Politique

L’apolitique qui dérange

| Écrit par Cherif Ouazani

Méthodique et discret, le Premier ministre n’a d’autre parti que celui de la fidélité à son mentor, le chef de l’État. Un parcours et une approche atypiques qui forcent la curiosité et agacent ses détracteurs.

Chef du gouvernement depuis le 28 septembre 2007, Modibo Sidibé, 56 ans, collectionne les singularités. La première n’est pas banale : il est la seule personnalité politique malienne à avoir gardé un statut de ministre, de la révolution démocratique du 26 mars 1991 à nos jours. Le tout sans appartenir à aucun parti. Autre particularité du parcours de Modibo Sidibé : une carrière politique marquée par un chassé-croisé avec les membres de sa fratrie. À l’issue de la transition dirigée par le général Amadou Toumani Touré (ATT) entre mars 1991 et avril 1992, durant laquelle il fut le directeur de cabinet au palais présidentiel de Koulouba, avec rang de ministre, il a succédé à sasoeur, Oumou Louise Sidibé, à la tête du portefeuille de la Santé. Cinq ans après le départ de la primature de son frère Mandé Sidibé, en juin 2002, il est nommé à son tour Premier ministre.
Cadet d’une fratrie célèbre (trois frères et une soeur), le jeune Modibo a eu droit à une éducation des plus martiale, sous l’autorité d’un père officier supérieur de l’armée malienne et d’une mère dont la fermeté et la sévérité lui ont valu le sobriquet de « Capitaine Fanta ». De cette fratrie, seul l’aîné, Cheikh, n’est pas tombé sous le charme de la politique, préférant une carrière médicale et universitaire.
Peul du Wassoulo mais natif de Bamako, docteur en criminologie, Modibo Sidibé a le profil du parfait policier qu’il fut au début de sa carrière : discrétion, quête perpétuelle de l’information et profond respect pour la hiérarchie. Son entrée en politique est le fruit d’un concours de circonstances. En 1977, à l’issue de sa formation à l’École nationale de police, il entame un brevet de parachutiste. Le commandant de ce corps d’élite s’appelle Amadou Toumani Touré. Il remarque ce jeune homme peu volubile, qui contraste avec la gouaille caractérisant les mess des officiers parachutistes. Il apprécie les rares interventions de l’élève et s’en souviendra. La formation est brève et Modibo s’en va en Europe (Italie et France) pour achever son cursus universitaire. À son retour au pays, il intègre la Brigade d’investigations criminelles et devient, en 1984, commissaire de police à l’aéroport international de Bamako-Sénou puis rejoint, dans la foulée, le ministère de la Défense en qualité de chef de bureau au cabinet militaire. Quelques mois plus tard éclate la guerre entre le Mali et le Burkina Faso. Modibo Sidibé n’est pas au front, mais c’est lui qui rédige les communiqués de presse. À ce titre, il fréquente assidûment l’état-major où il retrouve le commandant ATT. Très vite, il devient son homme de confiance. Ses yeux et ses oreilles. Quand ATT renverse, en mars 1991, le général Moussa Traoré, il en fait son directeur de cabinet avec rang de ministre. Modibo Sidibé ne quittera plus le gouvernement.

Un homme bien informé
Durant son premier mandat (1992-1997), Alpha Oumar Konaré confie à Modibo Sidibé le maroquin de la Santé. Puis il en fait son chef de la diplomatie entre 1997 et 2002. De retour à Koulouba, élu démocratiquement cette fois, ATT fait encore appel à Modibo Sidibé : il est secrétaire général à la présidence, toujours avec rang de ministre, fonction qu’il occupera jusqu’à sa nomination à la primature.
Paradoxalement, cette remarquable longévité n’entraîne chez Modibo Sidibé aucun des travers de l’usure du pouvoir. En revanche, couplée à son expérience de « flic », elle lui sera utile pour parfaire sa connaissance des rouages du système. Très peu mondain, l’ancien policier ignore cependant peu de chose sur le personnel politique, le monde des médias et celui des affaires. Ses fonctions successives lui ont permis d’étudier au mieux les dossiers et, bien qu’il ne voyage guère à l’intérieur du Mali, les pulsions du pays profond n’ont pas de secret pour lui.

Sous Le feu de la critique
Grand, au port altier, ce père de cinq enfants traîne une réputation de rigueur. Une réputation surfaite. Ces anciens collègues africains se souviennent d’un chef de la diplomatie affable, présidant des séances de travail avec doigté, qu’il s’agisse de celles de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) ou de feu l’Organisation de l’unité africaine (OUA). Bourreau de travail, il est également connu pour son excessive prudence. La moindre décision nécessite moult réunions d’experts, commissions et conclaves. Ces détracteurs le lui reprochent : « Ce n’est pas un homme de décisions, juge sévèrement un ancien de la primature, il ne peut trancher sur un dossier qui exige un traitement rapide. » Sa nomination avait soulevé un vent de polémique au sein de la classe politique, déçue qu’ATT choisisse, à nouveau, un Premier ministre apolitique. Mais, cette fois-ci, la critique a été trop loin : « Le Mali a beau être considéré comme un pays démocratique, il est tout de même présidé par un général qui a confié la primature à un policier. » Ce tir de barrage s’explique sans doute par le fait que le président ATT achève son second et dernier mandat en avril 2012. L’échéance obsède déjà la classe politique écartée du jeu depuis plus de cinq ans par la légitimité (celle d’un général qui a renversé une dictature militaire et remis le pouvoir aux civils) et la popularité (un excellent bilan à son actif) du président ATT. Du coup, la nomination de Modibo Sidibé a été perçue comme la mise sur orbite d’un présidentiable non issu de la classe politique. D’où l’hostilité, manifeste ou inavouée, à l’égard du Premier ministre. Lui n’en a cure. Un destin national ? « Ma seule ambition est de remplir la mission qui m’a été confiée, lâche-t-il quand il consent à évoquer son avenir. L’ampleur de la tâche et la lettre de cadrage du président Touré me laissent bien peu de temps pour penser à tout cela. » C’est ce qu’il dit en public. En privé, il est encore plus catégorique : « Je n’y pense pas tous les matins en me rasant », a-t-il confié à l’un de ses visiteurs, paraphrasant le président français Nicolas Sarkozy.
Longévité ou pas, Modibo Sidibé n’a pas eu d’état de grâce. Mais la méfiance suscitée par son statut de policier et l’hostilité d’une grande partie de la classe politique malienne à son égard sont largement compensées par la totale confiance dont il jouit auprès du président Touré. Une confiance qui récompense sa loyauté envers son mentor durant ces vingt dernières années.

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