Politique

Belgique-RDC : Bruxelles fait son examen de conscience

Depuis son arrivée à la tête du gouvernement fédéral à la fin de 2020, Alexandre De Croo multiplie les gages de bonne volonté à l’égard des anciennes colonies, et en particulier de la RDC.

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Mis à jour le 8 avril 2022 à 11:14

Le président Felix Tshisekedi accompagné de son épouse Denise Nyakeru Tshisekedi signe le livre d’or du roi Philippe et de la reine Mathilde de Belgique au Palais royal de Bruxelles, le 10 mars 2022. © REUTERS/Francois Lenoir

Las ! Leurs majestés le roi Philippe de Belgique et son épouse la reine Mathilde ont une nouvelle fois dû annuler leur voyage officiel en RD Congo. Le couple royal, accompagné pour l’occasion d’Alexander De Croo, le Premier ministre, de Sophie Wilmès, ministre des Affaires étrangères et de sa collègue à la Coopération au développement, Meryame Kitir, avait prévu de longue date de séjourner à Kinshasa du 6 au 10 mars pour répondre à l’invitation du président Félix Tshisekedi. « Suite à l’invasion de l’Ukraine et la crise qu’elle génère, il a été décidé de reporter cette visite à une date ultérieure », confirme un bref communiqué du Palais le 28 février. À la grande déception du monarque qui n’a toujours pas pu se rendre dans l’ancienne colonie belge.

Déjà en 2020, la pandémie l’avait contraint à renoncer à venir sur place, pour présenter « ses plus profonds regrets pour les blessures du passé », au moment où la RD Congo célébrait le soixantième anniversaire de son indépendance. Une déclaration forte autant qu’inédite de la part de la couronne belge que le roi a donc dû faire depuis Bruxelles, dans une lettre datée du 30 juin 2020 qu’il a adressée au chef de l’État congolais. « Il tenait beaucoup à montrer qu’il aurait eu le même discours à Kinshasa cette fois », assure un proche du Château. Il devra patienter encore un peu avant de pouvoir marcher dans les pas de son père, Albert II, dernier roi des Belges à s’être rendu à Kinshasa, en 2010, à l’occasion du cinquantenaire du pays.

Dépasser les symboles

Ce léger contretemps ne devrait pas ralentir le rythme auquel la Belgique s’interroge sur son passé. Soulevé par la vague Black Lives Matter, Bruxelles a bien sûr aspergé de peinture rouge sang les statues du roi Léopold II mais contrairement à d’autres pays, la Belgique a décidé de dépasser les symboles. Notamment depuis l’arrivée à la tête de l’exécutif du libéral Alexander De Croo, Premier ministre, depuis la fin de 2020, d’un premier gouvernement de plein exercice après plus de 490 jours d’intérim.

Trop jeune pour avoir connu la colonisation, comme la plupart de son gouvernement, le fils d’Herman – vieux briscard de la politique belge, ancien ministre, toujours député et ami personnel de Mobutu – est prêt à ouvrir la boîte de Pandore, en même temps que les musées et les archives du royaume, au nom d’un apaisement des rapports avec les anciennes possessions belges en Afrique, à commencer par la RD Congo.

Le Premier ministre bénéficie pour cela d’une certaine concordance des temps. « Les relations avec Kinshasa sont bien meilleures aujourd’hui qu’avec la présidence précédente », confirme Colette Braeckman, journaliste au Soir de Bruxelles. Après avoir craint la rupture du temps de Joseph Kabila, Bruxelles peut dorénavant s’appuyer sur les relations tissées de longue date entre les Tshisekedi et les De Croo, hier les pères, aujourd’hui les fils. « Le président Tshisekedi a vécu plusieurs décennies en Belgique, comme plus de la moitié de son cabinet », rappelle la journaliste qui n’hésite pas à parler de « relations familiales ».

Les experts belges résument la période coloniale à une cruelle histoire d’extractions des ressources

Dans la foulée, Bruxelles a renoué sa collaboration économique et parle même de relancer, dans les semaines qui viennent, ses accords de coopération militaire avec la RD Congo. En se gardant bien néanmoins d’émettre la moindre critique, « alors que la gouvernance du pays reste toujours aussi problématique », estime un représentant du secteur privé belge depuis Kinshasa. « Les Belges sont tellement contents de cette normalisation avec les Congolais qu’ils en sont presque aveuglés », observe un diplomate européen depuis Bruxelles. Et c’est pour officialiser ce retour au beau fixe « que la visite royale était si attendue des deux côtés », reprend Colette Braeckman.

Décolonisation des consciences

La Belgique entend poursuivre la décolonisation des consciences entamée de manière spectaculaire ces douze derniers mois. La commission spéciale, mise en place à la fin de 2020 pour enquêter sur le passé colonial belge au Congo, a rendu son rapport le 27 octobre dernier. Et les conclusions de ce document de près de 700 pages, sont accablantes pour les autorités belges qui se sont succédé, les experts résumant la période coloniale à « une cruelle histoire d’extractions des ressources ».

Le rapport est aujourd’hui entre les mains des parlementaires qui vont devoir statuer sur les réparations recommandées par les auteurs, ainsi que sur les possibles excuses à formuler. L’une des actions proposées par les experts, dont le gouvernement s’est empressé de s’emparer, porte sur la restitution des œuvres d’art spoliées. Le processus a officiellement été présenté en novembre 2021, lors de la visite à Kinshasa du secrétaire d’État Thomas Dermine, en charge de ce dossier très suivi en Belgique comme au Congo, et les premiers retours pourraient avoir lieu avant la fin de cette année.

Autre restitution très attendue à Kinshasa, celle des reliques de Patrice Lumumba : une dent, prélevée à l’époque par un commissaire belge. Bruxelles devait la remettre aux autorités congolaises le 21 juin 2021, à l’occasion du soixantième anniversaire de la mort du premier chef de gouvernement du Congo indépendant, avant que la pandémie ne vienne perturber le calendrier. Prévue ensuite pour le 17 janvier, date exacte du décès, cette reconstitution a maintenant été repoussée à la fin de juin, « le temps que le mausolée destiné à recueillir la dépouille soit prêt », explique Roland Lumumba, l’un des fils. Ce qui ne devrait pas empêcher le héros national congolais de continuer à faire l’actualité dès les prochaines semaines.

Justice pour Lumumba ?

Le parquet fédéral belge a en effet mené le 18 janvier une perquisition au Parlement qui a fait du bruit dans le royaume. Les documents utilisés à l’époque par la commission d’enquête qui, en 2001 et 2002, avait conclu « à la responsabilité morale » de certains représentants belges, ont été placés sous scellés. Ils pourraient par la suite être reversés au dossier pour aboutir à plus long terme à un procès aux assises qui permettrait de répondre enfin à la plainte déposée par la famille en 2011 et qui a qualifié de « crime de guerre » l’exécution de Patrice Lumumba.

Autant d’éléments qui devraient contribuer à réchauffer davantage encore les relations belgo-congolaises, à moins d’un an du prochain scrutin présidentiel en RD Congo. Mais le calcul n’est pas que diplomatique pour Alexander De Croo, qui, avec les élections fédérales de 2024 en ligne de mire, cherche également à séduire la diaspora africaine de Belgique. Particulièrement active sur ces différents dossiers, elle est en première ligne « dans le réexamen de conscience actuel du pays », constate Colette Braeckman. Alors qu’elle représente aujourd’hui près de 14% du corps électoral belge, la diaspora pourrait décider de monnayer ses voix, après avoir réussi à imposer sa parole dans l’espace public.