, le pays du Golfe aurait promis de mettre la main au portefeuille pour renflouer en partie l’État tunisien.

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Recherche de partenariats

Reste à savoir si le groupe a les reins encore solides – en 2012, Bukhatir était au bord de la banqueroute, selon les chercheurs européens – et la volonté d’aller véritablement au bout du projet. Et l’on en revient à la conférence de presse durant laquelle l’accent a été mis sur le volet sportif, avec notamment un partenariat avec quatre académies de formation (foot, natation, tennis et golf) issus de prestigieux clubs européens. Or rien n’a encore été signé. Et l’accord prévu avec OM Academy, centre de formation de l’Olympique de Marseille, n’est, par exemple, plus à l’ordre du jour.

Bukhatir Group n’est pas là car le terrain est favorable, mais parce qu’il peut être favorable

Le sort de Tunis Sports City interpelle alors que Tunis a encore en mémoire le raté monumental de « La porte de la Méditerranée », un projet urbain de 830 ha lancé en 2008. La société émiratie Sama Dubaï, aujourd’hui disparue, avait alors promis un investissement de l’ordre de 14 milliards de dollars pour réhabiliter l’ancien port de Tunis. Un projet jamais réalisé alors que le site demeure toujours en friche.

Finalement, c’est Afif Bejaoui, le président exécutif de la filiale Bukhatir en Tunisie depuis février, qui résume le mieux la tonalité de la conférence de presse : « Bukhatir Group n’est pas là car le terrain est favorable, mais parce qu’il peut être favorable. »