Politique

Chaos à Conakry

Par - Tshitenge Lubabu M.K., envoyé spécial à Conakry
Mis à jour le 2 juin 2008 à 13:16

Conakry, 28 mai, peu avant 19 h 30. Ahmed Tidiane Souaré sort de son bureau au quatrième étage de la primature. « Le président m’appelle, lance-t-il aux visiteurs qui l’attendent, je reviens. » Trois minutes plus tard, le chef du protocole se montre plus circonspect : « Il a pris son sac, il n’est pas certain qu’il revienne. » Ainsi s’achève une journée pour le moins mouvementée, au cours de laquelle le chef du gouvernement a notamment reçu les responsables des partis politiques et des représentants du patronat.

Officiers nerveux
Dans la cour de la présidence, des soldats courent en tous sens. Très nerveux, des officiers aboient des ordres. Des hommes prennent place à bord de deux Jeep, lance-roquettes bien en évidence. « Nous allons à la rencontre d’un groupe de militaires qui veulent saboter l’accord conclu avec le gouvernement et se dirigent vers le centre-ville », explique un gradé. Deux jours auparavant, dans plusieurs camps militaires du pays, la troupe s’est révoltée pour réclamer le paiement de primes – ou de salaires, selon les versions – qui leur sont dues depuis neuf mois. Dans la foulée, les soldats ont obtenu le limogeage du ministre de la Défense, le général Mamadou Baïlo Diallo, le subventionnement de leurs achats de riz et la libération de leurs compagnons d’armes arrêtés pour pillage lors de précédentes mutineries. Bref, le gouvernement a cédé sur toute la ligne.
Beaucoup de Guinéens jugent qu’il n’avait pas le choix. D’autres s’indignent des « mauvaises habitudes prises par les militaires ». Il est vrai que les crises dans l’armée sont récurrentes depuis plus de dix ans. Profitant de la période de flottement qui a suivi la nomination de Souaré, certains se sont engouffrés dans la brèche et ont réclamé le départ de toute leur hiérarchie.
De fait, l’attitude conciliante du gouvernement pose problème. D’abord, parce que d’autres corporations risquent d’emboîter le pas à l’armée. Ensuite, parce que la somme réclamée – environ 17 milliards de francs guinéens, au total – ne figure pas au budget 2008. La Guinée vient tout juste de reprendre sa coopération avec les institutions financières internationales, après une longue interruption. Comment va-t-elle s’y prendre pour satisfaire les militaires sans mécontenter ses partenaires extérieurs ?

Psychose et rumeurs
Les conséquences de la mutinerie se font déjà sentir. Une véritable psychose s’est emparée de la population, les rumeurs les plus folles circulent et l’activité économique tourne au ralenti, tandis que, périodiquement, des tirs d’armes automatiques crépitent dans les casernes de la capitale. Pour éviter les pillages, les entrepreneurs ferment leurs entreprises dès la tombée de la nuit. Depuis quelques jours, les files de voitures s’allongent devant les stations-service, et certaines écoles sont fermées. À deux semaines du baccalauréat. Reste à savoir si la révolte des soldats est spontanée, préparée de longue main ou téléguidée par les adversaires de Souaré.
Quoi qu’il en soit, les Guinéens ont peur. Et les divisions apparues au sein de la troupe ne les rassurent qu’à moitié. Dans la soirée du 29 mai, des affrontements ont opposé des éléments loyalistes de la garde présidentielle aux plus déterminés des mutins. Le lendemain, des hommes en uniforme et des véhicules de l’armée étaient visibles en plusieurs points de la capitale, notamment sur le pont du 8-Novembre, qui mène au camp Alfa Yaya, l’un des foyers de la mutinerie, et à l’aéroport de Conakry-Gbessia.
Le 30 mai, les mutins ont finalement obtenu le paiement des sommes dues. Par ailleurs, le gouvernement s’est engagé à assurer la sécurité des stations-service et des convois de transport du carburant.