Politique

À la recherche du temps perdu

Plombé par une dette publique abyssale, le Japon est désormais distancé en Afrique par ses concurrents chinois et indien. Mais il est bien décidé à réagir.

Par - Samy Ghorbal, envoyé spécial à Yokohama
Mis à jour le 2 juin 2008 à 13:16

Pari gagné pour les Japonais et leur Premier ministre, Yasuo Fukuda : la quatrième édition de la Conférence internationale de Tokyo sur le développement de l’Afrique (Ticad), qui se tenait cette année du 28 au 30 mai à Yokohama, a battu tous les records d’affluence : quarante chefs d’État ou de gouvernement ont fait le déplacement. L’objectif a été atteint et aurait même pu être dépassé si le Camerounais Paul Biya et le Togolais Faure Gnassingbé n’avaient fait faux bond à la dernière minute.
Pratiquement tous les leaders des pays amis et alliés traditionnels de l’archipel ont répondu à l’appel : du Ghanéen John Kufuor au Sénégalais Abdoulaye Wade et du Kényan Mwai Kibaki au Burkinabè Blaise Compaoré, en passant par le Gabonais Omar Bongo Ondimba, le Congolais Denis Sassou Nguesso, le Malgache Marc Ravalomanana ou le Djiboutien Ismaïl Omar Guelleh. Autre habitué de ce genre de sommet, le Sud-Africain Thabo Mbeki était également présent. Logique, puisque son pays est de très loin le premier partenaire africain du Japon avec des échanges commerciaux avoisinant 12,5 milliards de dollars. Sa venue n’en a pas moins suscité une vive polémique, au moment où son pays est le théâtre d’une vague d’émeutes xénophobes. Mbeki, qui est intervenu lors de la session inaugurale, n’a pas fait la moindre allusion à la situation dans les townships.
Côté maghrébin, pas de chefs d’État, hormis le Mauritanien Sidi Ould Cheikh Abdallahi, mais des Premiers ministres : le Tunisien Mohamed Ghannouchi, le Marocain Abbas El Fassi. Ahmed Ouyahia, l’ancien chef du gouvernement, devenu envoyé spécial du président Abdelaziz Bouteflika, représentait l’Algérie. Mais la venue de « Boutef » n’est que partie remise : il a prévu d’assister au sommet du G8 qui se tiendra début juillet à Toyako, sur l’île d’Hokkaïdo.

Mieux qu’en 2003
L’importance de la participation était bien l’enjeu majeur de cette Ticad IV. Il fallait à tout prix faire mieux que lors des éditions précédentes : 5 chefs d’État ou de gouvernement en 1993, 13 en 1998, et 23 en 2003. « Les Japonais se sont montrés très pressants et nous ont fait sentir que notre présence était vivement souhaitée », explique un délégué d’un pays d’Afrique de l’Ouest. La raison de cette insistance est simple : le Japon entend montrer au monde qu’il n’a pas misé en vain sur l’Afrique depuis quinze ans, à l’heure où la Chine montre ses griffes et affiche de vastes ambitions politiques et économiques, de Khartoum à Kinshasa et d’Alger à Yaoundé.
Processus original et multilatéral organisé en partenariat avec la Banque mondiale et le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud), la Ticad a été lancée au lendemain de la chute du mur de Berlin, à une époque où les dirigeants occidentaux s’intéressaient davantage aux pays européens fraîchement libérés du communisme qu’à l’Afrique. Au fil des ans, un fructueux partenariat s’est instauré, le Japon n’ayant ni « pré carré » à défendre ni nouveaux marchés à conquérir. La coopération avec l’Afrique est peu à peu devenue une donnée importante de sa diplomatie, qui y a gagné la visibilité et la crédibilité qui lui ont longtemps fait défaut.
Bien sûr, il s’est agi d’un investissement à long terme, l’appui du bloc africain (53 pays) pouvant se révéler décisif dans l’optique d’un hypothétique élargissement du Conseil de sécurité des Nations unies, où le Japon postule à un siège de membre permanent. Mais le pays, qui était en 2002-2003 le deuxième donateur en Afrique, a rétrogradé à une moins glorieuse cinquième place. Confrontés à une dette publique abyssale (180 % du produit intérieur brut), ses gouvernants n’ont eu d’autre choix que de réduire drastiquement leur aide publique au développement : 40 % en sept ans.

Doublement de l’aide
Diplomatiquement désastreuse, cette tendance va être enrayée puisque Fukuda a annoncé le doublement d’ici à 2012 de l’aide bilatérale de son pays à l’Afrique (de 900 millions à 1,8 milliard de dollars). Au total, 7,2 milliards de dollars seront versés au cours des cinq prochaines années, dont 4 milliards pour les infrastructures.
Cet engagement constitue la mesure phare de la Ticad IV et peut être interprété comme une réponse au défi chinois – et, dans une moindre mesure, indien, New Delhi ayant organisé, courant avril, un sommet Inde-Afrique qui a réuni une quinzaine de pays. « L’Afrique est devenue le nouvel horizon géopolitique mondial, explique Louis Michel, le commissaire européen au Développement, présent à Yokohama. Parce qu’elle dispose de ressources naturelles en abondance, qu’elle est potentiellement très riche et que sa marge de progression est énorme. Personne ne peut reprocher aux Africains de mettre leurs partenaires en concurrence. Mais l’annonce du doublement de l’aide japonaise est très importante, y compris de notre point de vue. Car l’approche chinoise et celle du Japon et de l’Union européenne sont radicalement différentes. La Chine n’est pas un robinet d’aide, elle travaille avec des prêts concessionnels, alors que l’UE ou le Japon travaillent essentiellement avec des dons. »

Le taureau par les cornes
Les Africains se sont évidemment réjouis des annonces de Fukuda, mais attendent de connaître les modalités concrètes du déblocage de l’enveloppe additionnelle. Dans une intervention très remarquée, le Tanzanien Jakaya Kikwete, qui assure actuellement la présidence de l’Union africaine, a invité le secteur privé japonais à se montrer plus entreprenant. « Les flux d’investissements japonais restent modestes, a-t-il déploré. Entre 2002 et 2006, ils n’ont pas dépassé 415 millions de dollars, soit à peine 0,6 % du montant total des IDE japonais. En outre, deux pays, l’Égypte et l’Afrique du Sud, en ont accaparé près de 85 %. »
Mis au pied du mur par ses partenaires, le cabinet Fukuda a promis de prendre le taureau par les cornes. La Nexi, l’agence d’assurances qui couvre les exportateurs japonais contre les risques de non-paiement, va tripler ses garanties concernant l’Afrique. Pour montrer la voie, une mission mixte regroupant membres du gouvernement et grands patrons devrait se rendre sur le continent, en juillet, afin d’identifier les possibilités d’investissement les plus prometteuses. « Les résultats de ce changement d’approche devraient se faire sentir très rapidement », estime un diplomate japonais.