Culture

Quand la France a la classe

Le 61e Festival de Cannes a décerné la Palme d’or à un long-métrage joué par des acteurs non professionnels. Des jeunes d’un collège parisien réputé difficile. Et a récompensé des films au fort contenu politique.

Par - Renaud de Rochebrune, envoyé spécial à Cannes
Mis à jour le 2 juin 2008 à 13:16

« C’était la finale de la Coupe du monde ! » Avec ses mots et sa métaphore préférée, ce jeune élève noir du collège Françoise-Dolto du 20e arrondissement de Paris exprimait bien, ce lundi 26 mai, dans la cour de son établissement, ce qu’il venait de vivre la veille au soir à 1 000 kilomètres de là. Peu banal, en effet, pour un ado de troisième de recevoir, avec le réalisateur Laurent Cantet et ses camarades de classe, acteurs comme lui du film Entre les murs, la Palme d’or du Festival de Cannes des mains de Robert de Niro ! Et cela pour un film à petit budget, sans comédien professionnel, qui raconte simplement une année de cours dans la classe de quatrième d’un professeur de français.
Vingt-quatre heures auparavant, Souleymane, Boubacar, Nassim, Laura et les vingt autres élèves qui jouent avec une dizaine de leurs professeurs avaient déjà cru avoir atteint le sommet de la gloire avant la projection officielle d’Entre les murs en montant les célèbres marches de ce Palais des festivals. Ils étaient tous repartis le lendemain matin, dimanche, pour rallier Paris en car. Un coup de téléphone de la production a fait stopper le véhicule une demi-heure après le départ. « Les organisateurs du Festival nous ont demandé de faire revenir tout le monde pour la cérémonie de remise des récompenses. Il était donc très probable qu’on aurait quelque chose. L’ambiance a commencé à être extraordinaire dans le bus », raconte Frédéric Faujas. Professeur de mathématiques au collège Dolto et lui-même acteur dans le film, le fils de notre collaborateur Alain Faujas était en effet de l’équipée cannoise. « On était tous euphoriques, il n’y avait plus ni élèves ni professeurs. Mais aucun d’entre nous, collégiens ou enseignants, ne pensait à autre chose qu’à un des nombreux prix du palmarès, au mieux un prix d’interprétation collectif pour tous les acteurs amateurs du film. »
Ce n’est que dans la salle, après que le président du jury Sean Penn a annoncé une à une toutes les récompenses à l’exception de la Palme d’or, que le suspense a été insoutenable. « Étions-nous revenus pour rien, finalement ? D’autant que le film favori, Valse avec Bachir, de l’Israélien Ari Folman, n’avait pas encore été cité non plus. Ou alors » Et ce fut effectivement le « truc de ouf », comme le dira l’une des jeunes protagonistes du film : « C’est à l’unanimité, annonça Sean Penn, que le jury a décidé d’accorder la Palme d’or à ce film incroyable qu’est Entre les murs. »

Séances d’improvisation
Cette Palme d’or, la première qu’obtient le cinéma français depuis 1987, où Maurice Pialat avait triomphé avec un très beau film qui avait partagé les festivaliers (Sous le soleil de Satan, d’après l’Âuvre de Georges Bernanos), méritait bien d’être accordée à l’unanimité. Car ce film, que le public pourra découvrir en salles à partir du 15 octobre en France, fait partie de ces rares Âuvres qui s’imposent par l’intérêt évident de leur sujet et la façon quasi parfaite dont il est traité. À la fois drame, comédie, chronique sociale, reportage convaincant sur la vie des collégiens et des professeurs, réflexion sur la citoyenneté et le savoir, témoignage sur les rapports entre adolescents et adultes, Entre les murs donne l’impression de parler de la vie tout court dans un pays de plus en plus multiculturel, élevant à l’universel un thème particulier (l’école), qui plus est dans un « décor » très situé (un collège dans un quartier populaire de Paris, au début du XXIe siècle).
Le rendu est tellement réussi que plus d’un spectateur parmi les privilégiés qui l’ont vu a cru assister à la projection d’un extraordinaire documentaire sur une vraie classe, avec ses élèves de toutes origines (fils et filles d’immigrés d’Afrique du Nord, du sud du Sahara ou d’Asie), plus vrais que nature (le cancre, l’insolente et le rétif à toute discipline comme l’élève modèle et tous les autres).
En fait, tous les acteurs ont eux-­mêmes construit leur personnage au cours de très nombreuses séances d’improvisation avant le tournage. Mais surtout, fait remarquable, ce long-métrage n’impose jamais son point de vue sur les problèmes essentiels évoqués directement ou indirectement : comment se fait (ou non) la transmission du savoir, comment organiser la cohabitation dans un même lieu d’individus d’origine et de niveau scolaire fort différents, comment le rapport inégalitaire entre enseignants et enseignés peut être (ou non) « géré » sans tourner au rapport de force permanent, comment la situation familiale influe sur les chances d’un enfant de réussir, etc. Une Âuvre, donc, qui, obligeant à se poser des questions sur la vie collective sans apporter de réponses toutes faites, montrant sans démontrer, oblige celui qui la regarde à être intelligent. Réalisé « entre les murs » de l’école sans parti pris idéologique affirmé, un exploit quand il s’agit de parler d’éducation, le film aura donc assurément un impact « hors les murs ».

Pleinement politique
On l’a compris : sous ses apparences de film « de société », la Palme d’or 2008 est pleinement politique, au meilleur sens du terme. À cet égard, elle est emblématique de ce que le Festival de Cannes 2008 a proposé en explorant dans ses diverses sélections, officielles ou « parallèles », la crème de la production mondiale actuelle. Le jury, dont le président avait annoncé qu’il voulait récompenser des films à l’écoute des affaires du monde, n’a eu que l’embarras du choix pour distinguer des Âuvres répondant à cette définition.
Il a ainsi distribué des prix aux deux films italiens en compétition – l’un sur l’omniprésence de la mafia napolitaine dans la vie quotidienne des habitants d’un quartier défavorisé de la capitale du Mezzogiorno (Gomorra, de Matteo Garrone, Grand Prix du festival), l’autre sur l’étonnant et inquiétant parcours du « parrain » de la démocratie chrétienne italienne Giulio Andreotti pendant quarante ans (Il Divo, de Paolo Sorrentino, Prix du jury). Ainsi qu’au portrait hélas bien hagiographique d’Ernesto Che Guevara (Prix d’interprétation à Benicio Del Toro pour son rôle dans le Che de Steven Soderbergh) et à la chronique sur la vie des exclus de São Paulo des Brésiliens Walter Salles et Daniela Thomas (Prix d’interprétation à Sandra Corveloni pour son rôle d’une mère courage dans Linha de Passe). Le Prix du scénario, enfin, est allé à un film traitant de la question des sans-papiers, Le Silence de Lorna, des frères Dardenne, déjà deux fois Palme d’or (Rosetta et L’Enfant).

Oublié des sélections
Seul le Turc Nuri Bilge Ceylan a réussi à faire exception avec Les Trois Singes (Prix de la mise en scène). Un film certes « social » (un homme va volontairement en prison à la place de son patron, ce qui va détruire sa famille), mais surtout traité avec art (une utilisation virtuose des potentialités esthétiques des nouvelles techniques numériques) en privilégiant une approche intimiste.
Parmi les films qui ne concouraient pas pour la Palme d’or, ce sont encore, pour la plupart, des Âuvres au fort contenu politique qui ont obtenu des prix. Comme Hunger, du vidéaste britannique Steve McQueen, Caméra d’or (prix du premier film), qui évoque d’une façon presque insoutenable la grève de la faim mortelle de militants de l’IRA sous le régime de l’inflexible Dame de fer, Margaret Thatcher. Ou Snow, Prix de la Semaine de la critique, qui décrit, avec une grande justesse de ton, le difficile quotidien et les espoirs de femmes bosniaques qui ont tout perdu lors de la guerre civile. Ou encore le très beau Tulpan, du Kazakh Sergei Dvortsevoy (Prix Un certain regard), qui, en nous faisant partager la vie nomade de bergers dans les steppes d’Asie centrale, évoque les contraintes économiques et sociales qui pèsent sur l’existence des gens même quand ils (sur)vivent à l’écart du monde marchand mondialisé.
On a certes pu voir sur les écrans de la Croisette des films dits « de genre », grâce à de rares comédies, quelques bons polars et divers films sentimentaux, voire romantiques. Mais ils détonnaient dans l’ambiance grave et sérieuse du cru 2008. Le cinéma d’évasion et de divertissement aura été le grand oublié des sélections de cette année. Mais comme le démontraient éloquemment les rires provoqués par de multiples scènes du film de Cantet, il est fort possible de divertir le spectateur tout en évoquant des questions sérieuses. C’est même la marque des films réussis.