Politique

Quatre ans pour réussir

Lutte contre la pauvreté, chômage, système scolaire paralysé, irrédentisme touareg… Un an après sa réélection triomphale, le chef de l’État doit faire face à de nombreuses difficultés. Ses concitoyens, eux, attendent des résultats.

Mis à jour le 2 juin 2008 à 13:16

Réélu triomphalement au premier tour de l’élection du 29 avril 2007 avec 71,2 % des suffrages exprimés, le président Amadou Toumani Touré (ATT) se veut aujourd’hui « l’artisan du véritable décollage socio-économique du Mali », ainsi qu’il s’est lui-même présenté dans le Programme de développement économique et social (PDES), qui constitue son projet pour « un Mali qui gagne ». Après avoir été l’un des principaux acteurs du retour à la démocratie en 1991 puis l’architecte du consensus de la classe politique malienne lors de son premier mandat à la tête du pays à partir de 2002, « l’homme du 26 mars » saura-t-il agir de manière aussi déterminante sur l’économique que sur le politique ?
Le principal atout d’ATT, qui, en vrai démocrate, ne peut espérer briguer un troisième mandat consécutif (interdit par la Constitution), paraît être sa clairvoyance sur les défis posés au pays et sur l’urgence de la situation. À l’en croire, sa seule ambition désormais est de mettre à profit ce moment si particulier de sa vie « où le jugement de l’Histoire importe plus que la gloire ou le succès » pour accélérer la lutte contre la pauvreté. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres, étant donné l’ampleur des défis auxquels la société malienne est confrontée : le pays stagne depuis des années aux derniers rangs du classement de l’indice de développement humain (IDH) du Programme des Nations unies pour le développement (Pnud) et l’ambition du PDES est jugée irréaliste par de nombreux économistes.

Majorité confortable
Les élections législatives de juillet 2007 ont pourtant apporté une majorité très confortable à la mouvance présidentielle de l’Alliance pour la démocratie et le progrès (ADP, 113 sièges sur 147), qui dispose désormais de tous les leviers permettant de mener à bien le projet d’ATT. Dioncounda Traoré, le leader de l’Alliance pour la démocratie malienne (Adema) – l’un des deux piliers de l’ADP avec l’Union pour la république et la démocratie (URD) de Soumaïla Cissé, patron de la Commission de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) – a été élu en septembre 2007 au perchoir de l’Assemblée nationale. À charge pour lui d’animer le débat démocratique, alors même que l’opposition est réduite à la portion congrue : 19 sièges seulement pour le Front pour la démocratie et la république (FDR), emmené par le Rassemblement pour le Mali (RPM) de l’ancien Premier ministre Ibrahim Boubacar Keita (réélu de justesseÂ) et le Parti pour la rénovation nationale (Parena) de Tiébilé Dramé. En dépit de cette large majorité à l’Assemblée, la mise en place de l’exécutif s’est distinguée par sa lenteur. Nommé Premier ministre le 28 septembre, Modibo Sidibé (voir pp. 74-75) n’a présenté sa déclaration de politique générale que dix semaines plus tard, le 14 décembre ! Un délai anormalement long, qui s’explique sans doute par le perfectionnisme du nouveau chef de gouvernement (policier de formation), mais aussi par la difficulté de la tâche, alors que la succession d’ATT est déjà dans tous les espritsÂ
Autre souci notable, la lourdeur de la mise en place du « superministère » de l’Économie, de l’Industrie et du Commerce. Ce dernier était dirigé par Fatoumata Bâ Néné Sy (ancienne administratrice des programmes de développement pour le Mali au siège de la Banque mondiale à Washington) jusqu’à sa révocation le 4 avril, à la suite d’un lynchage médiatique mettant en cause ses compétences. C’est donc désormais à son successeur, Ahmadou Abdoulaye Diallo, ancien conseiller économique de la présidence, que reviendra la responsabilité de gérer une partie des quelque 460,8 millions de dollars que le Millenium Challenge Account (MCA, fonds pour le « Défi du millénaire » alloué par le gouvernement américain) veut injecter dans l’économie malienne. Mais cela fait deux ans que le dossier du Mali a été validé et les sommes ne sont toujours pas verséesÂ
Il n’en demeure pas moins que les choix d’économistes comme Fatoumata Bâ ou Ahmadou Diallo pour dynamiser l’économie sont à l’image d’un gouvernement que Modibo Sidibé veut efficace et responsable. Le Premier ministre a clairement signifié à son équipe que sa gestion était axée sur les résultats, laissant planer l’ombre d’un éventuel grand remaniement. Sans états d’âme, il n’a qu’un but : mener à bien la mission qu’ATT lui a confiée. Et, de fait, il règne une certaine émulation entre les ministères, soucieux de filer droit. Conséquence : peu d’entre eux osent communiquer librement, et l’évaluation de leur action demeure difficile. Mais il est vrai que le gouvernement n’a pas encore soufflé sa première bougie et que de nombreux dossiers n’ont toujours pas été résolus.

Dossiers majeurs en suspens
Le dossier de l’irrédentisme touareg (voir pp. 71-72) semble encore loin d’être réglé. Au contraire, depuis mars 2008, l’Alliance touarègue Nord-Mali pour le changement (ATNMC) conduite par Ibrahim Ag Bahanga a multiplié les opérations et étend ses offensives au sud. La privatisation en cours de plusieurs entreprises publiques constitue un autre sujet brûlant pour le gouvernement, déjà confronté au mécontentement populaire dû à la cherté de la vie. Décidée en 2004 et longtemps repoussée, la privatisation de la Société des télécommunications du Mali (Sotelma) et de sa branche de téléphonie mobile Malitel paraissait très mal engagée. Confrontée à une concurrence féroce de la part d’Orange Mali (y compris pour le téléphone fixe), la Sotelma affichait un déficit d’exploitation de plus de 5 milliards de F CFA en 2006, avant de redresser la barre sous la houlette de son nouveau directeur général, Lassana N’Diaye, qui compte sur un bilan positif et un résultat d’exploitation de plus de 18 milliards de F CFA en 2008Â Cette bouffée d’oxygène sera-t-elle suffisante pour que le processus d’appels d’offres soit fructueux ? Réponse d’ici à la fin de l’année avec, en sus, l’octroi prévu d’une troisième licence de téléphonie mobile.
Mais le trouble est encore plus palpable dans la filière coton, dont dépendent 3,5 millions de Maliens. Alors que la privatisation de la Compagnie malienne pour le développement des textiles (CMDT) est prévue pour cette année (voir p. 76-77), le torchon brûle entre son PDG, Ousmane Amion Guindo, et Aliou Tomota, le patron du groupe Tomota, qui a racheté, en 2005, la société publique des Huileries cotonnières du Mali (Huicoma). Alors qu’il s’en défend vivement, une partie de la presse accuse Ousmane Guindo de couvrir un vaste trafic de graines de coton, qui aurait entraîné une baisse d’activité de Huicoma et mis, de ce fait, plus de 400 salariés au chômage technique en 2007 (sur plus de 1 100). De son côté, Tomota est taxé de manquer d’expérience dans le secteur agro-industriel et soupçonné de ne vouloir ni honorer les dettes de Huicoma envers la CMDT, ni suffisamment dédommager les salariés licenciés La justice, saisie des dossiers, doit se prononcer prochainement.
En dépit de ces vicissitudes, qui reflètent autant la confusion que la lente maturation d’une économie pour laquelle 2008 doit constituer une étape décisive, les signes de l’amélioration du climat des affaires sont bien réels, même s’ils demeurent embryonnaires et invisibles dans les études, comme celle de la Banque mondiale. Ainsi, le premier Forum des investisseurs au Mali a réuni en novembre 2006 plus de 1 000 participants dont 300 investisseurs étrangers de 35 pays, au premier rang desquels la Chine, l’Inde et la France. Le Guichet unique pour la création d’entreprise est entré en activité. Une Agence de promotion de l’investissement est par ailleurs en gestation et des audits administratifs sont en cours. Sans compter une ambitieuse réforme de la justice programmée pour cette année.

Un nouveau départ ?
Un quinquennat peut sembler à certains bien court pour dégager le Mali de toutes ses pesanteurs. Mais ce serait oublier que le PDES veut inscrire sa réussite sur le long terme. Et cette réussite dépendra avant tout de la manière dont la classe politique malienne, dans son ensemble, saura en intérioriser la rigueur et les finalités, en dépassant ses propres querelles partisanes. De même, la lutte contre la corruption (notamment grâce à l’action du vérificateur général Sidi Sosso Diarra) et l’intégration de la jeunesse malienne au développement économique (pour l’heure mal engagée, l’université s’apprêtant à clore une nouvelle année blanche) doivent rester le fil d’Ariane de ce « Mali qui gagne » tant espéré, sous peine de voir réduits à néant tous les efforts déployés.
Alors, le second mandat d’ATT est-il un nouveau départ ? Il est trop tôt pour le dire, mais une chose est sûre : le Mali bouge. Reste à savoir s’il progresse assez rapidement et si les virages seront pris à temps. Une question que l’Histoire – c’est-à-dire la jeunesse actuelle – ne manquera pas de trancher.