Culture

Égypte : « Feathers » d’Omar El Zohairy, une puissante parabole de la dictature

Grand prix de la semaine de la critique à Cannes en 2021 et meilleur film de fiction arabe du festival d’El Gouna, « Plumes » est accusé par certains de « ternir la réputation de l’Égypte ». C’est surtout un très beau portrait de femme et une critique acide du patriarcat.

Mis à jour le 23 mars 2022 à 09:46

« Plumes », d’Omar El Zohairy. © Still Moving Production

Le prologue de Plumes (Feathers), du réalisateur égyptien Omar El Zohairy, fait l’effet un coup violent porté à l’estomac. Dans le paysage lugubre d’une cour d’usine poussiéreuse, un corps s’enflamme. Le spectateur est brusquement propulsé quelques années en arrière, en cette tragique journée du 17 décembre 2010 où, après qu’on lui a une fois de plus confisqué son outil de travail, une charrette, le jeune Tunisien Mohamed Bouazizi s’immole par le feu devant le siège du gouvernorat de Sidi Bouzid.

La suite du film pourrait paraître sans lien avec cette introduction aussi brutale qu’inattendue. Plumes semble en effet prendre une direction sans rapport direct avec l’acte désespéré du jeune vendeur ambulant, qui marqua symboliquement le début des Printemps arabes de 2011.

Boîte en fer

Dans le huis clos d’un petit appartement aux murs sales, Omar El Zohairy filme la vie quotidienne d’un couple égyptien et de ses enfants. L’homme (Samy Bassouny) travaille dans l’usine toute proche et règne sur sa famille en patriarche autoritaire. L’argent, qu’il distribue au compte-gouttes, est rangé sous clef dans une boîte en fer.

Un magicien transforme le tyran en poule blanche

Silencieuse et obéissante, sa femme (Demyana Nassar, exceptionnelle) s’échine aux tâches ménagères. Tout bascule lors de l’anniversaire de l’un des enfants. Ce jour-là, le père réunit famille, amis et collègues, et invite un magicien pour égayer l’assemblée. Celui-ci, lors d’un tour de magie, transforme le tyran en poule blanche… et ne parvient pas à inverser le sort.

Demyana Nassar, dans "Plumes" d'Omar El Zohayri © Still Moving Production

Demyana Nassar, dans "Plumes" d'Omar El Zohayri © Still Moving Production

Le patriarche dominateur, qui tenait le foyer d’une poigne de fer et par l’argent, devient soudain un animal inutile, sale et encombrant. Omar El Zohairy s’est-il inspiré de Freaks (La monstrueuse parade), de Tod Browning (1932), dans lequel le personnage le plus odieux se retrouve lui aussi transformé en gallinacé ? Il nous détrompe : « Mon idée est une référence à La Métamorphose de l’auteur tchèque Franz Kafka, où le héros se retrouve transformé en insecte. »

Univers kafkaïen

D’une certaine manière, Plumes emprunte à l’univers de Kafka différents éléments, comme le poids de la logique administrative, l’absurdité bureaucratique, la déshumanisation de la société… Également inspiré par des « peintures du moyen-âge », El Zohairy filme l’appartement crasseux, l’usine poudreuse avec ses nuages de vapeurs, des terrains vagues sordides et, au milieu, une femme désormais livrée à elle-même, qui se bat pour nourrir sa progéniture, affrontant le machisme d’une société où un enfant très jeune peut travailler à l’usine, mais pas une femme.

Cette histoire, je l’ai vécue, mon mari est parti pendant cinq ans

Le réalisateur a d’ailleurs eu du mal à trouver une Égyptienne qui accepte de jouer ce rôle. « Il y a eu un vrai défi à relever lors du casting. On ne trouvait pas d’actrice disposée à tourner dans ce film, raconte la productrice française Juliette Lepoutre. Jusqu’à ce que Demyana Nassar nous dise : “Cette histoire, je l’ai vécue, mon mari est parti pendant cinq ans.” « 

« Je suis un féministe, soutient El Zohairy. Je pense aux êtres humains dans leur ensemble, au combat entre les faibles et les forts. » L’héroïne interprétée par Demyana Nassar, toute en douloureuse retenue, est confrontée à un monde d’hommes qui n’a aucune considération pour sa personne, un monde où seul l’argent compte.

« Je hais la politique »

Souvent, le cinéaste filme en gros plan ces mains qui manipulent des billets sales, déjà passés entre d’autres doigts. « Comment la vie peut-elle devenir ainsi ? s’interroge El Zohairy. Nous nous sommes perdus, en tant qu’êtres humains. Je veux déranger les gens. » Oppressant, absurde, cruel, intemporel, Plumes dérange, en effet, dans la forme comme dans le fond.

À chacun d’interpréter le film comme il l’entend

Bien entendu – il est Égyptien et son film est distribué dans son pays –, Omar El Zohairy nie que son œuvre est une parabole politique. « Je hais la politique, tranche-t-il. Le cinéma, c’est de l’art. Il appartient à chaque spectateur d’interpréter le film comme il l’entend. Je laisse, pour ma part, beaucoup de portes ouvertes. »

Chacun verra donc ce qu’il veut dans ce film, où un patriarche garde la mainmise sur l’argent, règne autoritairement sur sa famille et en particulier sur son épouse, n’hésite pas à faire de ridicules dépenses somptuaires – dont une kitschissime fontaine d’intérieur ! – quand le foyer manque de tout. Et, bien sûr, continue d’imposer sa loi, même une fois réduit à l’état de vieille poule grabataire. Toute ressemblance avec des personnages existants ne serait que fortuite.

Plumes, d’Omar El Zohairy, sortie en France le 23 mars