Société

Rachid Benzine

Ancien champion de kickboxing, l'intellectuel marocain est devenu, à 37 ans, une référence en France dans la réflexion sur l'islam. Iconoclaste et moderne.

« J’aimerais bien prendre ma retraite ! » À 37 ans, l’islamologue Rachid Benzine rêve déjà de se retirer à la campagne, « quelque part où il y a des chevaux ». Dans le hall de la Faculté libre de théologie protestante de Paris, où il s’apprête à dispenser son cours semestriel, le jeune homme, téléphone mobile scotché à la main, envoie des textos en évoquant les Écritures coraniques. « Ce que je vis, je le vis pleinement », dit-il. À preuve, il termine ses conférences littéralement épuisé. « Beaucoup plus que si je sortais d’un ring. » Loin de l’image un rien poussiéreuse du prof de fac, cet intellectuel iconoclaste a conservé l’allure d’un sportif de haut niveau. Dans une autre vie, Benzine fut en effet champion de France de kickboxing. C’était en 1996. Bien avant qu’il ne devienne un enseignant-chercheur de renom.
Entre Trappes, en banlieue parisienne, où il habite, et Paris, Aix-en-Provence et Louvain-la-Neuve (Belgique), où il enseigne, entre le Maroc, d’où il est originaire, et la France, qu’il ne peut se résoudre à quitter, cet universitaire au confluent des mondes n’en finit pas de franchir les frontières. Tant géographiques qu’intellectuelles. Je vis « entre ciel et terre », s’amuse-t-il.
Adepte de la « déconstruction » chère au philosophe Jacques Derrida, Benzine peut également citer le rappeur français Kery James : « Je ne suis pas venu vous dire ce que vous avez envie d’entendre ! » En clair, il n’est « pas là pour rassurer les gens, pour leur dire que l’islam est une gentille religion, mais pour essayer de bousculer les évidences ».

Double vocation
Déconstruire pour mieux reconstruire, tel est son credo. Et le sens de sa double vocation d’enseignant à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence et de chercheur à l’Observatoire du religieux, dans cette même ville. Ses recherches, il les consacre à l’analyse de sourates du Coran à travers le prisme des sciences humaines. Pour faire simple, disons qu’il s’attache à concilier la doctrine islamique avec les connaissances actuelles et les évolutions de la société.
Ce soir-là, le débat qu’il anime à la faculté protestante est l’occasion de retrouver un aréopage d’étudiants qui, tous, parlent avec admiration des Nouveaux Penseurs de l’islam, un livre paru en 2004 chez Albin Michel dans lequel Benzine présente le travail de huit intellectuels musulmans porteurs d’une vision « libératrice de l’islam ». Dans l’amphithéâtre sont également présents des copains en transit, des chefs d’entreprise français à peine débarqués d’Abou Dhabi ou de Casablanca. « Notre génération emprunte le chemin inverse de celui de nos parents. Sans doute serai-je amené à passer de plus en plus de temps au Maroc », commente-t-il.
Né à Kénitra, près de Rabat, en 1971, Rachid Benzine cultive des liens étroits avec son pays d’origine. Depuis la parution des Nouveaux Penseurs, il le sillonne fréquemment, donne des cours d’analyse du Coran à la Haute École de management de Marrakech, multiplie les conférences à Casa ou à Tanger et publie une chronique régulière dans le quotidien d’information Aujourd’hui le Maroc. C’est, explique-t-il, qu’il a « besoin de retrouver des gens qui [lui] ressemblent, qui partagent la même langue. Or une langue véhicule un imaginaire, une manière de vivre, un mode de représentation ».
L’arabe et sa « douce psalmodie » lui furent légués en héritage. Tout comme sa foi. Mais de cela, pas un mot. Benzine n’en parle jamais. Tout juste confie-t-il avoir vu le jour « dans un univers où Dieu était partout nommé ». On l’aura compris : l’islamologue ne s’est pas fait en un jour.
Ses premiers enseignements religieux, il les reçoit de la bouche même de son père, fondateur à Kénitra d’une jamaa, une petite école coranique où il enseignait aux siens et à d’autres enfants issus de milieux défavorisés. De ce père très pieux, il salue, non sans émotion, « l’exemplarité » et le sens du sacrifice.
Débarqué à Trappes, celui-ci ?est contraint de renoncer à sa vocation de lettré. Pour faire vivre sa famille, il devient ouvrier du bâtiment. Le jeune Rachid passera les sept premières années ?de sa vie à Kénitra avant de le rejoindre, avec sa mère et ses huit frères et sÂurs.
L’adaptation se fait sans encombre. Benzine est bon élève et, très vite, s’engage dans le mouvement associatif. À 14 ans, il participe à la création d’Issue de secours, une association qui se consacre au soutien scolaire et à l’organisation d’activités culturelles. Là, son chemin croise celui de Jean-Michel Degorce, dit « Bunny ». Ce prêtre du diocèse de Versailles sera « le premier adulte à [lui] faire confiance ». Une rencontre qui va tout déclencher. « J’ai pu me rendre compte que, contrairement aux musulmans, les chrétiens ont le souci des autres avant celui de la prière. »
Trois ans après, nouveau déclic. À 17 ans, Rachid Benzine découvre les travaux du théologien et psychanalyste allemand Eugen Drewermann, qui s’efforce de réconcilier la doctrine de l’Église avec les sciences humaines. Le jeune homme est séduit. Pour lui, le dialogue sera interreligieux ou ne sera pas. Resté fidèle à cet engagement, il fait la rencontre, une décennie plus tard, de Christian Delorme, prêtre du diocèse de Lyon avec qui il écrira son premier livre : Nous avons tant de choses à nous dire (Albin Michel, 1998).
Entre-temps, Benzine, qui rêve de mener à bien les ambitions contrariées de son père, s’est tourné vers l’enseignement. Un DEA d’économie, un autre de sciences politiques, et le voilà professeur de lycée, puis à l’université de Paris X-Nanterre. Mais la découverte des exégètes chrétiens, la lecture de leurs alter ego musulmans et une thèse à l’université Lyon-II consacrée à « l’herméneutique coranique » le ramènent bientôt sur les voies de Dieu. « Un hasard transformé en un destin par un choix continu », explique-t-il, empruntant la citation à Paul RicÂur, l’un de ses maîtres à penser. La boucle est bouclée.

Dieu soit loué !
Au lendemain de la parution de son premier livre, il devient directeur de la collection « L’islam des Lumières » chez Albin Michel. On lui doit la publication en France d’auteurs tels que l’historien tunisien Abdelmajid Charfi, le théologien sud-africain Farid Esack ou la Tunisienne Olfa Youssef, éminente représentante, au côté de Benzine, justement, de cette nouvelle génération de chercheurs « réformistes » – un mot qu’il n’apprécie guère.
Actuellement, il met la dernière main à Hypothèses pour une lecture du Coran, titre – provisoire – de son prochain ouvrage, dont la sortie est prévue en 2009. En attendant, il continue de donner des cours et multiplie les interventions dans les médias. En France comme au Maroc.
Une anecdote, pour finir. Un soir, à Saint-Antoine-l’Abbaye, un « trou paumé » entre Lyon et Valence, dans le sud de la France, où il est venu parler des Écritures devant un large public, il s’émerveille de n’être pas totalement coupé du monde. « Le téléphone capte mal, lance-t-il, mais, miracle, il y a Internet dans cette abbaye ! Dieu soit loué ! » Rachid Benzine est comme ça.

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