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De g. à dr., Aboubacar Hima, Rafi Dermardirossian et Ivor Ichikowitz. © MONTAGE JA : Jean-Marc Pau pour JA

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Marchands d’armes : enquête sur les trois figures-clés d’un business opaque

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Mali, Gabon, Togo… Ivor Ichikowitz, marchand d’armes « philanthrope » ?

« Ventes d’armes : les derniers barons du marché africain » (2/3). Proche de l’ANC, cet homme d’affaires sud-africain, fondateur en 1994 du groupe Paramount, a étendu ses réseaux au reste du continent. Et se présente comme un défenseur des causes justes.

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Par - avec TAR
Mis à jour le 31 mars 2022 à 10:24

Le Sud-Africain Ivor Ichikowitz, patron fondateur du groupe Paramount, l’un des fleurons de la vente d’armes sur le continent. © MONTAGE JA : Jean-Marc Pau pour JA

Les trois hommes qui débarquent à Bangui ce 22 mars 2013 sont pleins d’espoir. Employés d’un grand groupe spécialisé dans le commerce des armes et de la sécurité, ils ont été approchés par l’entourage de François Bozizé, le président centrafricain. En ville, l’heure est à la suspicion, aux rumeurs les plus folles. Le 10 décembre 2012, une coalition hétéroclite de groupes rebelles issus du Nord avait lancé une offensive dans le but de renverser le régime de Bozizé, avant qu’un accord signé à Libreville, au Gabon, le 11 janvier, ne freine leur avancée.

Depuis, les rebelles campent l’arme au pied dans la bourgade de Sibut, au nord de la capitale. Toujours menaçants. Le chef de l’État pense pouvoir profiter de cette trêve pour se renforcer. C’est précisément dans ce but que nos trois hommes sont à Bangui. La « shopping list » envisagée par l’entourage de Bozizé dit tout de ses intentions : hélicoptères de combat, véhicules blindés, munitions. « Il y avait trop de demandes et le délai était trop court. Aucun accord n’a finalement été trouvé », raconte l’un des participants aux négociations.

« Industrie de la protection »

Le trio s’apprête à quitter la Centrafrique au lendemain de son arrivée quand il est interpellé à l’aéroport de Bangui. On accuse les trois hommes d’avoir voulu livrer des armes aux rebelles. Ils sont conduits au camp de la gendarmerie. Le soir même, les rebelles fondent sur Bangui dans une offensive éclair, contraignant Bozizé a fuir le pays. Le camp de la gendarmerie est déserté. Les trois hommes peuvent enfin quitter la RCA.

À 56 ans, Ivor Ichikowitz est l’un des vendeurs d’armes les plus médiatiques d’Afrique

La société qui les emploie n’est autre que Paramount, l’un des fleurons de la vente d’armes sur le continent, basée en Afrique du Sud et dirigée par le richissime homme d’affaires Ivor Ichikowitz. À 56 ans, il est l’un des vendeurs d’armes les plus médiatiques d’Afrique.

Né dans la province du Gauteng, en Afrique du Sud, il est issu d’une famille juive d’Europe de l’Est. Son grand-père, Charles, est originaire de Lituanie et est arrivé en Afrique du Sud dans les années 1930. Il s’y est établi comme négociant en bois. Son père, Louis, a fait fortune en important des voitures du Japon.

Très soucieux de son image, Ivor Ichikowitz déteste être classé dans la catégorie des marchands d’armes. Il se considère comme un philanthrope dont l’activité de vente d’armes servirait avant tout la paix. « Nous ne sommes pas dans l’industrie de la destruction, mais dans celle de la protection », aime-t-il à dire. Outre les quinze unités commerciales mondiales du groupe Paramount, la Fondation de la famille Ichikowitz  finance des projets tels que des programmes de lutte contre le braconnage ou de reconstruction en Afrique du Sud, au Gabon et ailleurs. Ichikowitz a des intérêts dans l’exploitation minière, les énergies renouvelables et les projets pétroliers intermédiaires dans divers pays d’Afrique.

L’homme d’affaires n’a fait irruption sur la scène militaire et aéronautique en Afrique du Sud qu’après la fin de l’apartheid, en 1994, grâce à ses réseaux au sein de l’African National Congress (ANC), dont il fut l’un des financiers. Il est proche de Winnie Mandela et de Moeletsi Mbeki, frère de l’ancien président Thabo Mbeki.

Le Gabon, important point d’appui

Son carnet d’adresses, il a commencé à l’étoffer dès les années 1980-1990, alors qu’il était l’un des représentants africains de Glencore, la multinationale anglo-suisse de négoce de matières premières et d’exploitation minière, dont le siège est à Baar, en Suisse. Parallèlement, Ichikowitz ouvre avec l’un de ses collègues le luxueux Molori Safari Lodge, dans la réserve de Madikwe, en Afrique du Sud. L’établissement y accueillera des invités prestigieux, comme les anciens présidents Nelson Mandela et Robert Mugabe du Zimbabwe, ainsi que l’ancien Premier ministre kényan Raila Odinga.

C’est surtout pendant le mandat de Jacob Zuma, président de l’Afrique du sud entre 2009 et 2018, dont Ichikowitz a admis qu’il avait contribué à hauteur de 405 600 dollars au financement de la campagne électorale, que Paramount s’est imposée comme une entreprise militaire et aéronautique de premier plan.

Il est proche de l’ex-présidente du Malawi Joyce Banda et connaît Ali Bongo Ondimba depuis près de vingt ans

L’homme d’affaires est également proche de l’ancienne présidente du Malawi Joyce Banda. En 2013, la filiale navale de Paramount, Nautic Africa, a conclu un contrat d’armement pour fournir notamment des patrouilleurs. D’un montant de 145 millions de dollars, la transaction a finalement été annulée par le successeur de Banda, Peter Mutharika.

Plus récemment, il est devenu l’un des principaux fournisseurs en matériel militaire, armes, véhicules blindés et avions du gouvernement mozambicain, confronté à une insurrection jihadiste dans sa province septentrionale de Cabo Delgado. Certains soldats mozambicains ont même été formés par des entrepreneurs de Paramount en Afrique du Sud. Ichikowitz a vendu au Mozambique de vieux hélicoptères Gazelle, qui avaient été démilitarisés et revendus par la Grande-Bretagne et la France après leur retrait des stocks.

Selon nos informations, Paramount fournit depuis l’année dernière l’armée de la République démocratique du Congo (RDC). Mais l’un des principaux points d’appui de Paramount en Afrique francophone est le Gabon. L’homme d’affaires sud-africain connaît son président, Ali Bongo Ondimba, depuis près de vingt ans. Ce dernier était ministre de la Défense de son père, Omar, lorsque Paramount a livré ses deux premiers Mirage F1 à Libreville, en 2006. Il deviendra chef de l’État trois ans plus tard et accentue sa collaboration avec Ichikowitz, au point de visiter les installations de son groupe à Johannesburg, en 2010. De nouveaux Mirage sont achetés à Paramount, qui fournit également dix véhicules blindés anti-mines en 2011.

La Fondation de la famille Ichikowitz remettant un hélicoptère Gazelle aux Parcs nationaux gabonais pour lutter contre le braconnage. © K9 Academy/CATERS/SIPA

La Fondation de la famille Ichikowitz remettant un hélicoptère Gazelle aux Parcs nationaux gabonais pour lutter contre le braconnage. © K9 Academy/CATERS/SIPA

Au Gabon, Ichikowitz s’est aussi rapproché de Maixent Accrombessi, l’ex-directeur de cabinet d’Ali Bongo Ondimba, et du communicant Richard Attias, fondateur de la société Richard Attias & Associates. Ichikowitz et Bongo sont tous les deux intervenus lors du New York Forum Africa, organisé en août 2015 à Libreville. Un an plus tôt, le publicitaire et l’homme d’affaires avaient assisté au défilé militaire organisé à l’occasion de la fête nationale.

Retards de livraison

Pour développer ses activités en Afrique francophone, Ivor Ichikowitz a notamment pu s’appuyer sur les réseaux d’un vieil ami, le Français Jean-Yves Ollivier, trader en matière première et adepte de la diplomatie parallèle. Signe de leur proximité, Plot for Peace, le film retraçant l’itinéraire de Jean-Yves Ollivier, a été produit en 2013 par la fondation de l’homme d’affaires sud-africain. Les deux hommes se sont rencontrés pendant les années de lutte contre le régime de l’apartheid.

Grâce à Jean-Yves Ollivier, Ichikowitz a fait la connaissance du président Denis Sassou Nguesso, à qui il a vendu, en 2010, des Mirage français des années 1980 retirés des stocks de la South African Air Force. « Ils servent aujourd’hui surtout à agrémenter les parades militaires de la fête nationale. Les pilotes et l’essence sont payés par Paramount », précise un cadre du groupe.

Au Gabon comme au Congo-Brazzaville, Ichikowitz a eu du mal à faire respecter les paiements. C’est une constante dans le milieu de l’armement, où les relations entre acheteurs et fournisseurs peuvent être tendues.

Ichikowitz se servirait de l’argent des nouveaux contrats pour couvrir les lacunes de ceux sur lesquels il est déjà en retard

En novembre 2015, Paramount signe un gros contrat, d’un montant de 60 millions de dollars, avec le gouvernement du Mali. Une quarantaine de véhicules blindés doivent être livrés. Les autorités de Bamako décaissent une avance. Il est prévu que le reste du montant soit payé en plusieurs fois, à chaque livraison. Problème, les années passent et le Mali tarde à recevoir les blindés promis. Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) s’en ouvre auprès du président des Émirats arabes unis, Cheikh Khalifa Ben Zayed Al Nahyane, et de Cyril Ramaphosa. Une dizaine de véhicules seront finalement livrés en 2019. Depuis, plus rien. Au total, le Mali a versé 30 millions de dollars, mais n’a reçu qu’un quart du matériel promis. L’instabilité à Bamako, où le président IBK est renversé en août 2020, n’a pas aidé.

Problème relativement similaire au Togo. Introduit par Jean-Yves Ollivier, encore lui, Ichikowitz vend une première fois des véhicules blindés aux forces armées en 2016. Un nouveau contrat est signé en 2019 pour le même type de blindés, des Marauder, des Mbombe 4 et des Maverick. Là encore, les livraisons tardent à être effectuées. Officiellement, Paramount dit attendre que les autorités togolaises respectent l’échéancier négocié lors de la signature du contrat. Mais d’autres sources affirment que le groupe sud-africain a accepté une livraison qu’il n’était pas en mesure d’honorer financièrement.

Cité dans les Panama Papers

Ces accrocs ont largement contribué à ternir la réputation de Paramount dans le milieu de l’armement. Mécontent de sa gestion, plusieurs de ses proches collaborateurs ont quitté le groupe avec fracas. Début 2018, Paramount Combat Systems, la seule entité sud-africaine de fabrication de véhicules blindés, a été placée en faillite et mise en liquidation judiciaire.

« C’est un trader dans l’âme. Il a ça dans le sang. Ivor essaie toujours de trouver un nouvel accord pour gagner de l’argent. Il n’est pas vraiment dérangé par la marchandise et les personnes impliquées, et il ne s’inquiète pas non plus des personnes sur lesquelles il pourrait marcher pour conclure le meilleur accord possible », raconte à JA un ancien employé.

Un autre, très critique de la gestion financière du groupe, explique que « Ichikowitz se sert de l’argent des nouveaux contrats pour couvrir les lacunes de ceux sur lesquels il est déjà en retard ». C’est, selon lui, la raison qui explique les retards de livraison régulièrement constatés.

En 2017, la banque Barclays alerte le Trésor américain sur de potentielles transactions « suspectes »

En 2015, le nom de l’homme d’affaires est apparu dans les listings des Panama Papers, qui détaillaient les informations commerciales de plus de 200 000 entités offshore impliquant le cabinet d’avocats panaméen Mossack Fonseca.

Deux ans plus tard, la banque Barclays, sur laquelle près de 430 millions de dollars liés à Ichikowitz ont transité, a averti le Financial Crimes Enforcement Network (FinCen) du département du Trésor américain de potentielles transactions « suspectes ». La banque britannique s’inquiétait notamment « de la source de richesse d’Ichikowitz et de ses entreprises, et de son implication possible dans le versement de pots-de-vin ». « Si Barclays croyait la transaction suspecte, ils étaient en droit de la bloquer et leur équipe de conformité l’aurait fait », s’est défendue Paramount.