Culture

Tierno Monénembo revisite la colonisation

Dans son dernier roman, l’écrivain guinéen retrace le parcours d’un aventurier français du XIXe siècle qui tenta de s’approprier une partie du Fouta-Djalon. Interview.

Par - Propos recueillis à Paris par Tirthankar Chanda
Mis à jour le 2 juin 2008 à 13:16

Le héros du nouveau roman du Guinéen Tierno Monénembo est un explorateur aventurier français du XIXe siècle : Aimé Victor Olivier, vicomte de Sanderval. Son nom ne dira rien à la plupart des lecteurs, car l’Histoire l’a oublié. Mais il fut l’un des grands précurseurs de la colonisation en Afrique de l’Ouest. Nourri des récits des explorateurs depuis son enfance, notamment des récits de voyages à Tombouctou de René Caillé, ce grand bourgeois fut lui-même l’un des premiers Français à se rendre à la cour de l’almâmi (le chef suprême) du royaume théocratique peul du Fouta-Djalon (au centre de la Guinée actuelle).
Dans une biographie romancée intitulée Le Roi de Kahel, Monénembo retrace le parcours hors du commun de ce pionnier qui fit, entre 1880 et 1919, cinq séjours au Fouta-Djalon. Ses carnets de voyages racontant la splendeur et la cohérence de la civilisation peule faisaient le régal des gazettes de l’époque. Sa rencontre avec le peuple peul, le dialogue d’égal à égal qu’il avait engagé avec son élite sociale et culturelle, qui le considérait comme l’un des siens jusqu’à lui conférer le titre de « roi », et l’autorisation de battre monnaie à son effigie, ont été de grands moments de l’histoire coloniale franco-africaine.
Si Monénembo s’intéresse à cet homme d’exception, à ce conquérant missionnaire qui a vu son ambition de civiliser les « tribus » d’Afrique se transformer en admiration au contact des Peuls, porteurs de valeurs civilisationnelles anciennes et sophistiquées, c’est sans doute parce que son aventure est la métaphore de la rencontre des peuples qu’aurait pu être la colonisation, au lieu d’être cette longue histoire tragique de domination et d’exploitation.
Auteur de neuf romans (avec celui-ci) et d’une pièce de théâtre, Tierno Monénembo est l’une des voix majeures de la littérature africaine contemporaine. Puisant sa matière dans les affres de l’exil (Monénembo a quitté la Guinée de Sékou Touré dès 1969) et dans les heurs et malheurs de l’Histoire africaine avec un grand « H », il a construit une Âuvre poignante et magistrale qui s’inspire tant des techniques romanesques modernes que des contes et légendes que lui racontait autrefois sa grand-mère, Nénembo, à qui le romancier doit plus que son nom. Les Crapauds-brousse (1979), Les Écailles du ciel (1986), Pelourinho (1995), Peuls (2004) sont les romans les plus connus de Tierno Monénembo. Le Roi de Kahel a été retenu dans la sélection de printemps du prix Renaudot, qui sera décerné début novembre.

Jeune Afrique : Votre Âuvre romanesque se caractérise par sa diversité. Pelourinho revêtait la forme d’une enquête ethnologique, Peuls celle d’une épopée. Vous innovez encore avec ce roman. Comment en est née l’idée ?
Tierno Monénembo : C’est mon ancien proviseur Djibril Tamsir Niane, qui est lui-même un grand historien, auteur d’une épopée mandingue, qui m’a conseillé de m’intéresser à l’explorateur Olivier de Sanderval, dont la vie fut un roman. Sanderval est un personnage légendaire en Guinée. Tout le monde connaît son nom à Conakry, où il y a même un quartier qui s’appelle « Sandervalia », ce qui signifie « chez Sanderval » en soussou. Sa maison, détruite plusieurs fois et reconstruite, abrite aujourd’hui le musée de Conakry. Je savais aussi que le palais présidentiel est situé sur un terrain qui appartenait aux Sanderval, mais je ne connaissais pas grand-chose de la vie de cet homme.

Vous vous êtes manifestement beaucoup documenté.
J’ai d’abord cherché des informations aux Archives nationales de Conakry, mais n’y ayant rien trouvé de substantiel, je suis allé sur Internet. Je suis tombé sur des références à son grand livre, L’Absolu, mais aussi sur l’adresse de son petit-fils, un certain Bruno Olivier de Sanderval, conseiller général du Calvados. J’ai écrit à ce monsieur, qui m’a répondu en me reprochant d’avoir dénigré son grand-père dans Peuls. J’en avais effectivement très mal parlé, car le peu que je savais de lui, je l’avais puisé dans les documents de l’administration coloniale, qui a toujours été contre Sanderval.
Malgré mon crime de lèse-majesté, le petit-fils m’a invité à déjeuner. On s’est expliqués, si bien que j’ai été autorisé à venir consulter les archives familiales des Sanderval. Autre signe du destin, il se trouve que j’habite à Caen et les archives se trouvaient à quinze minutes de chez moi !

Qui était en réalité ce Sanderval ?
C’était un personnage fascinant, pur produit du XIXe siècle français, où on ne pouvait que devenir poète, savant ou explorateur. Aimé Olivier de Sanderval fut les trois. Dans mon roman, j’ai raconté sa vie d’explorateur en Afrique. Mais il a aussi écrit et il était surtout un grand scientifique. Il était né dans une grande famille d’industriels de Lyon. Aimé Olivier lui-même, ingénieur de formation, a inventé la roue à moyeux suspendus et a créé la première usine de bicyclettes à Paris. Il a aussi amélioré le parachute et a failli inventer l’avion.
En même temps, cet homme très rationnel était animé par une espèce de mysticisme. Il rêvait de fonder un royaume où il pourrait diffuser le savoir occidental parmi les populations africaines, qui, selon lui, étaient appelées à reprendre le flambeau de la civilisation. C’est avec cette ambition de se tailler un royaume qu’il a débarqué dans le pays peul en 1879.

Même pour son époque, c’était un projet un peu fou, non ?
Sanderval était évidemment un mythomane. Mais les mythomanes sont des personnages très intéressants du point de vue romanesque. Ils sont pleins de rêves et de fantasmes qui résistent rarement aux dures réalités de la vie. Cela donne des héros tragiques, guettés par l’échec et l’oubli. Mes personnages sont souvent des ratés. L’échec me fascine plus que la réussite. Contrairement aux grands héros de la colonisation que sont les Faidherbe, les Brazza, les Lyautey, Sanderval n’a pas réussi à s’imposer face à l’énorme machine de guerre de l’administration coloniale.

Ce qui différencie Sanderval tel que vous l’avez raconté, c’est qu’il se sentait chez lui en Afrique.
Il a été fait officiellement peul par l’almâmi. Il se considérait lui-même comme un seigneur peul. C’est la preuve que l’histoire coloniale n’a pas toujours été aussi manichéenne qu’on a voulu le dire : ce n’était pas toujours Blancs contre Noirs. Il y avait place, surtout au début, pour un autre projet colonial basé sur le respect et l’échange. L’histoire de Sanderval est en fait la petite histoire de la colonisation, la colonisation comme elle aurait pu être. Les romans sont des tentatives désespérées de dompter l’Histoire avec un grand « H » et révéler ses fourvoiements par le biais de la petite histoire.

Pour autant, votre livre n’est pas un livre d’histoire, mais un roman.
L’essentiel de ce que j’ai raconté est vrai. Je suis parti des carnets de voyages de Sanderval. Mais pour les besoins de la fiction, j’ai inventé des personnages secondaires et amplifié certaines anecdotes pour obtenir une épaisseur dramatique. Par exemple, Sanderval raconte dans ses carnets qu’il avait rencontré une femme qui était tellement belle qu’il a demandé à son mari de la lui donner en mariage. Il ne dit guère plus. J’ai décrit la femme en question et imaginé une histoire d’amour entre les deux.

Votre roman, qui raconte en filigrane le déclin et la chute de l’empire peul, fait penser au Monde s’effondre de Chinua Achebe, dont on célèbre cette année le cinquantième anniversaire de la parution.
Chinua Achebe est l’un des géants de la littérature africaine. D’une manière ou d’une autre, il a marqué toutes les générations qui lui ont succédé. Mais je n’ai pas pensé à lui en écrivant mon livre. Du moins, pas consciemment. Seulement, la réalité est là : de Camara Laye à Bernard Dadié, de Cheikh Hamidou Kane à Ahmadou Kourouma, le roman africain est une suite sans fin de mondes qui s’effondrent. Normal, car nous écrivons du fond d’une faille tellurique épouvantable qui sépare notre passé agonisant de l’avenir qui ne se dessine pas encore, pour parler comme Tourgueniev.

Cela fait-il de vous un écrivain engagé ?
Disons que je suis un écrivain dégagé ! Je m’abrite derrière cette plaisanterie de mon ami Williams Sassine pour éluder une question à laquelle toutes les réponses ont déjà été données sans jamais satisfaire personne. Écrivain engagé, j’aurais bien aimé l’être, mais n’ayant encore fourbi les armes contre aucun des démons qui terrorisent notre époque, je ne me sens pas digne de porter ce label. Laissons cette belle étiquette aux Malraux et aux Hemingway !